Ce n’est pas dans les musées qu’il faut chercher des raisons d’espérer

Ce qui compte, c’est la vérité. Et j’appelle vérité tout ce qui continue. Il y a un enseignement subtil à penser qu’à cet égard, seuls les peintres peuvent apaiser notre faim. C’est qu’ils ont le privilège de se faire les romanciers du corps. C’est qu’ils travaillent dans cette manière magnifique et futile qui s’appelle le présent. Et le présent se figure toujours dans un geste. Ils ne peignent pas un sourire ou une fugitive pudeur, regret ou attente, mais un visage dans son relief d’os et sa chaleur de sang. De ces faces figées dans des lignes éternelles, ils ont à jamais chassé la malédiction de l’esprit: au prix de l’espoir. Car le corps ignore l’espoir. Il ne connaît que les coups de son sang. L’éternité qui lui est propre est faite d’indifférence. Comme cette Flagellation de Piero della Francesca, où, dans une cour fraîchement lavée, le Christ supplicié et le bourreau aux membres épais laissent surprendre dans leurs attitudes le même détachement. C’est qu’aussi bien ce supplice n’a pas de suite. Et sa leçon s’arrête au cadre de la toile. Quelle raison d’être ému pour qui n’attend pas de lendemain? Cette impassibilité et cette grandeur de l’homme sans espoir, cet éternel présent, c’est cela précisément que des théologiens avisés ont appelé l’enfer. Et l’enfer, comme personne ne l’ignore, c’est aussi la chair qui souffre. C’est à cette chair que les Toscans s’arrêtent et non pas à son destin. Il n’y a pas de peintures prophétiques. Et ce n’est pas dans les musées qu’il faut chercher des raisons d’espérer.

Albert CAMUS, Noces, « Le désert », Gallimard.

Le vent à Djémila

Je parlais hier de mon goût pour les relectures et les réflexions qu’elles suscitent. On ne lit pas un texte pareil à 20, à 40 et à 60 ans, c’est un truisme. Mais l’important est ce qu’on y trouve au miroitement des différentes expériences de la vie. Contrepoint à mes réflexions d’hier autour de l’idéal du bonheur et du sens tragique de l’existence, j’ai trouvé en continuant ma relecture des Noces de Camus cette belle page, qui est un peu une réponse aux objections que je formulais. La jeunesse est-elle complètement insensible à la présence du malheur? Pourtant est-ce un même sentiment que celui de la caducité de l’existence et celui du sens tragique de l’Histoire dont je parlais hier? Je poursuis ma circulation entre les âges de la lecture et les lignes du texte en notant ce beau passage. C’est dans Le vent à Djémila :

On vit avec quelques idées familières. Deux ou trois. Au hasard des mondes et des hommes rencontrés, on les polit, on les transforme. II faut dix ans pour avoir une idée bien à soi dont on puisse parler. Naturellement, c’est un peu décourageant. Mais l’homme y gagne une certaine familiarité avec le beau visage du monde. Jusque-là, il le voyait face à face. Il lui faut alors faire un pas de coté pour regarder son profil. Un homme jeune regarde le monde
face à face. Il n’a pas eu le temps de polir l’idée de mort ou de néant dont pourtant il a mâché l’horreur. Ce doit être cela la jeunesse, ce dur tête-à-tête avec la mort, cette peur physique de l’animal qui aime le soleil. Contrairement à ce qui se dit, à cet égard du moins, la jeunesse n’a pas d’illusions. Elle n’a eu ni le temps ni la piété de s’en construire. Et je ne sais pourquoi, devant ce paysage raviné, devant ce cri de pierre lugubre et solennel, Djémila, inhumaine dans la chute du soleil, devant cette mort de l’espoir et des couleurs, j’étais sûr qu’arrivés à la fin d’une vie, les hommes dignes de ce
nom doivent retrouver ce tête-à-tête, renier les quelques idées qui furent les leurs et recouvrer l’innocence et la vérité qui luit dans le regard des hommes antiques en face de leur destin.

Albert CAMUS, Noces, Gallimard

Relire « Noces à Tipasa »

Lire et relire un texte. Ceux qui fréquentent régulièrement mon blog savent que c’est une de mes préoccupations récurrentes: ces lectures différentes qu’ont fait à plusieurs années de distance d’un même texte. Simple miroir de notre évolution personnelle? Ou plus sérieusement révélation de ces multiples niveaux de lecture d’un grand texte qu’il faut toute une vie pour pouvoir déployer – et une seule vie peut-être n’y suffit pas?

Je relis en ce moment Noces de Camus. Et quelques pages à peine après le début du premier texte, le magnifique Noces à Tipasa, vrai chant de la réconciliation de l’homme avec le monde, mon regard soudain bute sur un groupe de phrases, qui m’avaient déjà beaucoup touchées il y a une vingtaine d’années, lors de ma première lecture. Un texte que je trouve toujours très beau, aussi bien dans sa forme que dans ses ambitions philosophiques, mais enfin autrement, avec cette pointe de gravité avec laquelle on regarde les ambitions de la jeunesse, qu’on sait trop idéalistes, et pourtant toujours magnifiques et auxquelles on voudrait pouvoir continuer à adhérer sans réserve, même si on sait que la vie est un peu plus difficile que les plans qu’on en faisait.

Vers le soir, je regagnais une partie du parc plus ordonnée, arrangée en jardin, au bord de la route nationale. Au sortir du tumulte des parfums et du soleil, dans l’air maintenant rafraîchi par le soir, l’esprit s’y calmait, le corps détendu goûtait le silence intérieur qui nait de l’amour satisfait. Je m’étais assis sur un banc. Je regardais la campagne s’arrondir avec le jour. J’étais repu. Au-dessus de moi, un grenadier laissait pendre les boutons de ses fleurs, clos et côtelés comme de petits poings fermés qui contiendraient tout l’espoir du printemps. Il y avait du romarin derrière moi et j’en percevais seulement le parfum d’alcool. Des collines s’encadraient entre les arbres et, plus loin encore, un liséré de mer au-dessus duquel le ciel, comme une voile en panne, reposait de toute sa tendresse. J’avais au cœur une joie étrange, celle-là
même qui naît d’une conscience tranquille. Il y a un sentiment que connaissent les acteurs lorsqu’ils ont conscience d’avoir bien rempli leur rôle, c’est-à-dire, au sens le plus précis, d’avoir fait coincider leurs gestes et ceux du personnage idéal qu’ils incarnent, d’être entrés en quelque sorte dans un dessin fait à l’avance et qu’ils ont d’un coup fait vivre et battre avec leur propre coeur. C’était précisément cela que je ressentais: j’avais bien joué mon rôle. J’avais fait mon métier d’homme et d’avoir connu la joie tout un long jour ne me semblait pas une réussite exceptionnelle, mais l’accomplissement ému d’une condition qui, en certaines circonstances, nous fait un devoir d’être heureux.

Albert CAMUS, Noces, Gallimard.

Je ne peux pas m’empêcher de me dire aujourd’hui que ce sont là les paroles d’un jeune homme. Et cela fait réfléchir. Serais-je devenu incapable de cette jeunesse, et de l’ambition, de l’abandon qu’elle comporte? Je ne crois pas. Je dirais même que nous avons besoin de cette jeunesse. Car il est bon de se rappeler à tout âge que notre aspiration au bonheur et la capacité à jouir des plaisirs simples de l’existence n’est pas perdre sa vie en dépenses futiles, mais bien au contraire la gagner, c’est-à-dire la vivre, intégralement, réconcilié avec le réel, contre tous les malheurs du monde.

Mais il y a quand même quelque chose qui me chiffonne dans ce texte, et que je n’avais pas vu bien sûr à 28 ans. J’avais à l’époque pour ainsi dire l’âge de l’auteur. Et nous coïncidions dans notre vision du monde. Mais il manque quelque chose au jeune lecteur instruit de 28 ans que j’étais, au jeune homme de 26 ans, que fut le Camus magnifique des Noces à Tipasa: ce quelque chose qui leur manque, et menace de faire tomber tout leur système, c’est le sens tragique de l’Histoire.

La jeunesse ambitieuse, mais aussi un peu inconsciente comme l’est toute jeunesse -vertu sublime de la jeunesse: cette capacité à négliger le futur!- oublie que les malheurs du monde ne résultent pas seulement de notre defaut de volonté à nous réconcilier avec lui, d’un manque de légèreté ou d’un goût instinctif pour le malheur, mais d’un travail de sape tout intérieur à chacun de nous, ou à nos relations entre nous, qui amène bien souvent l’Histoire à se développer contre les ambitions de ceux qui la font, artisans inconscients de leur propre misère. Qui a un peu vécu sait combien de malheurs nous découvrons jour après jour par aspiration même au bonheur. Et contre cela nous ne pouvons rien!

La vraie conquête donc, c’est celle qui apparaît en tout cas à l’homme de 48 ans, presque 49 ans que je suis aujourd’hui, et qui ne s’est jamais senti aussi jeune dans ses ambitions, mais d’une jeunesse différente, plus mûre, moins naïve, n’est pas de savoir jouir pour épouser le monde, même si ça en est la manifestation extérieure. Mais de savoir rester suffisamment insensible au travail de sape de la fatalité. De continuer à affirmer, dans le plaisir des choses fragiles, par le témoignage de notre vie, notre droit au bonheur. Car peut-être n’y a-t-il pas de plus grande conquête et finalement de meilleure fidélité à ses idéaux de jeunesse que cette capacité qu’on acquière, quand on a un peu vécu, non de jouir naïvement des noces avec le monde, mais d’aborder les joies de l’existence avec la conscience de celui qui sait que ce plaisir peut lui être à tout moment retiré.

Plaisir jamais égoïste donc, conscient de sa fragilité, réconcilié avec cette fragilité même, cette précarité du jouir, que le plaisir, dans l’arrogance de la jouissance qui l’accompagne, fait mine de négliger. Plaisir de nos faiblesses peut-être, de notre fragilité, ou de notre précarité qui devrait être le principe d’une véritable éthique du bonheur.

Armé de cette sentence, je relis Noces de Camus. Et y prends un plaisir immense, mais différent, renouvelé de celui que j’y avais pris il y a maintenant 20 ans. J’apprends à débusquer dans le texte plein de promesses d’un jeune et déjà grand écrivain d’une vingtaine d’années une fragilité à fleur de mots, les traces d’une précarité de notre rapport à l’existence, dont je ne sais pas si l’auteur en était bien conscient lui-même, mais qui sont cependant l’une des beauté de ce texte, dont je reparlerai bientot dans mon billet sur le magnifique livre de Camus.

Odilon Redon: Il rêve et autres contes

Le souvenir d’un séjour dans le pays Basque, la rencontre d’une inconnue dans un wagon de train, l’expérience terrifiante d’une voix sortie d’un meuble une nuit dans une chambre d’auberge, le quotidien de la guerre pour les hommes du rang…, voici quelques-unes des propositions de ce recueil de contes d’Odilon Redon.


Redécouverts au tout début du XXIe siècle, grâce aux travaux d’une universitaire, Claire Moran, sur le symbolisme, les contes d’Odilon Redon forment le pendant narratif de l’oeuvre d’un peintre pour qui la chose littéraire était sans doute aussi importante que la peinture, ou que la musique. En témoignent ses goûts personnels: sa correspondance abonde en références à ses lectures , tout comme à des expositions ou à des concerts. Odilon Redon fut de ces artistes qui n’hésitent pas à prendre la plume lorsqu’il s’agit de défendre des goûts artistiques ou de rendre hommage à un grand artiste. Le recueil A soi-même, compilation des textes autobiographiques et des écrits sur l’art laissés à sa mort par Redon, est une de ces pépites qu’on trouve parfois dans l’oeuvre d’un artiste, lorsqu’il sait aussi manier la phrase.

Les dix contes réunis ici certainement sont œuvre d’amateur plus que de véritable écrivain. Maladresse, inachèvement, répétitions sont les signes manifestes d’une œuvre littéraire qui ne manque pas d’éclat, mais à quoi fait défaut la maîtrise d’un vrai travail d’écrivain. Non, Odilon Redon n’est pas Fromentin, qui sut partager sa création entre peinture et écriture. Mais il y a dans le passe-temps sensible de Redon et dans cet hommage d’un peintre lettré aux pouvoirs de la narration littéraire, où prime l’expression d’une sensibilité tournée vers une vision poétique et onirique de la réalité, quelque chose de suffisamment réussi pour meubler agréablement quelque moment de désoeuvrement. Ou éloigner du désordre des passions et des chaos de l’existence quelque heures durant. C’est en tout cas la jolie expérience que j’ai vécu avec ce petit livre, expérience belle, bien que fragile, au moment où ma vie sentimentale, comme je l’ai déjà évoqué dans les précédents billets, achève de basculer dans un ailleurs ou un autre chose que je n’imaginais pas il y a quelques mois encore.

Tous les textes de ce recueil ne sont pas réussis cependant. J’avoue avoir un peu buté sur Le Fakir, évocation à mon goût trop idéalisée des aspirations spirituelles du symbolisme et de son penchant pour la philosophie orientale, ou sur 1870 Décembre, portrait tout autant idéalisé de l’homme du peuple dans la guerre. J’y retrouve les traits de ce que justement je n’aime pas parfois dans le symbolisme: cette évocation éthérée du renouvellement éthique et spirituel de l’humanité.

Mais il y a aussi tous ces textes que baigne une atmosphère délicieusement onirique, condition de l’élévation poétique du réel par l’art. Quelque chose au fond d’analogue au rôle que tient la couleur dans la peinture de Redon ou l’usage si malicieux qu’il fait du noir dans ses dessins. Car le rêve chez Redon n’est pas seulement ce plongeon dans un monde éthéré qu’on pourrait imaginer, mais un univers plein de malice, comme en témoignent les très réussis Un séjour dans le pays Basque, Une histoire incompréhensible, Nuit de fièvre ou Le Recit de Marthe la folle. Je vous laisse au plaisir de découvrir ces petits bijoux.

Rêve d’amour

« La haine doit être rare ici.
– La haine s’acharne ici comme partout où la passion anime, mais taisons-nous. Je te désire, durant le séjour que tu viens faire au château, une bonne petite intrigue, bien complète, dont tu puisses lire tous les chapitres.
– Et tu m’en diras des nouvelles.
– Tu es sceptique.
– Tu n’es qu’un rêveur.
Ah! Laisse-moi rêver, laisse-moi vivre; je veux croire à l’Amour comme je crois à l’amitié. Laisse mon âme aller, haute et légère dans le pays des songes, dans ce monde incompréhensible, où réside le pur bonheur. Taxe-moi de mystique, ou de rêveur; parle-moi de folie: tu connais mes penchants, j’éleverai toujours mon coeur vers les mystères. En est-il de plus grand que l’amour, la bonté, la divine charité, la grâce, lorsqu’ils se perdent ainsi dans ces conditions dernières, en ces douces jeunes filles que le hasard fait vivre en ces chaumières? Est-il rien de plus captivant que l’aristocratie chez les pauvres, la dignité et la fierté quand elles sont vraies, quand elles brillent ici dans cet humble monde, ignoré. Oui, je suis fou, je rêve. »

Odilon REDON, Il rêve, et autres contes, « Un séjour dans le Pays Basque »

Heimatverlust

« Au-dessus des verres que nous vidions gaiement, la mort invisible croisait déjà ses mains décharnées. Nous lancions des jurons joyeux, des blasphèmes étourdis, tandis que, chargé d’ans, solitaire, pour ainsi dire figé, lointain et pourtant proche de nous, partout présent dans son empire vaste et divers, vivait François-Joseph, notre vieil empereur. Peut-être, quelque part dans les replis secrets de notre âme, ces certitudes que nous appelons pressentiments sommeillaient-elles. La certitude surtout que notre vieil empereur mourait un peu avec chacun des jours qui s’ajoutait à sa vie, et que la monarchie mourait avec lui.
(…)
En ce temps-là, à la veille de la grande guerre, il était de bon ton d’afficher une certaine ironie hautaine, de professer par coquetterie une soi-disant décadence, d’affecter à demi un air de lassitude outrée et d’ennui sans cause. Je vivais dans cette atmosphère les meilleures de mes années. »

Joseph ROTH, La Crypte des capucins, (traduction: Blanche Gidon, Points/Seuil)

Yan GAUCHARD: Le cas Annunziato

Un homme, Fabrizio Annunziato, se retrouve accidentellement enfermé dans le musée national San Marco, à Florence. Annunziato ne cille pas, n’appelle pas à l’aide. Il épie à la fenêtre et avance des travaux de traduction. Jusqu’à sa découverte qui va faire grand bruit en Italie.
(4e de couverture)


La littérature rencontre parfois la vie. Je traverse en ce moment une passe difficile. J’en avais glissé un mot au détour d’une phrase du billet précédent. Et dans ces moments là, on a parfois des expressions qui dépassent les pensées, ou bien remuent au contraire ce qu’il y a de plus profond en soi. Tout à la déception de la crise sentimentale que je traverse en ce moment, j’ai lancé l’autre jour comme ça à la cantonade, après deux ou trois verres de ce vin dont je ne sais s’il affole ou s’il soulage, chez les amis qui me recueillent la moitié de la semaine: eh bien je crois qu’il n’y a plus rien à espérer de ce côté là, je n’ai plus envie de jouer le jeu du tout, je vais me réfugier dans une Chartreuse! La Chartreuse, je vous dis, le Chartreuse!

On reconnaît les amis, les vrais à cette faculté qu’ils ont de rebondir sur un mot que d’autres prendraient pour des paroles sans importance. Ce mot de Chartreuse a réveillé celui de Stendhal, puis naturellement a glissé vers l’idée de réclusion heureuse et vers le besoin que j’avais, « pour me tirer de là », d’occuper mon esprit à quelque chose qui à la fois le divertisse et touche au plus intime. Et mes amis m’ont glissé le livre de Yan Gauchard entre les mains.

Le cas Annunziato est à la fois une histoire à la Stendhal qui tourne en aventure policière, un jeu avec les codes et conventions de l’objet littéraire et une fable morale et politique sous couvert d’impertinence loufoque. Il faut aimer les artifices sans doute pour goûter ce livre. Aimer être pris à contre-pied dans le cours d’une histoire qui fait du zigzag comme la progression la plus normale qui soit du récit littéraire. Mais c’est un vrai bonheur de lecture. Enfermé dans une cellule (pas n’importe quelle cellule, celle du Beato Angelico lui-même) du couvent-musée de San Marco à Florence, le traducteur Annunziato ne cherche pas à s’echapper, mais accepte la réclusion qui lui est imposée et que les circonstances vont faire durer plus qu’il n’aurait pu l’attendre. Une forme de survie s’organise et l’aubaine, n’ayant rien d’autre à faire, de pouvoir occuper son temps à achever un travail de traduction sur lequel il peinait depuis un certain temps. Une conversation s’esquisse avec une belle jeune femme à la fenêtre. Puis, la libération arrivée, c’est une autre prison, plus réelle, que va connaître notre héros.

Entre arrivée au pouvoir de Berlusconi et chute politique de Lionel Jospin à l’élection présidentielle de 2002, dont je vous laisse découvrir comment elles s’entremêlent au récit principal, l’histoire se hasarde entre les références multiples qu’elle mêle dans un jeu moderne qui n’est pas rappeler certains auteurs publiés chez Minuit, un Jean Echenoz par exemple (celui des débuts en tout cas) : Stendhal, bien sûr, mais aussi le cinéma (chacun des personnages secondaires emprunte son nom à un grand comédien du cinéma italien, produisant des télescopages saisissants entre la représentation littéraire et l’icône cinematographique), ou bien encore ces fresques de Fra Angelico dont le moine artiste a décoré les cellules du Couvent de San Marco. Sur tout cela plane l’ombre de l’Annonciation du maître, ou je devrais plutôt dire la clarté surnaturelle, tellement celle-ci rapproche, sous un même lumière si particulière, qui est un des plaisirs de la visite au couvent de San Marco à Florence, l’humain et de divin qui par nature ne se touchent pas. Le cas Annunziato, objet littéraire épatant, est la version bricolée (et je dis cela sans jugement péjoratif, au contraire) de ce désir à unir les différences et les contraires sans lesquels il n’y a pas de désir sans doute, ni de littérature.

Youssef Chahine. Le révolutionnaire tranquille. Entretiens avec Tewfik Hakem

Publié à l’occasion de l’exposition organisée à Paris à la Cinémathèque et de la rétrospective qui l’accompagne, l’entretien de Youssef Chahine avec Tewfik Hakem fut initialement enregistré dans l’appartement du cinéaste au Caire et diffusé par France Culture en 2004. Il est précédé d’une lettre-hommage de Tewfik Hakem et complété par une filmographie utile qui fait la liste des films du cinéaste accompagnée d’un résumé.

C’est le livre qui tombe à point à l’occasion de cette rétrospective. Je me suis régalé ces derniers temps à quatre films de Chahine, que j’ai vu dans un contexte personnel pourtant très chahuté. Gare centrale est un grand moment néoréaliste. Le destin un beau chant contre l’obscurantisme mettant en scène la figure du philosophe Averroès. Alexandrie pourquoi? une œuvre autobiographique dense, au montage syncopé, éclaté, presque comme une opération à cœur ouvert. L’autre un grand film de passions y compris destructrices.

Dans son entretien Chahine revient entre autres choses sur ces quatre films. Il y exprime aussi quelques vérités sur les tensions de son cinéma : amoureux de l’Islam, mais pas des islamistes, volontiers nationaliste lorsqu’il s’agit de parler de l’Égypte, mais en même temps aussi tourné vers l’étranger, critique de l’industrie cinématographique américaine, mais fou de cinema américain… Ces tensions se retrouvent dans ses films par exemple autour du thème des amours impossibles. La présence de la chanson populaire et des danses, dans des oeuvres où la prise de position y compris politique n’est jamais absente est une autre de ces tensions.

Mais le cinéma de Chahine est surtout un art qui se nourrit des formes cinématographiques, convoquées selon le besoin du propos. D’où des œuvres très différentes dans leur facture. Au-delà de cette différence cependant, une inspiration commune domine: celle de ramener les choses montrées et racontées à l’essentiel, aux rapports d’inégalités et de domination, ou pour le dire plus simplement à la réalité des rapports humains, sociaux. Le témoignage d’un très grand cinéaste.