Thomas NORTON et Thomas SACKEVILLE: Gorboduc

Gorboduc, le vieux roi, qui a su apporter paix et prospérité à la Bretagne qu’il dirige depuis tant d’années, a choisi de partager son royaume en deux, pour ne léser aucun de ses deux fils. Déjà le vieil homme se félicite de l’amitié qui pourra naître entre eux, de ce royaume conduit main dans la main par les deux hommes. Il aspire à une retraite confortable. Mais l’amour et les scrupules d’un père suffiront-ils à sauvegarder l’unité du royaume? Chacun dans son palais, les deux frères se toisent, et ne tardent pas à lever une armée pour se protéger des manoeuvres belliqueuses éventuelles de l’autre…

Considérée comme la première tragédie anglaise, La Tragédie de Ferrex et Porrex, plus connue sous le nom de Gorboduc, fait office de précurseur dans l’histoire du théâtre élisabéthain. Construite sur le modèle de la tragédie noire, enchaînement pathétique de malheurs à la Sénèque, et sur un fond national légendaire mettant en scène une Bretagne déchirée, elle emprunte à la fois au mythe, dont l’écho de la Thébaïde et de ses frères meurtriers s’entend tout au long de l’intrigue, et annonce déjà d’autres tragédies, au tout premier rang desquelles Le roi Lear de Shakespeare.

Mal conseillé par l’amour qu’il éprouve à égalité pour ses deux fils, Gorboduc décide de partager son royaume entre eux de son vivant. Telle est l’origine passionnelle de la suite de malheurs politiques qui s’enchaînent au cours de la tragédie, dechirant le corps politique, en rendant toujours plus impossible le retour au vieil ordre monarchique que l’excès de prévenance du vieux roi a écarté durablement de la Bretagne. Un cadet qui assassine son aîné, et est à son tour tué par sa mère! Un peuple, ému par ce nouveau meurtre, qui massacre le père et la mère, qu’il rend responsables de ces malheurs! La rébellion populaire enfin écrasée par des nobles qui tombent à leur tour dans une forme de guerre civile! Tel est l’enchaînement de catastrophes dont la tragédie décrit la logique implacable.

Car Gorboduc est d’abord un drame politique. Historiquement, le ton de la pièce s’explique par les menaces de dissension qui pesaient alors en Angleterre (nous sommes au tout début des années 1560) entre protestants et catholiques, menaces renforcées par la présence sur le trône d’une reine sans descendance. Dramaturgiquement, cela donne un drame saisissant sur la responsabilité des rois dans la sauvegarde de la concorde et de l’unité politique, sur le cycle tragique de la vengeance qui trouve toujours à legitimer de nouvelles violences par la revendication du bon droit. La métaphore du corps politique revient de façon lancinante sous la plume de nos deux auteurs, donnant lieux à quelques visions saisissantes d’un État en cours de délitement.

On considère que les deux hommes, alors jeunes juristes formés au Inner Temple, se sont partagés la tâche, Norton, un puritain qui venait de traduire L’institution de la religion chrétienne de Calvin, se chargeant des trois premiers actes, pendant que Sackville, aristocrate plus conservateur (et cousin de la reine), rédigea les deux actes suivants. Dominée par les parallélismes, la composition de Norton privilégie l’exposé des positions et des visions tranchées, avec une volonté didactique qui vise à éclairer les conflits politiques: la scène du roi Gorboduc, écoutant l’une après l’autre, les réactions de ses trois conseillers à sa volonté de partager le royaume (acte I), ou bien encore la double scène présentant tour à tour Ferrex et Porrex confrontés à un conseiller parasite attisant leurs passions politiques et à un bon conseiller prônant la modération sont des scènes politiques importantes réglées comme des plaidoiries devant une Cour de justice. Dans les IVè et Vè actes, la plume de Sackeville donne plus de place au jeu scénique et à une expression de la fureur (la plainte de Videna, mère des deux princes, à l’acte IV) ou du pathétique (Le tableau de la Bretagne soumise au saccage de la guerre civile qui clôt l’acte V) qui assume pleinement l’influence du théâtre de Sénèque.

Théâtre élisabéthain (I et II)

Période majeure de l’histoire du théâtre anglais, et même du théâtre tout court, entre fin de la Renaissance et début du Baroque, le théâtre élisabethain, ce sont près de 1500 pièces, dont plus de 600 ont été perdues, et dont l’écriture s’est étendue sur trois règnes, de l’avènement d’Élisabeth Ière jusqu’à la fermeture des théâtres sous Charles Ier. De cet ensemble considérable, émerge bien sûr un nom, gigantesque: Shakespeare, mais qui est un peu comme l’arbre majestueux qui cache la forêt. Le parti-pris de cette édition est de restituer, à destination du lecteur français, une vision plus exacte de la richesse littéraire d’une période que le nom seul de Shakespeare avait fini par occulter.

Quels sont ces autres noms? Christopher Marlowe, bien sûr, trop souvent réduit cependant à son seul Faust, Ben Jonson, essentiellement connu en France à travers la version de Volpone donnée par Jules Romains, John Ford qu’on ne résumera pas non plus au scandale de Dommage qu’elle soit une putain. Au-delà de ces trois dramaturges, que l’on associe plus ou moins spontanément au nom prestigieux de Shakespeare, l’époque se révèle cependant plus riche encore: Lyly, Kyd , Porter, Greene, Chapman, Marston, Middleton, bien d’autres encore, parmi lesquels des anonymes, illustrent l’une des périodes les plus brillantes de l’histoire du théâtre.

Ce sont, pour la plupart, des hommes de grande culture, ayant fréquenté Cambridge ou Oxford. Mais le cas de Shakespeare, dont il n’est pas sûr qu’il soit parvenu même au terme de l’enseignement secondaire, n’est pas isolé: Thomas Kyd, fils d’un écrivain public et auteur de La Tragédie espagnole, l’archétype de la tragédie de vengeance, n’avait pas, lui non plus, fréquenté les bancs de l’Université. Leur vie parfois est romanesque: ainsi Porter, mort en 1599, dans un duel qui l’opposait à un autre dramaturge, John Day.

La relative ignorance de cette grande époque dans laquelle se trouve le public français s’explique avant tout par des raisons qui tiennent à l’histoire du goût. Les caractéristiques mêmes du drame élisabéthain sont comme un démenti par avance des règles du théâtre classique français. Dans une Introduction à la fois synthétique et suggestive, François Laroque et Jean-Marie Maguin en donnent un aperçu rapide: « L’enchevêtrement d’intrigues multiples et le jeu d’échos que celles-ci favorisent est systématiquement préféré à l’unité d’action »; « À l’unité de lieu on préfère des errances pittoresques »; « En lieu et place d’une stricte distinction entre les genres de la tragédie et de la comédie, on trouve un mélange des genres »; « Au bon goût et aux moeurs policées qui imposent que l’action violente se déroule hors de scène et soit seulement rapportée […], on préfère des spectacles où dominent l’horreur, le sang ou la mutilation »

Comme le rappelle Line Cottegnies, la troisième architecte de ce recueil, dans son Avant-propos, c’est à Taine qu’il revient d’avoir rappelé le premier en France l’importance du théâtre élisabéthain dans son Histoire de la littérature anglaise (Histoire magistrale et enlevée que je découvre à l’occasion – près de deux volumes sont consacrés à la période élisabéthaine). À la fin des années 1930, Artaud y trouve l’une des inspirations de son théâtre de la cruauté, théorisé dans Le Théâtre et son double.

Replacé dans l’histoire du théâtre en Angleterre, le drame élisabéthain émerge de siècles qui se sont nourris de spectacles divers: jeux dramatiques destinés à illustrer la liturgie des fêtes de Pâques ou de la Nativité (dès le Xème siècle), Vies des saints (XIIIè s.), Mystères (XIVè s.), Moralités (XVè s.), tradition folklorique des folk plays, Interludes (XVIè s.). De la cohabitation de ces genres a émergé un art nourri d’une diversité de formes, illustrant une grande variété de thèmes et de tons. La professionnalisation du métier de comédien, la création de théâtres permanents (Le Théâtre, qui deviendra après son déménagement romanesque de l’autre côté de la Tamise, sur le Bankside, Théâtre du Globe, le Théâtre de la Rose, le Théâtre du Cygne) vont ajouter à ces conditions strictement littéraires tout un climat d’émulation entre troupes, qui est aussi la condition d’une culture commune au-delà de la diversité des oeuvres.

Illustrant tous les genres pratiqués par les dramaturges élisabéthains (tragédie de la vengeance, tragédie domestique, satire, comédie citadine, romance, etc), ces deux volumes, que j’avais un peu oubliés sur les étagères de ma bibliothèque jusqu’à ce que m’y ramène la lecture des comédies de Shakespeare et la redécouverte, dans un tout autre style, des Enquêtes de Nicholas Bracewell, sont deux livres précieux. Je me suis régalé déjà de plusieurs de ces pièces, dont je reparlerai bientôt.

Edward MARSTON: Les joyeux démons (Bracewell, 2)

Ce qui, sur le papier, devait être une rejouissante comédie ne tarde pas à tourner étrangement: en pleine représentation des Joyeux démons, les Hommes de Westfield , une des troupes les plus célèbres à Londres en cette fin du XVIème siècle, sont soudainement confrontés sur scène à une créature sortie tout droit de l’enfer. Bientôt, ce sont d’autres interventions mystérieuses qui viennent troubler le cours normal des représentations. Nicholas Bracewell et les siens ne seraient-ils pas aller trop loin en croyant pouvoir rire de tout, même des puissances démoniaques? Dans une Angleterre où se renforce chaque jour le pouvoir des puritains, il va leur falloir jouer serré pour remonter jusqu’à l’origine mystérieuse de la malédiction qui les frappe.

Ce deuxième volume des Enquêtes de Nicholas Bracewell est dans la ligne du premier. Une intrigue ici un peu plus serrée, plus complexe, moins formelle qui joue habilement des coups de théâtre sur scène comme dans la vie. Une reconstitution habile du théâtre à Londres à la grande époque du drame elisabéthain. Voilà les principaux ingrédients d’une recette qui marche bien. La critique puritaine du théâtre, la condition des malades mentaux dans les asiles d’aliénés de l’époque, le goût pour l’alchimie et l’astrologie, ainsi qu’une obscure affaire de spoliation donnent au récit le contexte d’enquête historique qui fait l’intérêt aussi de la série. Bref, on passe un bon moment. Et c’est cela qui compte ! Du coup, je me suis plongé, à peine celui-ci fini, dans le 3ème volume. A suivre donc encore…

Edward MARSTON: La tête de la reine (Bracewell, 1)

Nicholas Bracewell a servi naguère dans la marine, mais s’est depuis reconverti dans le théâtre. Au lendemain de la victoire de Francis Drake sur l’Invincible Armada, il officie comme régisseur de la troupe des « hommes de Westfield », une compagnie qui a l’habitude de se produire à Londres, dans une auberge du nom de A la tête de la reine. Un soir, il voit son ami, le comédien Will Fowler, tué dans un duel par une sombre brute, un grand roux qui disparaît sans laisser de traces. Bientôt une prostituée est assassinée elle aussi. Bracewell se jure de retrouver le meurtier. Tout en réglant les représentations de la pièce qui doit honorer la victoire anglaise sur la marine espagnole, le régisseur enquête…

Je poursuis avec ce premier volume des enquêtes de Nicholas Bracewell la plongée dans le théâtre élisabéthain entamée avec la lecture des comédies de Shakespeare. C’est une série un peu ancienne déjà, mais que j’avais découvert avec plaisir il y a une vingtaine d’années, au moment de la mode des polars historiques. Mais je ne me souviens plus quels volumes j’avais lus alors. Comme dans beaucoup de ces romans, l’intrigue est d’ailleurs bien moins intéressante que la reconstitution d’un milieu, d’une époque : ici, une troupe de comédiens londoniens, dans l’Angleterre élisabethaine. Les événements historiques se mêlent aux reconstitutions d’époque: les tensions entre protestants et catholiques encore vivaces plusieurs années après la décapitation de Marie Stuart, la victoire anglaise sur la prétendue Invincible Armada, l’atmosphère des tavernes londoniennes avec son lot de buveurs, de prostituées, mais aussi de comédiens, les contraintes de l’organisation des spectacles, à une époque où les compagnies doivent, pour se produire, trouver refuge dans la cour des tavernes ou être invitées à une représentation officielle dans le « hall » de quelque demeure aristocratique, toutes les ficelles d’un art qui se plait à mêler la poésie la plus raffinée et les procédés spectaculaires destinés à surprendre le public. Je ne sais si les « hommes de Mensfield » sont destinés dans l’un des volumes suivants à croiser la route des Lord Chamberlain’s Men (la troupe de Shakespeare), mais on retrouve déjà dans ce premier volume toute l’ambiance d’une troupe comparable à celle de l’auteur de Hamlet. Une façon plaisante, je le répète donc, de compléter la lecture des comédies de cet auteur dans laquelle je me suis lancé récemment.

À côté de cela, l’intrigue fait peut-être un peu pâle figure, mais c’est la loi du genre, avec son côté « Club des cinq » pour grand: un comédien tué dans une rixe qui tourne mal, une prostituée égorgée, un apprenti qui menace d’être assommé par une poutre qui tombe pendant la nuit, une série d’objets subtilisés aux membres de la troupe, Nicolas Bracewell lui-même assommé et dépouillé d’un précieux manuscrit et pour finir une histoire de décapitation qui sur scène manque de tourner mal – tels sont les principaux ingrédients d’une intrigue qui pour être simple n’a rien de déshonorant cependant et porte bien la reconstitution plaisante qui est l’objet principal du récit. C’est assez bien réussi en tout cas pour que je me lance dans le deuxième volume. Histoire à suivre…

William SHAKESPEARE: La comédie des erreurs

Antipholus d’Éphèse et son frère jumeau, Antipholus de Syracuse, ont été séparés enfants en même temps que deux autres enfants, Dromio d’Éphèse et Dromio de Syracuse, leurs esclaves. Leur père, Égéon, marchand de Syracuse, au terme d’un périple qui l’a conduit tout autour de la Méditerranée, finit par débarquer à Éphèse où la présence des marchands de Syracuse est hors la loi. Il est arrêté, sa fortune confisquée, à charge pour lui de payer une lourde amende ou de se voir exécuté. Attendri par son histoire, le duc d’Éphèse accepte de remettre l’exécution de 24 heures. C’est compter sans la présence à Éphèse d’Antipholus ainsi que de son frère de Syracuse qui vient de débarquer lui aussi dans la ville, accompagné de son valet. Les quiproquos, les calembours et un jeu désopilant avec l’identité de chacun vont bientôt faire dégénérer la tragédie annoncée en la plus réjouissante des comédies.

Un père en quête d’un fils dont il a perdu la trace, une mère qui ne sait ce que sont devenus ses deux fils, deux paires de jumeaux que rien ne distingue, pas même le prénom, mais qui ne savent rien de l’existence de leur double – la quête et les troubles d’identité sont au coeur de cette Comédie des erreurs, la toute première comédie de Shakespeare. C’est un thème qu’on retrouvera souvent dans son oeuvre.

Motif récurrent lui aussi, le comique des jeux de mots et calembours s’épanouit en liberté dans la pièce, dont certaines scènes ne tiennent que par un agencement de mots loufoques et d’expressions prises les unes pour les autres. Car La Comédie des erreurs est aussi une formidable comédie du langage, qui demande sans aucun doute à être vue jouée, tant le verbe chez Shakespeare est toujours un verbe incarné.

A la faveur des confusions entre les personnes et des quiproquos, la pièce laisse entrevoir cependant un trouble, qui s’enracine plus profondement sans doute. Chacun des deux Antipholus et des deux Dromio métamorphosé en l’autre se trouve placé dans des situations qui nous font rire, mais révèlent aussi l’expérience troublante de faire l’expérience de l’autre.

Au coeur de ces expériences, la versatilité amoureuse: le trouble qui prend Adriana, soeur de la femme d’Antipholus d’Éphèse, séduite par Antipholus de Syracuse qu’elle confond avec son frère, les quiproquos enchaînés à partir de l’histoire d’un bijou offert par Antipholus d’Éphèse à une courtisane, ou bien encore le récit désopilant de Dromio de Syracuse pris pour son frère (puisqu’il s’agit bien de prendre ici en effet!) par la fille de cuisine sont des scènes à double fond, qui pourraient bien lancer quelques clins d’oeil aussi, mais sans s’y attarder, du côté du tragique. Antipholus d’Éphèse est un bourgeois installé à qui tout le monde accorde du crédit, si ce n’est peut-être sa femme, guère étonnée de ce que les quiproquos entre les deux frères révèlent de la parole d’un mari, en amour du moins, légèrement démonétisée.

Sous le rire, l’effacement des certitudes, les glissements de sens laissent pointer la possibilité d’un monde où l’on chercherait en vain un port, un point fixe, un refuge. Contre quoi la résolution finale, heureuse bien entendue, ne peut rien, dans sa forme artificielle, comme s’il s’agissait de souligner encore que tout au théâtre (et peut-être en ce monde aussi) n’est qu’apparences et jeux de miroirs.

William Wilkie COLLINS: Basil

Une jeune personne rencontrée dans l’omnibus et c’est le coup de foudre. Sur un coup de tête, Basil, le fils d’un gentleman anglais, épouse la séduisante fille d’un marchand, Margaret Sherwin. Basil, qui redoute le jugement de son père devant ce que celui-ci ne manquera pas de percevoir comme une union déshonorante, s’enfonce encore plus dans le déshonneur en acceptant toutes les conditions du très intéressé Mr. Sherwin. A charge pour lui d’épouser sur le champ Margaret et de se livrer auprès d’elle à une cour chaste d’un an. Le retour de Mr Mannion, rentré récemment de France, ne va-t-il pas changer brutalement les choses ? Que penser des manières du secrétaire de Mr Sherwin ? Dans l’obscurité tourmentée d’une nuit de tempête, un pacte semble se contracter entre Mannion et Basil…

Un jeune homme (Basil) un peu trop romanesque rêvant de jeunes filles pures et d’amours désintéressées, un père grand propriétaire terrien jaloux de ses privilèges, une sœur (Clara) entièrement dévouée aux ambitions de son frère, un frère aîné viveur et débrouillard (Ralph), une jeune femme (Margaret) pas si désintéressée et plus portée à la sensualité que ne le croirait son amoureux transi, un père commerçant (Sherwin) négligeant sa femme (Mrs Sherwin) et traitant de ses affaires privées comme il mène son commerce, sous la coupe d’un secrétaire mystérieux (Mannion) qu’anime un sombre désir de revanche. Plus toute une série de convenances, de barrières psychologiques ou sociales, de désirs qu’on ne dit pas. Tels sont les ingrédients de ce (très bon) Wilkie Collins, qui a fini par me réconcilier avec cet auteur, dont je peinais jusqu’à présent à rencontrer l’oeuvre, alors que beaucoup pourtant en disent tant de bien. Mais je m’étais ennuyé à la lecture de L’Hôtel hanté, mon avis sur La Dame en blanc restait très mitigé. Basil me réconcilie avec Wilkie Collins. Je peine à expliquer davantage le plaisir que j’y ai pris, car j’aurais peur d’en éventer l’intrigue. Mais je vais finalement essayer d’autres romans de cet auteur. J’espère que le plaisir sera à la hauteur de celui-ci.

Virginia WOOLF: Vers le phare

« Une soirée d’été sur une île au large de l’Écosse. Pôle de convergence des regards et des pensées, Mrs Ramsay exerce sur famille et amis un pouvoir de séduction quasi irrésistible. Un enfant rêve d’aller au Phare. L’expédition aura lieu un beau matin d’été, dix ans plus tard. Entretemps, mort et violence envahissent l’espace du récit. Au bouleversement de la famille Ramsay répond le chaos de la Première Guerre mondiale. La paix revenue, il ne reste plus aux survivants désemparés, désunis, qu’à reconstruire sur les ruines… » (Présentation de l’éditeur)

Il y a un moment que j’avais envie de me remettre à la lecture de Virginia Woolf. Le rendez-vous du jour du mois anglais (Journée Bord de mer) a été l’occasion à saisir. Je sors de trois journées d’une lecture émerveillée. Beaucoup considèrent Vers le phare en effet comme le chef d’œuvre de l’auteure. Il s’agit assurément d’un grand livre, d’un très grand livre.

Difficile pourtant de résumer un tel roman. Au centre de l’histoire, un diptyque : avant/après. Avant, c’est-à-dire avant la première guerre mondiale (1ère partie : « La fenêtre »). Une journée d’été sur une île d’Ecosse. Dans la maison de vacances qu’ils occupent avec leur huit enfants, Mr et Mrs Ramsay ont réuni autour d’eux des connaissances. Chacun va à ses pensées, ses préoccupations. Des amours s’esquissent entre des jeunes gens. On parle d’une promenade au phare, le lendemain. Mais il semble que le temps se gâte. Au cours de la soirée qui réunit chacun autour de la grande table et d’une mémorable daube, la pluie finit par tomber. Dix ans plus tard (3ème partie : « Le phare »), après le conflit, certains sont morts, dont Mrs Ramsay. Pourra-t-on faire ressurgir le passé qui n’est plus et exorciser les regrets lors d’une promenade au phare ? Avec cet art des petites choses qui sait révéler les données les plus importantes de l’existence dans des détails apparemment anodins, Virginia Woolf n’a sans doute jamais été aussi subtile que dans ce très grand récit, où percent l’influence de la lecture qu’elle venait de faire de Proust et des relations autobiographique à exorciser. Au centre de l’histoire, la maison, souvenir de la demeure où Virginia Woolf passa ses étés enfant sert de fil entre les différents temps du récit, mis en scène par une courte, mais éblouissante partie centrale (2ème partie : « Le temps passe »).

Difficile pourtant, je le répète, de parler de ce roman. Cela tient essentiellement aux conditions de la lecture. S’il promet une promenade au phare et la douceur d’un paysage de côte anglais, ce n’est pas le genre de livre qu’on lirait à la plage ! Poussant sa manière plus loin encore qu’elle ne l’avait fait dans Mrs Dalloway, Virginia Woolf a produit une sorte de poème où se mêlent des pensées à peine formulées, le passage du point de vue d’un personnage à l’autre parfois au cours d’une même phrase, de sensibles descriptions d’un paysage maritime qui s’illumine sous une plume habile à saisir l’art des choses et l’impression qu’elles font dans la conscience, des idées incidentes. Bien sûr, donc, ce n’est pas un livre facile. Le lecteur se perd parfois d’un personnage à l’autre, se retrouve contraint de résister à certaines de ses habitudes, celle notamment de tourner compulsivement les pages. C’est un de ces textes qu’il faudrait pouvoir lire lentement, très lentement, qui s’éclaire j’en suis sûr à la deuxième ou troisième lecture. Mais quel plaisir de se baigner dans cette eau qui, en une langue sensible et des perceptions diffuses, brasse à la fois la question du passage du temps, du rapport des hommes et des femmes, de la représentation artistique. Et tant d’autres encore !

Christian PERRISSIN et Christian DURIEUX: Geisha, ou le jeu du shamisen (BD – 2 tomes)

Japon, 1912. Setsuko Tsuda a 8 ans quand elle quitte son village avec ses parents pour rejoindre la grande ville côtière. Son père est un ancien samouraï qui noie dans l’alcool la disparition des samouraï au début de l’ère Meiji. Sa mère, ancienne servante de ce guerrier déchu, rumine sa frustration face à un homme qui n’a pas pu lui offrir la vie qu’il semblait lui promettre. Au début, la vie de la famille retrouve une certaine prospérité, jusqu’à ce que le père perde sa jambe dans un accident de tramway. Vendue à une maison de geisha réputée, la fillette va pouvoir aider sa famille et se voir ouvrir la possibilité d’une vie meilleure. Car dans le Japon traditionnel finissant, être vendue à une okija de premier rang est encore considéré comme un privilège : entre servitude et liberté, la fillette au visage disgracieux et à l’allure sauvage va devenir avec les années l’une des grandes virtuoses du shamisen, la guitare à trois cordes. Mais dans un Japon en profonde mutation sociale, y-t-il encore une place pour le monde si particulier des geisha où le raffinement artistique le plus poussé côtoie la prostitution ?

J’avais envie de dessin en noir et blanc ces derniers temps et mon libraire, jamais à cours de ressources quand je lui demande des conseils, m’a mis dans les mains ces deux beaux volumes que j’ai dévorés (dévorés ? Non, dégustés). Les deux auteurs, Christian Perrissin (au scénario) et Christian Durieux (au dessin), sont l’un français, l’autre belge. Ils signent cette belle plongée graphique dans l’univers culturel et artistique d’un Japon entre deux âges. « Chaque case est comme un tableau », m’a dit mon libraire. Et c’est en effet une évocation très poétique qui porte cette histoire d’une vie de geisha dans un Japon dont les codes se transforment sous le jeu d’une modernisation rapide. Nourri à la fois du cinéma, de l’estampe (dont on s’amuse parfois à reconnaître quelques modèles célèbres), de la photographie (qui fait entrer le Japon moderne des ports et des quartiers à l’occidentale entre deux dessins de cerisiers en fleurs ou de villes traditionnelles couvertes de neige), du souvenir de dessins à la plume (j’ai beaucoup apprécié certains profils d’arbres ou ces taches d’encre figurant la présence sombre des feuillages) ou plus généralement encore de toute une fantasmagorie poétique et imaginaire qui constitue le fond graphique d’un pays qui est un univers en soi, le dessin porte avec efficacité cette histoire. Il est à lui seul une aventure, peut-être la plus intéressante de ce récit, même si la plongée presque naturaliste dans l’univers des geisha est l’autre aspect passionnant de l’histoire.