Rêve d’amour

« La haine doit être rare ici.
– La haine s’acharne ici comme partout où la passion anime, mais taisons-nous. Je te désire, durant le séjour que tu viens faire au château, une bonne petite intrigue, bien complète, dont tu puisses lire tous les chapitres.
– Et tu m’en diras des nouvelles.
– Tu es sceptique.
– Tu n’es qu’un rêveur.
Ah! Laisse-moi rêver, laisse-moi vivre; je veux croire à l’Amour comme je crois à l’amitié. Laisse mon âme aller, haute et légère dans le pays des songes, dans ce monde incompréhensible, où réside le pur bonheur. Taxe-moi de mystique, ou de rêveur; parle-moi de folie: tu connais mes penchants, j’éleverai toujours mon coeur vers les mystères. En est-il de plus grand que l’amour, la bonté, la divine charité, la grâce, lorsqu’ils se perdent ainsi dans ces conditions dernières, en ces douces jeunes filles que le hasard fait vivre en ces chaumières? Est-il rien de plus captivant que l’aristocratie chez les pauvres, la dignité et la fierté quand elles sont vraies, quand elles brillent ici dans cet humble monde, ignoré. Oui, je suis fou, je rêve. »

Odilon REDON, Il rêve, et autres contes, « Un séjour dans le Pays Basque »

Heimatverlust

« Au-dessus des verres que nous vidions gaiement, la mort invisible croisait déjà ses mains décharnées. Nous lancions des jurons joyeux, des blasphèmes étourdis, tandis que, chargé d’ans, solitaire, pour ainsi dire figé, lointain et pourtant proche de nous, partout présent dans son empire vaste et divers, vivait François-Joseph, notre vieil empereur. Peut-être, quelque part dans les replis secrets de notre âme, ces certitudes que nous appelons pressentiments sommeillaient-elles. La certitude surtout que notre vieil empereur mourait un peu avec chacun des jours qui s’ajoutait à sa vie, et que la monarchie mourait avec lui.
(…)
En ce temps-là, à la veille de la grande guerre, il était de bon ton d’afficher une certaine ironie hautaine, de professer par coquetterie une soi-disant décadence, d’affecter à demi un air de lassitude outrée et d’ennui sans cause. Je vivais dans cette atmosphère les meilleures de mes années. »

Joseph ROTH, La Crypte des capucins, (traduction: Blanche Gidon, Points/Seuil)

Yan GAUCHARD: Le cas Annunziato

Un homme, Fabrizio Annunziato, se retrouve accidentellement enfermé dans le musée national San Marco, à Florence. Annunziato ne cille pas, n’appelle pas à l’aide. Il épie à la fenêtre et avance des travaux de traduction. Jusqu’à sa découverte qui va faire grand bruit en Italie.
(4e de couverture)


La littérature rencontre parfois la vie. Je traverse en ce moment une passe difficile. J’en avais glissé un mot au détour d’une phrase du billet précédent. Et dans ces moments là, on a parfois des expressions qui dépassent les pensées, ou bien remuent au contraire ce qu’il y a de plus profond en soi. Tout à la déception de la crise sentimentale que je traverse en ce moment, j’ai lancé l’autre jour comme ça à la cantonade, après deux ou trois verres de ce vin dont je ne sais s’il affole ou s’il soulage, chez les amis qui me recueillent la moitié de la semaine: eh bien je crois qu’il n’y a plus rien à espérer de ce côté là, je n’ai plus envie de jouer le jeu du tout, je vais me réfugier dans une Chartreuse! La Chartreuse, je vous dis, le Chartreuse!

On reconnaît les amis, les vrais à cette faculté qu’ils ont de rebondir sur un mot que d’autres prendraient pour des paroles sans importance. Ce mot de Chartreuse a réveillé celui de Stendhal, puis naturellement a glissé vers l’idée de réclusion heureuse et vers le besoin que j’avais, « pour me tirer de là », d’occuper mon esprit à quelque chose qui à la fois le divertisse et touche au plus intime. Et mes amis m’ont glissé le livre de Yan Gauchard entre les mains.

Le cas Annunziato est à la fois une histoire à la Stendhal qui tourne en aventure policière, un jeu avec les codes et conventions de l’objet littéraire et une fable morale et politique sous couvert d’impertinence loufoque. Il faut aimer les artifices sans doute pour goûter ce livre. Aimer être pris à contre-pied dans le cours d’une histoire qui fait du zigzag comme la progression la plus normale qui soit du récit littéraire. Mais c’est un vrai bonheur de lecture. Enfermé dans une cellule (pas n’importe quelle cellule, celle du Beato Angelico lui-même) du couvent-musée de San Marco à Florence, le traducteur Annunziato ne cherche pas à s’echapper, mais accepte la réclusion qui lui est imposée et que les circonstances vont faire durer plus qu’il n’aurait pu l’attendre. Une forme de survie s’organise et l’aubaine, n’ayant rien d’autre à faire, de pouvoir occuper son temps à achever un travail de traduction sur lequel il peinait depuis un certain temps. Une conversation s’esquisse avec une belle jeune femme à la fenêtre. Puis, la libération arrivée, c’est une autre prison, plus réelle, que va connaître notre héros.

Entre arrivée au pouvoir de Berlusconi et chute politique de Lionel Jospin à l’élection présidentielle de 2002, dont je vous laisse découvrir comment elles s’entremêlent au récit principal, l’histoire se hasarde entre les références multiples qu’elle mêle dans un jeu moderne qui n’est pas rappeler certains auteurs publiés chez Minuit, un Jean Echenoz par exemple (celui des débuts en tout cas) : Stendhal, bien sûr, mais aussi le cinéma (chacun des personnages secondaires emprunte son nom à un grand comédien du cinéma italien, produisant des télescopages saisissants entre la représentation littéraire et l’icône cinematographique), ou bien encore ces fresques de Fra Angelico dont le moine artiste a décoré les cellules du Couvent de San Marco. Sur tout cela plane l’ombre de l’Annonciation du maître, ou je devrais plutôt dire la clarté surnaturelle, tellement celle-ci rapproche, sous un même lumière si particulière, qui est un des plaisirs de la visite au couvent de San Marco à Florence, l’humain et de divin qui par nature ne se touchent pas. Le cas Annunziato, objet littéraire épatant, est la version bricolée (et je dis cela sans jugement péjoratif, au contraire) de ce désir à unir les différences et les contraires sans lesquels il n’y a pas de désir sans doute, ni de littérature.

Youssef Chahine. Le révolutionnaire tranquille. Entretiens avec Tewfik Hakem

Publié à l’occasion de l’exposition organisée à Paris à la Cinémathèque et de la rétrospective qui l’accompagne, l’entretien de Youssef Chahine avec Tewfik Hakem fut initialement enregistré dans l’appartement du cinéaste au Caire et diffusé par France Culture en 2004. Il est précédé d’une lettre-hommage de Tewfik Hakem et complété par une filmographie utile qui fait la liste des films du cinéaste accompagnée d’un résumé.

C’est le livre qui tombe à point à l’occasion de cette rétrospective. Je me suis régalé ces derniers temps à quatre films de Chahine, que j’ai vu dans un contexte personnel pourtant très chahuté. Gare centrale est un grand moment néoréaliste. Le destin un beau chant contre l’obscurantisme mettant en scène la figure du philosophe Averroès. Alexandrie pourquoi? une œuvre autobiographique dense, au montage syncopé, éclaté, presque comme une opération à cœur ouvert. L’autre un grand film de passions y compris destructrices.

Dans son entretien Chahine revient entre autres choses sur ces quatre films. Il y exprime aussi quelques vérités sur les tensions de son cinéma : amoureux de l’Islam, mais pas des islamistes, volontiers nationaliste lorsqu’il s’agit de parler de l’Égypte, mais en même temps aussi tourné vers l’étranger, critique de l’industrie cinématographique américaine, mais fou de cinema américain… Ces tensions se retrouvent dans ses films par exemple autour du thème des amours impossibles. La présence de la chanson populaire et des danses, dans des oeuvres où la prise de position y compris politique n’est jamais absente est une autre de ces tensions.

Mais le cinéma de Chahine est surtout un art qui se nourrit des formes cinématographiques, convoquées selon le besoin du propos. D’où des œuvres très différentes dans leur facture. Au-delà de cette différence cependant, une inspiration commune domine: celle de ramener les choses montrées et racontées à l’essentiel, aux rapports d’inégalités et de domination, ou pour le dire plus simplement à la réalité des rapports humains, sociaux. Le témoignage d’un très grand cinéaste.

Honoré de BALZAC: Melmoth réconcilié

Tombé éperdument amoureux d’une prostituée dont il entend follement faire sa maîtresse, Castanier, le caissier et homme de confiance de la maison Nucingen s’est horriblement endetté, en profitant de sa réputation d’homme intègre. Poussé au défaut de paiement, il s’apprête à escroquer la banque qui l’emploie et à fuir en Italie pour y mener la grande vie, lorsqu’un étrange personnage, faisant barrage à ses projets, lui propose un pacte singulier: vendre son âme au diable en échange de la satisfaction de tous ses désirs…

On oublie parfois avec quel talent Balzac, l’écrivain réaliste, que certaines habitudes scolaires s’évertuent à réduire à quelques portraits et descriptions d’anthologie, pratiqua aussi en maître le grotesque et le fantastique. Réunis ici dans une nouvelle pleine de fantaisie et d’ironie, ils donnent ce curieux récit qui mêle avec enthousiasme deux veines au demeurant assez differentes: la trame fantastique d’un pacte diabolique inspiré du Melmoth de Mathurin, et l’anatomie sociale d’une profession, celle des caissiers, espèce sociale essentielle au monde de la Bourse et de la Finance. Cela produit un récit assez « baroque » dans son agencement.

Mais qu’on ne s’y trompe pas: sous les dehors d’un texte plein de fantaisie, un de ces « caprices » à la façon d’Hoffmann, c’est un vrai texte balzacien que ce Melmoth réconcilié. Le thème de l’argent y occupe bien sûr la position obsessionnelle que celui-ci a toujours dans les œuvres de Balzac. La nouvelle commence ainsi par une belle description de la profession des caissiers, pétillante d’esprit, un grand moment d’humour balzacien:

« ll est une nature d’hommes que la Civilisation obtient dans le Règne Social, comme les fleuristes créent dans le Règne végétal par l’éducation de la serre, une espèce hybride qu’ils ne peuvent reproduire ni par semis, ni par bouture. Cet homme est un caissier, véritable produit anthropomorphe, arrosé par les idées religieuses maintenu par la guillotine, ébranché par le vice, et qui pousse à un troisième étage entre une femme estimable et des enfants ennuyeux. Le nombre des caissiers à Paris sera toujours un problème pour le physiologiste. A-t-on jamais compris les termes de la proposition dont un caissier est I’X connu ? Trouver un homme qui soit sans cesse en présence de la fortune comme un chat devant une souris en cage? Trouver un homme qui ait la propriété de rester assis sur un fauteuil de canne, dans une loge grillagée, sans avoir plus de pas à y faire que n’en a dans sa cabine un lieutenant de vaisseau, pendant les sept huitièmes de l’année et durant sept à huit heures par jour? Trouver un homme qui ne s’ankylose à ce métier ni les genoux ni les apophyses du bassin? Un homme qui ait assez de grandeur pour être petit? Un homme qui puisse se dégoûter de l’argent à force d’en manier ? »

Petite main de ce monde de la Bourse et de la Finance, Castanier est un de ces êtres caractéristiques du XIXe siècle, vivant dans la touffeur d’un siècle devenu matérialiste et petit, après avoir rêvé de grandeur. Ancien soldat de Napoléon, il a trouvé dans la banque de Nucingen un emploi de confiance qui ne lui permet pas cependant de faire fortune. Jusqu’à ce qu’il décide du moins de se mettre à son compte! A sa manière, Melmoth réconcilié est l’un des grands récits balzaciens de la spéculation, cet emballement qui emporte tout parce qu’il rend à des hommes vivant dans un siècle dominé par la production des richesses matérielles ce rêve de grandeur que l’Histoire leur a ôté. Balzac n’est jamais aussi ironique que lorsqu’il s’agit d’illustrer cet esprit de spéculation qui a envahi tous les domaines de la vie sociale et spirituelle. Pour preuve, l’illusion de Castanier à se croire aimé d’une petite prostituée qu’il pense avoir sorti de sa condition en l’entretenant et qui ne voit pas que les fortunes qu’il y engloutit sont une autre forme d’amours tarifées. Ou encore la fin pleine de fantaisie où le pacte diabolique finit par se négocier à la Bourse!

Plus subtil philosophe qu’on n’imagine souvent, Balzac trouve en outre à nourrir ce motif convenu du pacte faustien d‘une réflexion profonde sur la nature des désirs qu’un siècle de spéculation croirait pouvoir développer sans limite. Car la malédiction du pacte est moins dans le mal qu’il fait ou pousse à faire que dans l’impossibilité d’en jouir durablement :

« Cette énorme puissance, en un instant appréhendée, fut en un instant exercée, jugée, usée. Ce qui était tout, ne fut rien. Il arrive souvent que la possession tue les plus immenses poèmes du désir,
aux rêves duquel l’objet possédé répond rarement. Ce triste dénoûment de quelques passions était celui que cachait l’omnipotence de Melmoth. L’inanité de la nature humaine fut soudain révélée à son successeur, auquel la suprême puissance apporta le néant pour dot.
« 

Pensée profonde! L’homme n’a pas assez de désirs pour nourir durablement le pouvoir qui lui serait donné de satisfaire tous ses caprices. L’excès de plaisirs qui lui est offert révèle le vide de sa nature. Inversement, c’est la limitation de notre possibilité de jouir qui donne au plaisir toute sa puissance. Bref, un plaisir qui ne connaitrait aucune limitation et pourrait être satisfait d’un seul coup perdrait tout intérêt pour nous.

« De même que sa lucidité lui faisait tout pénétrer à l’instant où sa vue se portait sur un objet matériel ou dans la pensée d’autrui, de même sa langue happait pour ainsi dire toutes les saveurs d’un coup. Son plaisir ressemblait au coup de hache du despotisme, qui abat l’arbre pour en avoir les fruits. »

Une LC avec Maggie et Miriam. Prochain rendez-vous balzacien, le 22 juin, avec La maison Nucingen.

Naguib MAHFOUZ: Karnak Café

Le Caire, années 60. Au hasard de ses déambulations le narrateur découvre un jour le Karnak café, tenu par une ancienne danseuse, Qurunfula, qui fut des années auparavant une star de la danse orientale. Devenu un fidèle du lieu, il ne tarde pas à nouer des contacts avec la petite communauté des habitués…

Ceux qui passent par ici régulièrement se seront aperçu sans doute que j’ai bien du mal ces temps-ci à tenir mon blog à jour. Ce n’est pas que je manque de belles lectures à raconter. Mais la vie d’un blog de lecture a ses hauts et ses bas, je crois. Il y a toujours un effort bien sûr à fournir, à la source de l’écriture de ces billets réguliers. Parfois la tension est vertueuse, et permet d’éclairer, d’approfondir la lecture. D’autres fois, les impressions de lectures ne trouvent pas le moyen de sortir de l’intimité de la lecture. Et l’envie de lire, de commencer vite un autre livre l’emporte sur le désir de raconter ou d’analyser. C’est l’état où je me trouve depuis quelques temps.

Si bien que depuis deux ou trois jours je tourne les phrases dans ma tête sans parvenir à trouver comment parler de ce Karnak café. Pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre? Peut-être parce que mon billet précédent, rédigé juste avant ma panne printanière, traitait justement d’un livre sur les cafés. Sans doute aussi parce que je frequente moi-même assidûment ces lieux, que j’ai mes habitudes dans quatre ou cinq d’entre-eux, que j’aime aborder successivement, comme on navigue d’île en île, que j’y travaille habituellement, que j’y lit, que j’y dessine aussi souvent, beaucoup. Je ne pouvais pas manquer donc de parler de ce petit roman de Naguib Mahfouz, que j’ai dévoré justement un matin de la semaine dernière, confortablement installé dans une banquette, au milieu des effluves d’espresso fraîchement coulés et des tintements de cuillères.

Je ne pense pas cependant que ce soit le livre par lequel découvrir cet auteur. Naguib Mahfouz est un écrivain qui a su manier en effet des formes très diverses, selon le moment et surtout les besoins de son écriture. Roman politique, Karnak café n’a pas l’ambition formelle ni l’ampleur d’autres romans de l’auteur. Et il est sans doute plus judicieux, si on veut avoir une idée des sommets que son art peut atteindre, de commencer par un autre de ses livres.

Pourtant, quel roman efficace, en peu de pages cependant, mais d’une densité humaine étonnante! Derriere le premier plan de la vie de café et de ses habitués, c’est toute la toile de fond de l’histoire moderne de l’Égypte que déploie ici Mahfouz, depuis la révolution nasserienne avec ses ambitions d’un renouveau social et culturel jusqu’à la déroute de la guerre des six jours. Publié au lendemain de la guerre du Kippour, l’autre défaite humiliante pour l’Egypte, Karnak Café est d’abord un roman engagé dans le débat qui ne manqua pas de se lever en Egypte sur les raisons de la défaite.

Comment en est-on arrivé là ? Cette question martelée au lendemain de tout échec, aussi bien individuel que collectif, est sans doute la question la plus déchirante que l’on puisse poser à l’Histoire, lorsque celle-ci nous confronte au tragique de l’existence. Hilmi, l’amant de Qurunfula, Ismaïl et Zaynab, qui s’aiment d’un amour tendre et innocent, sont trois étudiants. Suspectés tour à tour d’être des frères musulmans et des communistes, ils font l’expérience de la prison, vivent l’épreuve de la torture, de l’humiliation, sur un malentendu, des soupçons infondés, marquant chaque fois de leur absence la vie de café. A travers le destin malheureux de ces rejetons de la révolution victimes d’un Etat qui s’enlise dans le désir de tout contrôler jusqu’à torturer, violer, tuer ses propres enfants innocents, Mahfouz raconte la faillite d’une communauté politique, sous le regard faussement détaché d’un narrateur qui participe lui-même trop à l’histoire pour ne pas en être, comme l’auteur, l’une des figures.

Arbitraire, paranoïa, humiliation, tout participe à la violence d’un régime qui rêvait de faire entrer l’Égypte dans la modernité et qui ruina lui-même l’espoir qu’il avait su faire lever:

« Jusqu’à ce jour fatal, on avait l’impression d’être les plus forts et que nos pouvoirs étaient sans limite. A notre libération, cet idéal en avait pris un coup. On a perdu une bonne part de notre courage et de notre confiance en nous et en l’histoire. On a découvert l’existence d’une puissance terrifiante, opérant en toute indépendance de la loi et des valeurs humaines.« 

Le récit d’une lente descente aux enfers de la politique!

« Que nous est-il arrivé? J’ai l’impression que nous sommes un peuple à la dérive. Les aléas de la vie et l’impact de la défaite nous ont fait perdre tout sens des valeurs.« 

Joris-Karl HUYSMANS: Les Habitués de café

« Pour quelles raisons les habitués des cafés parisiens s’entêtent-ils à consommer dans un lieu public des alcools de qualité moindre et de prix plus élevé que ceux qu’ils pourraient savourer dans le confort de leur salon ? A quelle «hantise du lieu public» ce besoin peut-il correspondre ?
On trouve dans les cafés des bavards en mal d’interlocuteurs aussi bien que des taciturnes en quête de tranquillité; des joueurs, des ivrognes, des filous – et invariablement, quelques phénomènes. »
(4è de couverture)

Les Habitués de café est, sous sa couverture blanche relevée d’un S serpentin qui prend sans aises, un des delicieux petits livres des Éditions Sillages. Je ne dirai jamais assez de bien de cette maison d’édition. La qualité du papier, des textes, l’élégance et la clarté de la présentation, tout cela en fait l’un de ces délicieux objets, que je collectionne depuis un certain temps. Ils sont le contrepoint, dans ma bibliothèque, à la dématérialisation qui tend à gagner tout notre paysage intellectuel et sensible. Il faut dire que je suis moi-même un grand lecteur de livres au format numérique. Paradoxalement, mais ce n’est peut-être pas un paradoxe du tout, cette activité m’a rendu aussi plus sensible au travail de quelques éditeurs, qui sont de vrais fabriquants de livre, avec toute la noblesse que je pourrais donner à ce mot. Et les petits volumes des Éditions Sillage gagnent à être collectionnés, tant on est sûr d’y trouver, à chaque fois, quelque pépite littéraire. C’est même devenu pour moi un critère, quand je visite une librairie: la présence ou non de ces petits volumes élégants sur les étagères en dit long sur l’hôte précieux ou non que sera le libraire.

Le présent volume réunit quatre textes de Huysmans: avec Les Habitués de café Huysmans nous invite à le suivre dans ces lieux singuliers où quelques habitués se réunissent autour d’un verre, dans ce Paris de la rive gauche bien provincial (ou balzacien) encore par certains côtés. Un délice de petit texte ethnologique. Le Buffet de la gare et Une goguette sont des textes enlevés, croquant avec minutie et une pointe de distance des lieux, des atmosphères. Enfin Le Point-du-Jour nous lance à la découverte de la proche banlieue et de ses plaisirs populaires, d’une plume qui n’est pas sans rappeler le pinceau des impressionistes, plume habile à peindre ces lieux – Boulogne, l’île Seguin- où en cette fin de XIXÈME la ville plonge encore dans la campagne.

Chacun de ces textes a paru d’abord dans la presse, selon la mode de cette sociologie littéraire dans laquelle ont donné bien des écrivains de l’époque. C’est un genre que j’aime beaucoup. Une forme de flânerie, de poésie urbaine qu’on retrouvera encore plus tard sous la plume, bien que d’une autre manière, d’Aragon (Le paysan de Paris) ou de Léon-Paul Fargue (Le piéton de Paris), débarrassée de toute forme de narration autre que celle des impressions. Des jolis petits textes donc, qui sont aussi, en même temps qu’une curiosité, une bonne introduction à l’oeuvre de Huysmans.

Le mystère du café

« Certains breuvages présentent cette particularité qu’ils perdent leur saveur, leur goût, leur raison d’être, quand on boit autre part que dans les cafés. Chez un ami, chez soi, ils deviennent apocryphes, comme grossiers, presque choquants. Tels les apéritifs. Tout homme – s’il n’est alcoolique – comprend qu’une absinthe, préparée dans une salle à manger, est sans plaisir pour la bouche, malséante et vide. Enlevés de leur nécessaire milieu, les dérivés de l’absinthe et de l’orange, les vermouths et les bitters blessent par la brutalité de leur saveur ardente et dure. Et qui dira la liquide horreur de ces mixtures  ! — Servies dans de pâles guinguettes on dans d’opulents cafés, ces boissons fleurent les plus redoutables des vénéfices. Aiguisée par de l’anisette, assouplie par de l’orgeat ou de la gomme, devenue plus débonnaire par la fonte du sucre, l’absinthe sent quand même les sels de cuivre, laisse au palais le goût d’un bouton de métal longuement sucé par un temps mou. Les amers semblent des extraits de chicotin, rehaussés du suc de coloquinte et chargés de fiel ; les bitters rappellent des eaux de Botot ratées et rendues acerbes par des macérations de quassia et de suie ; les malagas sont des sauces longtemps oubliées de pruneaux trop cuits ; les madères et les vermouths sont des vins blancs croupis, des vinaigres traités à la gomme-gutte et aromatisés par on ne sait quelle infâme décoction de plantes  !


Et pourtant, ces apéritifs, qui coupent l’appétit, — tout homme dont ils gâtèrent l’estomac : l’avoue, — s’imposent aux imprudents qui les dégustent, une fois, devant une table à plate-forme, mal essuyée, de marbre. Fatalement, ces gens reviennent et bientôt absorbent, à la même heure, chaque jour, des corrosifs qu’ils pourraient cependant se procurer, de qualité moins pernicieuse, de prix plus bas, chez des marchands, et savourer, mieux assis, chez eux. Mais ils sont obsédés par la hantise du lieu public ; c’est là que le mystère du café commence.

Joris-Karl HUYSMANS, Les Habitués de café, Éditions Sillage, 2015