Juin au jardin – le jeu des charades

Suite de mon mois de juin au jardin. Après Nemesis d’Agatha Christie, place à des bouquets de roses, des parterres colorés, la douce odeur du chèvrefeuille.  J’ai installé des chaises longues. Disposé des rafraîchissements. Et pris le prochain livre au-dessus de la pile. Qui saura découvrir l’auteur, et le titre?

Mon premier est un prénom féminin chanté par Serge Gainsbourg.

Mon deuxième est l’autre nom d’animal

Mon troisième est une forme de de prussien

Mon quatrième est une interjection allemande

Mon cinquième est une ville du sud de la France

Mon tout est le nom d’une écrivain anglaise plusieurs fois accueillie dans ce blog.

Le titre est trop facile… quand vous aurez trouvé l’auteure.

Reponse ce week-end

 

 

Agatha Christie: Nemesis

Il y a quelques années, Miss Marple a rencontré Jason Rafiel, lors d’un voyage aux Antilles. Ensemble, ils ont enquêté sur une affaire dangereuse. Jason Rafiel vient de mourir. Et c’est une étonnante demande que celui-ci lui envoie de manière posthume: élucider un meurtre sans aucune indication ni de lieu ni des personnes en cause. Embarquée tous frais payés pour un voyage sur le thème des Demeures & Jardins, miss Marple découvre peu à peu l’objet de sa mission.

J’ai décidé, comme je le disais dans mon précédent billet, de passer le mois de juin au jardin. Quoi de mieux qu’une belle collection de jardins anglais distribués façon puzzle pour commencer? A partir d’une trame astucieuse (une détective découvre l’affaire sur laquelle elle enquête au fur et à mesure de ses investigations), Agatha Christie a écrit un roman divertissant. Comme toujours, il ne s’agit pas du polar du siècle.  Mais j’avoue avoir un petit faible pour Jane Marple, qui fait que je passe toujours un bon moment en sa compagnie.

Juin au jardin

Juin au jardin

Je rassure d’emblée ceux qui seraient passés par ici et auraient cru y trouver porte close. Ou se seraient alarmés  de la date de ma dernière chronique. Mais il en est de ce blog comme de tous les carnets de lecture, qu’on traîne partout avec soi, mais que parfois aussi on néglige. Cela fait donc deux mois, oui bientot deux mois que je suis resté sans ouvrir ce carnet.

Je dois avouer que je me nourris parfois de ces éloignements.  Deux mois sans fiche, sans notes, à pratiquer une autre forme de lecture, sans trame, sans rendez-vous. Bien sûr, ces mois ne sont jamais des mois sans livres. J’ai seulement parfois besoin de lire sans écrire. Et ces deux mois-ci auront été des mois pour lire, au hasard des dispersions et des butinâges.

Je reviens à mon petit carnet plein d’images et d’odeurs. Il y a d’abord eu cette exposition au Grand Palais (Jardins), visitée au retour d’un voyage en Italie. Puis de grandes virées dans les bois, avec parfois aussi le cours d’un ruisseau, quelques belles cascades comme on en trouve par chez moi. De grandes brassées de fleurs, que j’ai pris plaisir parfois aussi à dessiner. Un petit tour dans ma bibliothèque, puis dans celle de ma ville. Et j’ai vu peu à peu le motif se construire.

Je passerai donc juin au jardin. A lire sur et dans les jardins. J’ai réuni déjà tout un petit tas de livres, le plus souvent glanés, accumulés au cours des années.  Ma bibliothèque en est pleine, je n’imaginais même pas en avoir autant,  preuve sans doute que le sujet est là en moi depuis bien longtemps. Cela vous aussi vous amuse?

Suivez moi ce mois-ci au jardin. Mais procédons par ordre! Et pourquoi pas quelque divertissement, comme on en pratiquait autrefois dans les jardins? Aujourd’hui, je vous propose que nous jouions au jeu des devinettes:

Sur le sommet de ma pile, j’ai pris le premier livre. Une couverture défraîchie, entre les feuilles un trèfle.  Cela sent le chèvrefeuille quand on tourne les pages. Dans un petit village. Une vieille anglaise, qui se pique de conduire des enquêtes. Et se prend même parfois pour une figure du destin. Alors qui saura retrouver et l’auteur et le livre?

Réponse ici même dans deux ou trois jours.

Juin au jardin

 

 

Jaan KROSS: Le Fou du Tzar

Les von Bock sont des barons baltes, au temps de la domination russe, qui ont su prouver leur fidélité à l’empereur. Pourtant qu’est-ce qui a bien pu pousser le colonel Timotheus von Bock, jeune et brillant héritier du titre, à adresser à l’empereur une missive aussi impertinente dénonçant le pouvoir personnel qu’exerce Alexandre Ier? Le sens de l’honneur encore, de la fidélité ? Parce qu’il est l’ami personnel de l’empereur et que celui-ci lui a fait jurer naguère de toujours lui dire la vérité ? Parce que Timo est seulement un peu en avance sur son temps? Conduit à la forteresse de Schlüsselburg, le jeune homme va y passer neuf années, enfermé dans le plus grand secret. Libéré finalement au prétexte qu’il aurait perdu la raison, il est assigné à résidence dans son domaine de Livonie. Autour de lui la surveillance s’organise…

La Livonie, province balte de l’empire russe, dans les années 1810-1830. Des hobereaux prussiens servant la Russie. Une société en mutation à une époque qui est celle des grands mouvements nationaux, de la découverte d’une langue, d’une littérature nationale – tout ceci suffit au divertissement que procure ce roman, et c’est son premier attrait.

Pourtant, ce que le résumé montre à peine, c’est qu’il s’agit plus que de cela, puisqu’il s’agit d’un grand roman historique. S’inspirant d’un personnage et d’événements réels, Jaan Kross creuse dans son récit le matériau historique, interrogeant les motivations d’un personnage, l’incompréhension de ses contemporains, la dynamique des événements culturels et la force du despotisme.

Timo, « le fou du tzar », est une personnalité attachante, dont le drame est d’avoir eu raison un peu trop tôt. Convaincu que la naissance seule ne fait pas le rang, il tombe amoureux d’une fille de paysans, Eeva, qu’il épouse après avoir veillé à ce qu’elle reçoive une éducation. Proche de l’empereur, il milite pour l’adoption d’une Constitution. Mais si Eeva, la fille du peuple, deviendra une grande dame, le souverain ne sait pas se montrer à la hauteur du destin que Timo lui présente. Celui-ci est emprisonné et doit subir la violence du système de répression russe.

Jaan Kross ne tait rien de la brutalité de ce système et des perversions qu’il entraîne.  Au récit des dents de Timo brisées en prison succède bientôt la longue suite des hommes envoyés à Voisiku, le domaine familial des von Bock où Timo est assigné à résidence, pour y exercer servilement les fonctions d’espion de l’empereur. Cependant que les années passent, la surveillance se resserre. Le propre beau frère de Timo devient le geôlier de sa semi-liberté, arrangeant luxueusement sa vie à ses dépends, disposant de toutes les clés de son domaine.

La difficulté du roman historique est de ne pas être seulement un récit historique, mais d’abord un roman. Jan Kross résoud cette difficulté en faisant tenir la plume à Jakob Mättik, le frère d’Eeva. C’est lui qui, dans son journal secret, fait entrer le lecteur dans la substance du temps, ajoutant au récit privé d’un grand personnage politique que l’Histoire a oublié, son propre chemin de vie, ses amours, ses espoirs, ses questionnements d’homme du commun, confronté à l’énigme de la folie de Timo.

Ne faut-il pas être fou en effet pour accomplir ce que Timo a osé ? A moins que la folie ne soit un motif commode pour faire oublier la nécessité d’une réforme telle que celle prônée par Timo? Or que penser à son tour de la folie d’un système dans lequel le roi n’accepte plus d’entendre la vérité, même lorsqu’elle lui vient de son fou? Ne se pourrait-il pas que la « folie » de Timo soit le symptôme de la maladie d’un âge nouveau? d’une forme nouvelle – totalitaire – de la tyrannie ?

 

9 ans passés !

Je sors de ce mois de pause hivernale en me rendant compte que j’ai laissé passer février cette année et donc l’anniversaire de mon blog 🙁 … Je fête donc avec un peu de retard les neufs ans d’une aventure commencée au début de février il y a neuf ans déjà.  Oui, 9 ans, c’est un âge pour ainsi dire vénérable!

J’ai repris pour l’occasion mon carnet de lecture. L’intérêt, c’est que, année après année, il devient de plus en plus épais. J’en ai feuilleté les pages et ramené une poignée de billets. Avec quelques semaines de retard, voici donc mon petit retour sur les principales aventures livresques de ces neufs ans passés.

2008, c’est le début de mon auto-challenge Rougon-Macquart. Depuis j’en ai lu une bonne quinzaine. Mais je n’ai toujours pas fini… Il faut savoir faire durer les bonnes choses!

Emile ZOLA: La Fortune des Rougon

2009, nouveau challenge perso, toujours en cours lui aussi: lire l’intégrale des nouvelles d’Henry James. Les bonnes choses toujours et encore!

Défi perso Toutes les nouvelles d’Henry James

2010, je découvre deux grands écrivains contemporains: Javier Cercas et Colum McCann.

Javier CERCAS: Anatomie d’un instant

Colum McCANN: Les Saisons de la nuit

2011, je commence l’épopée maritime d’Alexander Kent.

Alexander KENT: A rude école (Bolitho 1)

2012, je redécouvre Walter Scott, et je me dis que c’est encore mieux que le souvenir que j’en avais gardé de mes lectures d’enfance.

Walter SCOTT: Rob-Roy

2013, je pousse la porte du commissariat du 87ème district, guidé par Ed McBain, et je me dis que je ne vais pas cesser d’en fréquenter les couloirs.

Ed McBain: Du balai! (87ème District, 1)

2014, je commence l’année sous des cieux suédois.

Un hiver en Suède

2015, je change d’hébergeur.

Bienvenue sur le nouveau blog de Cléanthe

2016, je redécouvre les nouvelles de Jack London et je progresse dans ma lecture des Hommes de bonne volonté  » de Jules Romains.

Jack LONDON: Construire un feu

2017. Plein de choses encore au programme de cette année. La suite dans mes prochains billets…

 

Polina (Bastien VIVÈS) – Roman graphique

Enfant, Polina est conduite à l’académie du professeur Bojinski pour y passer une audition. Le maître prestigieux est un homme cassant, exigeant avec ses élèves. Quelque chose va se nouer cependant entre Polina et cet homme qui voue un culte à l’art. Polina apparaît vite comme une élève surdouée, en qui le maître nourrit de grands espoirs. Les années passent. La carrière de Polina commence à se profiler. Mais la danse est-elle seulement une carrière? Le temps de la remise en question commence. Le moment pour Polina de trouver qui elle est, pourquoi elle danse…

J’aime beaucoup la danse, mais assez peu en général les livres qui parlent de la danse. Cela tient surtout à la façon de traiter le sujet, souvent biographique. Or je n’aime pas ordinairement les biographies d’artiste, qui ont tendance à aplatir un peu ce que l’artiste est parvenu à transcender ou tout simplement révéler dans son oeuvre. Ce n’est pas que j’idéalise l’art, ni que je ne sache que les intentions de la creation sont parfois plus prosaïques que celles que nous croyons trouver dans le résultat. Mais il y a entre l’oeuvre et la vie un jeu, une distance que j’aime mieux contempler du point de vue de l’oeuvre que de celui de la biographie. Bref, j’avais toutes les raisons d’attendre beaucoup du Polina de Bastien Vivès et de craindre d’être beaucoup déçu.

Crainte inutile puisque j’ai passé un très bon moment avec ce roman graphique! Mais surtout j’y ai trouvé ce que j’aime justement dans la danse, cette interprétation du mouvement, de la tension ou de la fluidité des corps, que souligne avec talent le crayon de Vivès. Grâce à un usage du noir et du blanc, relevé d’aplats gris qui au début peuvent surprendre – et j’ai aimé que ce gris me surprenne, Bastien Vivès parvient à raconter ce qui est moins finalement la biographie d’une danseuse qu’une interprétation  de la danse par le dessin. Il su saisir non seulement le mouvement des corps qui dansent, mais toute la tension, toutes les aspirations que les danseurs peuvent mettre dans ce corps. L’histoire elle-même est attachante, la relation du maître et de l’élève, les exigences de l’art, le croisement des passions privées et du goût de chacun pour la danse.

Une belle BD donc et un beau moment de lecture pour qui aime le dessin et la danse.

Amos OZ: Entre amis

Au début, au kibboutz Yikhat, on rêvait d’une société fondée sur l’amitié, de décisions relevant de la délibération collective, de tout mettre en commun. On rêvait d’être responsable des enfants des uns  et des autres. On aspirait à une autre conception du partage des rôles, à ce que chacun prenne sa part du travail de tous. On pensait qu’on pourrait transformer l’ordre social, qu’on pourrait éradiquer l’envie, la jalousie, la mesquinerie. On croyait qu’on pourrait dépasser la brutalité des hommes…

Comme nous le rappelle Amos Oz dans ces récits doux-amers de la vie au kibboutz, tous les idéaux vieillissent. Même celui d’une vie communautaire renouvelant l’ordre social qui permettrait de panser les blessures de l’Histoire, effroyable. Peut-être même le rêve d’Israël lui-même. En huit nouvelles, Amos OZ, grand écrivain israélien, qui a lui même vécu dans un kibboutz de nombreuses années, dispense sa leçon de réalité. Le kibboutz n’est qu’une communauté d’hommes. Des êtres humains qui gardent à cœur sans doute de s’entraider les uns les autres. Mais enfin, la société a changé. Finis les temps héroïques de la fondation du kibboutz. Aujourd’hui, les relations se normalisent, les jeunes aspirent à se rendre le plus tôt possible à l’université à peine leur service militaire achevé, acceptent de moins en moins de consacrer plusieurs longues années au service de la communauté; d’autres songent à partir peut-être. En se solidifiant, la communauté s’est figée un peu parfois jusqu’à retrouver des comportements sociaux plus traditionnels. Comme le dit un personnage:

Au début de la formation du kibboutz, nous formions une grande famille. Bien sûr, tout n’était pas rose, mais nous étions soudés. Le soir, on entonnait des mélodies entraînantes et des chansons nostalgiques jusque tard dans la nuit. On dormait dans des tentes et l’on entendait ceux qui parlaient pendant leur sommeil. Aujourd’hui, c’est chacun chez soi et on passe son temps à se bouffer le nez. Si vous êtes encore debout, on vous attend au tournant, et quand c’est la chute, tout le monde se précipite pour vous relever.

Je découvre Amos OZ, que je désirais lire depuis de nombreuses années, avec ce recueil de nouvelles. J’y ai trouvé un écrivain d’une très grande pertinence, aussi bien sur la forme que sur le fond. La forme est celle de nouvelles qui finissent par se croiser les unes les autres. Cela donne au final une manière de roman polyphonique que j’ai trouvé très pertinent, chaque personnage devenant, dans le lointain d’un autre récit, une manière de double-fond prolongeant l’histoire qu’on est en train de lire. C’est en tout cas très adapté à décrire la vie d’une communauté telle que celle du kibboutz.

Le sujet de chacun de ces récits est centré sur des êtres humains, dans la singularité de leurs expériences, de leurs frustrations,  de leur histoire. Le thème de la solitude est au centre de ce recueil – un comble lorsqu’on parle d’un kibboutz, qui était le rêve d’une vie ressemblant à celle d’une grande famille. L’autre thème important est celui des idéaux, qui restent vivants dans cette communauté, même si c’est parfois sous des formes qui se sont un peu trop institutionnalisées.

Mais le livre vaut surtout par sa très belle galerie de personnages, qui est ce que je voudrais retenir d’abord de cette lecture: Tsvi Provizor, obsédé par les mauvaises nouvelles; Boaz devenu sans le savoir l’objet d’une correspondance entre son ancienne et sa nouvelle femmes; Nahum Asherov, fâché de voir son unique enfant, Edna, sa fille, aménager chez son ancien professeur, David Dagan, le don Juan du kibboutz; Moshe Yashar, un adolescent que l’assistance sociale a placé dans le kibboutz, incapable d’oublier un père malade qui ne se souvient de lui que par intermittences; Martin Vandenberg, un idéaliste, rescapé de l’Europe occupée par les nazis; bien d’autres encore. L’air de ne pas y toucher, chacun de ces destins jette sur la société israélienne, sur ses ambitions, ses idéaux, ses renoncements un regard qui, sans jamais être provocateur ni violent, a cette manière de distance tranquille que j’ai particulièrement appréciée chez cet écrivain.

 

Srdjan VALJAREVIĆ: Côme

 Au  sortir de la guerre qui a déchiré l’ex-Yougoslavie, un jeune écrivain serbe est invité par la fondation Rockfeller à résider pendant un mois sur le lac de Côme, au prétexte d’y travailler à l’écriture d’un roman. Dans la luxueuse propriété qui s’étage au-dessus de Bellagio, le jeune homme est confronté à une population internationale d’artistes et de savants en résidence, souvent bien plus âgés que lui. Le faste de l’endroit, la beauté des paysages, les convenances sociales, la complicité avec les domestiques, des rapports d’amitié naissant, au village, avec des habitants de Bellagio, de longues courses dans la colline ou la montagne, et surtout la passion immodérée pour le bon vin et les grands whiskys vont suffire à peupler le quotidien du jeune homme. Sous le prétexte d’écrire un roman, commence en réalité un merveilleux mois de vacances…

Comme plusieurs autres titres que je lis en ce moment, j’ai découvert le roman de Srdjan Valjerević au hasard de mes explorations en bibliothèque. C’est le titre qui a attiré mon regard. Je cultive en effet une véritable passion à l’égard des grands lacs du nord de l’Italie, où j’ai déjà passé plusieurs fois plusieurs semaines. J’ai tiré le livre de son étagère pour voir s’il s’agissait bien du lac de Côme. Et vu que le quatrième de couverture promettait un récit élégiaque, tout cela ajouté à l’origine de l’écrivain a suffi à me convaincre. Je viens de passer avec ce roman deux excellentes journées.

D’une écriture blanche, très descriptive, c’est le récit d’un jeune homme qui ne va pas très bien, en témoignent ses excès de boisson, un récit dans lequel il ne se passe pas grand chose – c’est ce qu’il faut aimer : le héros se lève tard, prend le temps de se remettre de la cuite de la veille, se promène dans la luxueuse propriété des bords du lac de Côme, déjeune et dîne à la villa, tâche d’échapper aux conversations conventionnelles des autres pensionnaires, noue quelques amitiés, descend au village, se régale d’une excursion en montagne ou sur le lac et boit, boit, boit. On pourrait appeler ce roman: éloge de la déambulation ou de la promenade. Pas de fil narratif donc sinon celui de ces 30 journées qu’égrènent les 30 chapitres de ce qui se présente comme une sorte de journal, témoignage d’un mois passé à toute autre chose qu’écrire et dont il reste cependant ce récit, preuve des cheminements souvent tortueux de l’écriture.

C’est ce que j’ai aimé dans ce livre. Le ton, bien souvent élégiaque, une esthétique des petits riens, une autodérision permanente, tout ce qui fait les bonheurs d’une certaine littérature d’Europe centrale. Au détour de ses phrases, j’ai pensé à Thomas Bernhard, à Robert Walser. Au centre du récit, l’histoire d’un homme, qui se répare, d’une réconciliation avec le monde comme seule l’Italie peut-être la rend possible. Même la passion immodérée pour l’alcool devient ici un exercice de convivialité autour de quelques bons vins. L’excès – de nourriture, de vin, de beauté, de paysages sublimes – n’y est plus destructeur, comme dans la Yougoslavie en cours d’implosion que quitte le temps d’un mois le narrateur, mais intégrateur. C’est en tout cas ce que j’ai lu, dans le creux de phrases qui méritent qu’on s’y attarde. Un art du non dit qui culmine dans l’amitié amoureuse nouée avec Alda, au village, autour de quelques dessins, dans la connivence du narrateur et de Sommerman, scientifique renommé aux Etats-Unis, dont on apprendra qu’il est un rescapé des camps de la mort, ou dans le souvenir des cloches de la cathédrale de l’église de son enfance, aujourd’hui en territoire étranger.