Anne PERRY: Le Spectacle de Noël

Dans un manoir du Yorkshire, coincé par la neige en hiver, des comédiens se sont réunis pour jouer une adaptation de Dracula de Bram Stocker. Bien sûr, quand on est coupé du monde par des intempéries qui rendent les chemins impraticables et qu’on a justement l’idée de mettre en scène des histoires de vampire, les choses ne peuvent pas en rester là! C’est alors qu’un mystérieux voyageur fait son apparition. Quel est cet homme au charme troublant qui semble si bien s’y connaitre en histoires de vampires? Comment expliquer l’attraction ou la répulsion qu’il inspire et sa connaissance poussée des choses de la scène?

Que dire de ce récit, sinon que c’est un Anne Perry? Un petit Anne Perry, dans la série des Petits Crimes de Noël, qui sortent chaque année, à point, au moment où s’allument dans les rues les décorations de Fêtes et que l’air commence à humer le parfum de la soupe d’huitres au champagne et de la dinde aux marrons. Habituellement, je lis chaque année ces textes. Mais il m’en reste quelque uns, retrouvés sur le coin d’une étagère, à côté des guirlandes de l’an passé. Tous ne sont pas excellents, au delà de l’ambiance particulière, de cette atmosphère de Noël qui suffit la plupart du temps à me satisfaire.  Mais il faut avouer que ce Spectacle de Noël, paru il y a déjà quelques années, est plutôt un bon cru, en tout cas si on aime le théâtre… et les histoires de vampires. Un hommage appuyé au livre de Bram Stocker et au monde du théâtre anglais, avec, en guest-star, Caroline, la mère de Charlotte Pitt. Tiens, je reprendrais bien une petite papillote, moi!

Albéric d’HARDIVILLIERS: L’écriture de l’ailleurs

« Les quelques jours qui précèdent un départ, ralentis dans leur écoulement par le poids de l’attente, m’ont toujours plu au-delà de ce que je puis exprimer. C’est que je retrouve en eux un peu de la fébrilité qui précède l’arrivée d’un orage sur une ville asséchée et, dans l’épaisseur de la température, l’annonce des aéroports, des trains pour l’Orient, un début de solitude et de sérénité… »

La collection « Petite philosophie du voyage » éditée par Transboréal, au-delà de la référence à une « philosophie », que je trouve plutôt inutile ici (ou bien s’agit-il seulement d’une pointe humoristique?), réunit tout un ensemble de livres précieux aux titres évocateurs et pleins de charme: L’Euphorie des cimes, La Poésie du rail, Les Vertiges de la forêt, Les Arcanes du métro, Les Audaces du tango. Descriptions de voyages sensibles, ce sont de délicieux petits livres, à l’édition soignée, dont je collectionne depuis quelques temps les titres, en attendant le moment propice. L’écriture de l’ailleurs est le premier que je lis vraiment, c’est-à-dire intégralement. Et je dois dire qu’au delà des informations précises que je venais y chercher (je travaille en ce moment sur ce thème), j’ai passé un joli moment de lecture avec ce texte.

A peine la première page tournée, le livre d’Albéric d’Hardivilliers en effet vous embarque. L’auteur est écrivain, c’est-à-dire écrivain voyageur. Et son livre est un éloge du voyage, en même temps que des livres, des livres qu’on emporte en voyage comme de ceux qu’on y écrit. Bref, voici une belle réflexion sur la façon dont l’expérience du voyage se nourrit de lectures et à son tour se sédimente dans de nouveaux textes qui à leur tour sans doute produiront une façon de voir, un enrichissement du regard, qui peut être aussi un recouvrement, étant entendu que l’expérience que nous faisons du monde n’est jamais vide, mais traversée aussi de motifs, de lieux communs, de souvenirs qui ouvrent un horizon d’attente à chacune de nos expériences. Comment trouver la juste distance entre ce qui est attendu et ce qui est vécu en voyage? Comment garantir la véracité de ce qui en est raconté? Et d’abord le faut-il?

Bien sûr, aucune de ces questions n’est franchement nouvelle. Mais Albéric d’Hardivilliers sait se garder de toute théorisation abusive. C’est ce qui fait le plaisir de ce livre. A travers l’évocation de ses lectures, de ses voyages, il livre une réflexion toute personnelle, parce qu’elle est d’abord la traduction d’une expérience, d’un vécu: l’ambiance à Sana’a quelques mois après les attentats du 11 septembre et l’émerveillement pointé de déception du jeune « aventurier », l’esprit encore tout plein des récits de Malraux et d’un imaginaire à la Pierre Loti; le besoin de retrouver, le soir, à Damas, la compagnie d’un livre et le délice de se fondre dans cette langue française, soudain si transparente; le trajet qui relie Bergen à Oslo et l’expérience de rêverie qui s’en dégage; le télescopage des lieux, ainsi ce coin de Brooklyn qui tout à coup faisait penser à Londres, parce que les fenêtres et les tuyauteries y étaient peintes en noir.

Bref, si vous tombez dessus, n’hésitez pas. Et puis, on y prend furieusement l’envie des livres… et des voyages.

Veijo MERI: Une histoire de corde

« Joose Keppilä trouva une corde sur le chemin de l’intendance. Probablement était-elle tombée de la charrette d’un tringlot négligent. C’était la seule chose utilisable et universellement valable qu’il eût trouvé au cours de toute la campagne. Intacte, en pleine fibre, toute neuve et toute nette, les deux bouts bien finis ». Bien déterminé à emporter sa trouvaille chez lui en douce à l’occasion d’une permission qui le ramène du front russe, Joose décide de s’entortiller le corps de cette corde. Pour le malheureux soldat, commence alors un long, un très long voyage…

Je ne crois pas avoir jamais lu de livre finlandais. Mais si cette histoire de corde est à l’image des livres qu’on publie là-bas, je pense que la Finlande doit être un bien intéressant pays, où l’on cultive une forme de distance par rapport aux choses, un humour à la fois ravageur et retenu, qui tombe à point dans ce récit qui est l’histoire, vue par le petit bout de la lorgnette, d’une guerre bien étonnante à son tour. Suédoise depuis le moyen-âge, puis russe au XIXème siècle, la Finlande est un pays récent qui a acquis son indépendance en 1917, à la suite de la Révolution russe, indépendance défendue de haute lutte à l’occasion d’un guerre civile qui opposa la jeune nation finlandaise aux « rouges » soutenus par la Russie. En 1939, à la faveur du nouveau conflit en Europe, la Finlande est attaquée par Staline, vaincue une première fois, obligée de céder une partie de la Carélie. Puis c’est tout le pays qui est menacé d’annexion à l’Union Soviétique. Devant la pression du voisin russe et l’absence de toute autre solution d’alliance en ce temps troublé où l’indépendance du pays n’est pas le principal souci des nations européens, la jeune république finlandaise est conduite à passer un accord militaire avec l’Allemagne nazie et s’engage, du côté du Troisième Reich, à condition de rester sur des positions défensives, dans la guerre contre la Russie. Ainsi la Finlande offre dans l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale le cas singulier d’un Etat démocratique – et la Finlande resta une démocratie tout au long de la guerre – allié aux nazis. Je ne connaissais pas cette histoire. Et j’ai appris même, en faisant quelques recherches par la suite, que cette situation ubuesque devait aboutir à plusieurs situations inimaginables: ainsi ces combattants finlandais de religion juive qui, pour défendre leur pays menacé par l’Union soviétique, servirent dans l’armée finlandaise alliée de l’Allemagne et se virent même pour certains d’entre eux décerner la croix de fer par le régime nazi! On comprend qu’avec une telle histoire on soit conduit parfois à développer une vision de la guerre – et du destin des peuples – qui ne soit pas banale.

Car c’est là le principal intérêt de ce livre. Dans le train qui conduit le soldat Joose jusque chez lui en permission, les personnes se croisent, toutes revenant du front, avec chacun son lot d’anecdotes, ses bons mots, ses coups de sang ou ses histoires à raconter. Dans un désordre qui n’a d’égal que la troupe fatiguée et les absurdités du conflit, des bribes de conversation s’enchaînent, des morceaux de scènes, parfois des histoires entières qui sont autant de vues, singulières, limitées, mais toujours significatives de la violence guerrière. Ainsi l’histoire de ces cochons échappés grignotant les cadavres de soldats oubliés dans un champ. Ou ces deux soldats partis récupérer des ossements sur le champ de bataille et bernés par l’interne qui les avait engagé pour une histoire de besace. Ou encore cet adjudant fou, seul homme clairvoyant peut-être dans la folie de la guerre. Ou cet aviateur tombé de l’avion laissant son passager tranquillement installé à l’arrière. Ou cet autre qui manqua sa cible.

Au cours du voyage, des contretemps viennent rajouter encore aux conditions de plus en plus difficiles dans lesquelles Joose, le corps ceint d’une corde dans laquelle il étouffe, tente de rejoindre sa famille, et enrichir le récit de nouvelles anecdotes: ainsi ce chef de convoi allemand qui s’affale sur le quai au moment de sauter dans le dernier wagon, plein de morgue et de suffisance, et qui finira écrasé par l’Express en essayant de rejoindre son train en suivant les voies. Joose est lui-même au centre de plusieurs de ces scènes, où on le prend pour un ivrogne, où l’on s’inquiète de sa santé.

Il ressort de tout cela une vision explosive, dans laquelle le macabre côtoie volontiers le grotesque, un ton très singulier pour parler de la guerre, à rebours de toute idéalisation ou héroïsme nationalistes. Découvert au fond de ma PAL, ce livre que je ne me souviens même pas d’avoir acheté un jour est la bonne surprise de ce début de Décembre nordique. D’ailleurs cela ne m’étonne pas trop: tout ce que publient les Editions Sillages, une « petite » maison à découvrir, vraiment, est du meilleur niveau, et je n’y ai fait jusqu’à présent que de très belles découvertes.

 

Marathon de lecture: 5 x Noël

Pour entrer dans le temps de Noël, Samarian et Chiky Poo , spécialistes en festivités livresques et autres pour ce mois de décembre, proposent ce week-end un marathon de lecture qui durera jusqu’à dimanche minuit. Vu le froid qui règne ces temps-ci et la météo qu’on nous prévoit pour ces prochains jours, je me suis inscrit avec plaisir à ce marathon. Les choses ont vraiment commencé pour moi à 22h.  Je tiendrai à jour ce billet au fur et à mesure de mes lectures.

Vendredi 1er

22h je tourne la première page de Je voyage seule un thriller du norvégien Samuel Bjørk.

22h15 je suis déjà bien accroché à ma lecture. Rendez- vous dans une heure ou deux. Je pense que ce livre va me plaire…

23h45 bien malgré moi, mes yeux se ferment pendant que j’essaie d’avancer encore un peu dans ma lecture. Je crois qu’il est plus raisonnable de continuer demain.

Samedi 2

7h30 C’est reparti! Après une petit tournée des blogs, je replonge dans ma lecture.

9h30 l’ambiance norvégienne de ce thriller est passionnante, mais je dois mettre ma lecture en pause. J’ai pas mal de travail aujourd’hui. J’essaierai d’y revenir plus tard dans la journée.

18H30 de retour au chaud dans mon canapé. Je m’offre une heure de lecture.

23H Je me suis remis à ma lecture vers 21H après avoir repris des forces grâce à un bon plat de gnocchi saupoudrés de noisettes, noix muscade et pecorino; une bonne petite salade aux cranberries; mais pas de vin! Je dois garder les idées claires 🙂 Je compte bien lire jusqu’à minuit au moins! Je prends le temps de répondre aux commentaires, mais je ne pense pas pouvoir faire le tour des blogs ce soir. J’y passerai demain matin après une bonne (courte?) nuit de sommeil.

Dimanche 3

10H J’ai finalement fini hier soir vers minuit et demi. Après un petit tour des blogs pendant le petit dej’, je file de nouveau travailler. Retour à la lecture cet après-midi avec, je pense, un petit Anne Perry, histoire de me remettre du rythme trépidant du thriller de Bjørk.

14H20 après un bon petit resto  (poulet au morilles, miam!),  je me pose dans un salon de thé et commence à entrer dans l’ambiance de Noël.

16H45 retour à la maison. Je poursuis  ma lecture de Anne Perry: dans un manoir du Yorkshire coincé par la neige à Noël, des comédiens se sont réunis pour jouer une adaptation de Dracula de Bram Stocker… L’Oratorio de Noël de J.S. Bach m’accompagne dans ma lecture. A la baguette, René Jacobs.

21H30 J’ai fini le Anne Perry dans l’après-midi. Un bon cru, je trouve, avec bien sûr les limites du genre. Mais on passe un bon moment, ce qui est le but de ce type de récit. Après un tour des blogs, je replonge dans Je voyage seule que j’ai dû abandonner hier soir (parce qu’il faut bien se coucher parfois! même si je continue de rêver, comme je le faisais parfois adolescent de ces livres dévorés tout au long de la nuit et achevés au petit matin. Il faudra que j’essaye pour un prochain marathon peut-être, mais ce sera un week-end sans travail!)

Lundi 4 – bilan

Le marathon s’est achevé pour moi hier soir, un peu après minuit et demi. J’ai poussé un peu plus tard que je ne l’avais prévu, mais j’ai fini mon thriller norvégien – non, on n’abandonne pas un thriller dans les 50 dernières pages!

Au bilan de ce week-end, donc, deux livres:

Je voyage seule de Samuel BJØRK. Un thriller très efficace, que j’avais mis au programme des lectures de ce mois de Décembre Nordique. Pour mon billet, rendez-vous le 22/12, jour de la LC Norvège.

Le spectacle de Noël d’Anne PERRY. Qu’en dire, sinon que c’est un Anne Perry? Un de ces « petits crimes de Noël  » auxquels je reviens chaque année, non parce que ce seraient les meilleurs polars du monde, mais comme on revient à la dinde ou aux papillotes. Ça fait partie du moment et on y passe agréablement quelques bonnes heures de lecture.

Je ne pensais pas avoir le temps de lire beaucoup ce week-end, mais en raccourcissant un peu les nuits, je suis quand même arrivé à tourner près de 800 pages. Un bon bilan finalement!

 

 

En route vers Noël

Comme chaque année, mon blog en ce début décembre a pris son costume de fêtes.  Bougies allumées sur la table, ambiance feutrée, j’entre tranquillement dans ce temps où les sollicitations de lecture se font toujours plus nombreuses. L’année dernière, j’avais placé décembre sous le thème du blanc et de la neige. Je me suis inscrit cette année au décembre nordique de Cryssilda. Au programme, lectures scandinaves, finlandaises, islandaises. J’irai sans doute faire aussi un petit tour du côté du Grand Nord canadien ou de l’Alaska en compagnie de James Oliver Curwood et de Jack London. Et puis quelques lectures de Noël, un petit Anne Perry de décembre, d’autres livres encore, relancé sans doute par tous les beaux billets que je picorerai ici ou là – décembre est un mois heureux pour le blogueur!

Ci-dessous un aperçu de ma PAL:

James Oliver CURWOOD: Le Grizzly

Jim et Bruce sont deux hommes, qui, depuis plusieurs mois, pistent le gros gibier dans les montagnes Rocheuses canadiennes encore sauvages en ce début de XXème siècle. Leur rencontre avec Thor, un Grizzly, le plus grand qu’ils n’aient jamais vu, va réveiller chez les deux compagnons le plaisir de la chasse et confronter l’ours géant, pour la première fois, à la crainte d’une créature dont il découvre le pouvoir de nuisance. Entre montagne et forêts et jusqu’au fond de la vallée où coule la rivière la traque s’organise. Jusqu’où le grizzly pourra-t-il fuir devant la progression des hommes?

Je retrouve avec ce roman de James Oliver Curwood l’univers du grand nord côtoyé l’an passé avec les romans de Jack London. Si je continue comme cela, je crois que cette fin novembre et ce début de décembre  vont finir par devenir un rendez-vous obligé! J’ai en tout cas bien envie de replonger cette année dans d’autres romans de Curwood, dont je gardais le souvenir, de l’enfance, ou de l’adolescence, de beaux récits animaliers, que j’aimais même plus à l’époque que ceux de London. On compare souvent les deux auteurs, sans doute parce qu’ils ont écrit l’un et l’autre des romans mettant en scène des animaux et se passant au Nord, quoique le rapprochement, me semble-t-il aujourd’hui, ne soit pas si pertinent. A un London réaliste, cru dans sa vision d’une nature qui n’est pas un doux refuge, mais un désert de sauvagerie, révélant aussi celle des hommes, quand ce n’est pas leur bêtise, leur mesquinerie, une nature qui ploie d’abord les corps, gèle les membres, tord les plus endurants des caractères, Curwood oppose la vision poétique, souvent lyrique d’espaces dominés par une vie animale où l’homme doit apprendre à trouver sa place. Pour ce qu’il fait subir au roman d’aventures, pour ce précieux travail de dynamitage des codes et des valeurs charriés par une certaine façon de se représenter l’aventure (celle dont on rêvait sans doute dans les salons de New-York, de Baltimore ou de Boston), je préfère aujourd’hui London. Mais j’ai passé un très agréable moment avec ce roman de Curwood, qui donne en tout cas une furieuse envie de se plonger dans les paysages qui servent de cadre à son histoire.

La narration, elle-même originale, déroule le récit selon un double point de vue, des hommes et des animaux. Jim est un aventurier, qui consacre ses hivers à écrire sur les grandes courses dans la nature qu’il accomplit l’été. Il a beaucoup chassé naguère, même si le goût s’en estompe un peu aujourd’hui. Bruce, son guide et ami, est un chasseur émérite. Secondés par Metoosin, un indien, et un troupe de chiens, ils font la traque à l’ours, qui va se révéler le plus coriace des adversaires. Car Thor, l’ours géant, qui règne sur deux vallées et un domaine de plusieurs dizaines de kilomètres carrés est un seigneur dans son genre. Chasseur redoutable, c’est un animal, à sa manière, paisible et magnanime. Sa rencontre avec Muskwa, un ourson orphelin de quelques mois, en contrepoint du récit principal, donne à l’histoire ce ton de camaraderie animale qui explique que Curwood soit un de ces auteurs qu’on aime lire dans l’enfance. Édifiant à sa manière, le roman est aussi le récit d’une conversion, mieux: d’une double conversion. Celle de Jim qui, après sa rencontre avec l’ours, qui se détourne de lui plutôt que de l’attaquer, apprend à sublimer ses pulsions de chasseurs, découvre un autre rapport possible avec la nature; celle de Thor à l’amitié naissante avec Muskwa, l’ourson orphelin qu’il recueille.

Décembre nordique

Envie d’horizons baltiques? De rennes et de traîneaux? D’arbres s’élevant comme des traits de plume au dessus des lacs glacés? De vitrines givrées ouvrant sur toute une féerie de pâtisseries délicieuses? De silences qui sont des discours éloquents? Ou bien encore de petits crimes particuliers que des écrivains venus du Nord nous préparent depuis des années dans des récits policiers d’un style inimitable? Grâce à Cryssilda, décembre sera nordique de nouveau cette année. Le groupe Facebook a  été créé et de nombreuses lectures communes sont déjà  proposées.

Le 03/12 : JOURNEE de la FINLANDE: LC Polar finlandais ou tout autre sujet !

Le 05/12 : LC Ragnar Jonasson

Le 07/12 : LC Arto Paasilinna

Le 09/12 : JOURNEE du DANEMARK : LC Polar danois ou tout autre sujet !

Le 11/12 : LC Pasi Illmari Jääskeläinen

Le 15/12 : JOURNEE de l’ISLANDE : LC Polar islandais ou tout autre sujet !

Le 17/12 : LC Ibsen

Le 19/12 : LC Audur Ava Olafsdottir

Le 22/12 : JOURNEE de la NORVEGE : LC Polar norvégien ou tout autre sujet !

Le 25/12 : Noël nordique (histoire ou conte de Noël)

Le 29/12 : JOURNEE de la SUEDE :  LC Polar suédois ou tout autre sujet !

 

Robert HARRIS: Fatherland

Berlin, 1964. Un vieil homme est retrouvé, gisant, dans l’eau de la Havel, dans un quartier résidentiel qui habituellement n’héberge que les grosses huiles du régime. Appelé sur place au petit matin le Sturmbannführer-SS Xavier March, inspecteur de la Kripo, est dépêché pour enquêter sur ce qui a tout l’air d’une mort suspecte. Une mort qui ne tarde pas à intéresser la Gestapo, qui se saisit de l’affaire et dont les ordres semblent remonter jusqu’à Heydrich lui-même. Pourquoi veut-on empêcher March d’enquêter ? Quels secrets cherchent-on si résolument à protéger ? Il faut dire que dans cette réalité alternative, où l’Allemagne nazie a remporté la guerre en Europe, le souvenir des premiers temps du régime fait l’objet d’un contrôle minutieux, surtout depuis qu’un rapprochement entre les deux ennemis, Allemagne et Etats-Unis, s’annonce. Y aurait-il quelque part des preuves des décisions prises lors d’une certaine conférence tenue à Wannsee, en janvier 1942 ? Pour March, une lutte contre la montre et contre la mort commence…

J’avais envie depuis longtemps de lire le roman de Robert Harris, pour les raisons justement qui font la réussite de ce livre : l’uchronie, genre que l’auteur explore avec un quasi sans faute, et le nazisme vu sous l’angle du roman policier, dont je trouve depuis la Trilogie berlinoise de Philip Kerr que c’est un des meilleurs points de vue romanesque sur la période et le régime. Dans un Berlin de 1964, transformé en partie par les travaux de Speer, le vieux Führer règne sur un immense empire où les choses ne se passent pas exactement comme il l’avait rêvé au début de sa domination, mais où l’ordre de la terreur règne. On songe évidemment au monde soviétique, tel que nous l’avons connu dans notre réalité, à la façon dont les totalitarismes survivent en s’appuyant sur toute une organisation administrative et le contrôle de l’information. Traversé de mouvements de contestation diffus, le grand Reich allemand doit soutenir à l’est une guerre de guérilla contre ce qu’il reste de la Russie d’antan, tandis qu’une véritable guerre froide, à l’ombre de la menace nucléaire, a gelé les forces à l’ouest face aux États-Unis. Administré par l’ordre nazi, l’Europe occidentale, réunie en une union européenne, n’est qu’une organisation d’États vassaux qui a son siège à Berlin, pendant qu’à l’est les terres gagnées en Pologne, en Ukraine, en Russie, peinent à attirer les populations de colons allemands, malgré toute la propagande sur la théorie de l’espace vital.

Tout ce portrait historique est réussi, mais n’est pas l’essentiel de ce roman, dont le propos porte au-delà du simple récit de divertissement qu’on aurait pu attendre d’un roman de science-fiction policier. En réalité, en suivant la forme et le rythme de l’aventure policière, Fatherland pose une question : et que serait-il arrivé de la mémoire de la Shoah, si les nazis avaient réussi leur pari et gagné la guerre ? Dans le cheminement labyrinthique de l’enquête policière, une réalité peu à peu s’impose : celle d’un génocide qui avait été préparé pour rester secret. Une des grandes réussites de ce livre réside dans l’effroi qu’on ne peut manquer d’éprouver au moment où on se rend compte qu’une société ignorante (ou ne se posant pas trop la question) des millions de mort sur laquelle elle s’est bâtie est une chose tout à fait plausible. Du futur imaginaire, uchronique depuis lequel il se tient, c’est notre passé à nous que l’inspecteur SS Xavier March fait peu à peu surgir, et ce qu’il était préparé à devenir : la conférence de Wannsee où furent coordonnées les actions des différents ministères en vue de la Solution finale, l’absence d’ordre écrit de Hitler. Alors, de vrais textes surgissent, des actes juridiques. L’émotion qui gagne le lecteur est à la hauteur de la gravité que mérite la question. Comment Robert Harris arrive-t-il à coordonner tout cela avec un véritable récit romanesque et une galerie de personnages secondaires convaincants (la journaliste américaine Charlie Maguire, l’infâme général SS Globocnik, le chef de la Kripo Arthur Nebe, le partenaire de March Max Jaeger) reste le secret du talent de cet auteur. La relation de March et de son fils, Pili, est aussi une des réussites du roman ; mais comme elle constitue un des moments clés de l’histoire, j’aurais peur d’en dire trop. Pour la même raison je ne commente pas les toutes dernières pages du livre, d’une beauté déchirante, dans lesquelles on trouvera peut-être la véritable leçon de ce livre.