Polina (Bastien VIVÈS) – Roman graphique

Enfant, Polina est conduite à l’académie du professeur Bojinski pour y passer une audition. Le maître prestigieux est un homme cassant, exigeant avec ses élèves. Quelque chose va se nouer cependant entre Polina et cet homme qui voue un culte à l’art. Polina apparaît vite comme une élève surdouée, en qui le maître nourrit de grands espoirs. Les années passent. La carrière de Polina commence à se profiler. Mais la danse est-elle seulement une carrière? Le temps de la remise en question commence. Le moment pour Polina de trouver qui elle est, pourquoi elle danse…

J’aime beaucoup la danse, mais assez peu en général les livres qui parlent de la danse. Cela tient surtout à la façon de traiter le sujet, souvent biographique. Or je n’aime pas ordinairement les biographies d’artiste, qui ont tendance à aplatir un peu ce que l’artiste est parvenu à transcender ou tout simplement révéler dans son oeuvre. Ce n’est pas que j’idéalise l’art, ni que je ne sache que les intentions de la creation sont parfois plus prosaïques que celles que nous croyons trouver dans le résultat. Mais il y a entre l’oeuvre et la vie un jeu, une distance que j’aime mieux contempler du point de vue de l’oeuvre que de celui de la biographie. Bref, j’avais toutes les raisons d’attendre beaucoup du Polina de Bastien Vivès et de craindre d’être beaucoup déçu.

Crainte inutile puisque j’ai passé un très bon moment avec ce roman graphique! Mais surtout j’y ai trouvé ce que j’aime justement dans la danse, cette interprétation du mouvement, de la tension ou de la fluidité des corps, que souligne avec talent le crayon de Vivès. Grâce à un usage du noir et du blanc, relevé d’aplats gris qui au début peuvent surprendre – et j’ai aimé que ce gris me surprenne, Bastien Vivès parvient à raconter ce qui est moins finalement la biographie d’une danseuse qu’une interprétation  de la danse par le dessin. Il su saisir non seulement le mouvement des corps qui dansent, mais toute la tension, toutes les aspirations que les danseurs peuvent mettre dans ce corps. L’histoire elle-même est attachante, la relation du maître et de l’élève, les exigences de l’art, le croisement des passions privées et du goût de chacun pour la danse.

Une belle BD donc et un beau moment de lecture pour qui aime le dessin et la danse.

Amos OZ: Entre amis

Au début, au kibboutz Yikhat, on rêvait d’une société fondée sur l’amitié, de décisions relevant de la délibération collective, de tout mettre en commun. On rêvait d’être responsable des enfants des uns  et des autres. On aspirait à une autre conception du partage des rôles, à ce que chacun prenne sa part du travail de tous. On pensait qu’on pourrait transformer l’ordre social, qu’on pourrait éradiquer l’envie, la jalousie, la mesquinerie. On croyait qu’on pourrait dépasser la brutalité des hommes…

Comme nous le rappelle Amos Oz dans ces récits doux-amers de la vie au kibboutz, tous les idéaux vieillissent. Même celui d’une vie communautaire renouvelant l’ordre social qui permettrait de panser les blessures de l’Histoire, effroyable. Peut-être même le rêve d’Israël lui-même. En huit nouvelles, Amos OZ, grand écrivain israélien, qui a lui même vécu dans un kibboutz de nombreuses années, dispense sa leçon de réalité. Le kibboutz n’est qu’une communauté d’hommes. Des êtres humains qui gardent à cœur sans doute de s’entraider les uns les autres. Mais enfin, la société a changé. Finis les temps héroïques de la fondation du kibboutz. Aujourd’hui, les relations se normalisent, les jeunes aspirent à se rendre le plus tôt possible à l’université à peine leur service militaire achevé, acceptent de moins en moins de consacrer plusieurs longues années au service de la communauté; d’autres songent à partir peut-être. En se solidifiant, la communauté s’est figée un peu parfois jusqu’à retrouver des comportements sociaux plus traditionnels. Comme le dit un personnage:

Au début de la formation du kibboutz, nous formions une grande famille. Bien sûr, tout n’était pas rose, mais nous étions soudés. Le soir, on entonnait des mélodies entraînantes et des chansons nostalgiques jusque tard dans la nuit. On dormait dans des tentes et l’on entendait ceux qui parlaient pendant leur sommeil. Aujourd’hui, c’est chacun chez soi et on passe son temps à se bouffer le nez. Si vous êtes encore debout, on vous attend au tournant, et quand c’est la chute, tout le monde se précipite pour vous relever.

Je découvre Amos OZ, que je désirais lire depuis de nombreuses années, avec ce recueil de nouvelles. J’y ai trouvé un écrivain d’une très grande pertinence, aussi bien sur la forme que sur le fond. La forme est celle de nouvelles qui finissent par se croiser les unes les autres. Cela donne au final une manière de roman polyphonique que j’ai trouvé très pertinent, chaque personnage devenant, dans le lointain d’un autre récit, une manière de double-fond prolongeant l’histoire qu’on est en train de lire. C’est en tout cas très adapté à décrire la vie d’une communauté telle que celle du kibboutz.

Le sujet de chacun de ces récits est centré sur des êtres humains, dans la singularité de leurs expériences, de leurs frustrations,  de leur histoire. Le thème de la solitude est au centre de ce recueil – un comble lorsqu’on parle d’un kibboutz, qui était le rêve d’une vie ressemblant à celle d’une grande famille. L’autre thème important est celui des idéaux, qui restent vivants dans cette communauté, même si c’est parfois sous des formes qui se sont un peu trop institutionnalisées.

Mais le livre vaut surtout par sa très belle galerie de personnages, qui est ce que je voudrais retenir d’abord de cette lecture: Tsvi Provizor, obsédé par les mauvaises nouvelles; Boaz devenu sans le savoir l’objet d’une correspondance entre son ancienne et sa nouvelle femmes; Nahum Asherov, fâché de voir son unique enfant, Edna, sa fille, aménager chez son ancien professeur, David Dagan, le don Juan du kibboutz; Moshe Yashar, un adolescent que l’assistance sociale a placé dans le kibboutz, incapable d’oublier un père malade qui ne se souvient de lui que par intermittences; Martin Vandenberg, un idéaliste, rescapé de l’Europe occupée par les nazis; bien d’autres encore. L’air de ne pas y toucher, chacun de ces destins jette sur la société israélienne, sur ses ambitions, ses idéaux, ses renoncements un regard qui, sans jamais être provocateur ni violent, a cette manière de distance tranquille que j’ai particulièrement appréciée chez cet écrivain.

 

Srdjan VALJAREVIĆ: Côme

 Au  sortir de la guerre qui a déchiré l’ex-Yougoslavie, un jeune écrivain serbe est invité par la fondation Rockfeller à résider pendant un mois sur le lac de Côme, au prétexte d’y travailler à l’écriture d’un roman. Dans la luxueuse propriété qui s’étage au-dessus de Bellagio, le jeune homme est confronté à une population internationale d’artistes et de savants en résidence, souvent bien plus âgés que lui. Le faste de l’endroit, la beauté des paysages, les convenances sociales, la complicité avec les domestiques, des rapports d’amitié naissant, au village, avec des habitants de Bellagio, de longues courses dans la colline ou la montagne, et surtout la passion immodérée pour le bon vin et les grands whiskys vont suffire à peupler le quotidien du jeune homme. Sous le prétexte d’écrire un roman, commence en réalité un merveilleux mois de vacances…

Comme plusieurs autres titres que je lis en ce moment, j’ai découvert le roman de Srdjan Valjerević au hasard de mes explorations en bibliothèque. C’est le titre qui a attiré mon regard. Je cultive en effet une véritable passion à l’égard des grands lacs du nord de l’Italie, où j’ai déjà passé plusieurs fois plusieurs semaines. J’ai tiré le livre de son étagère pour voir s’il s’agissait bien du lac de Côme. Et vu que le quatrième de couverture promettait un récit élégiaque, tout cela ajouté à l’origine de l’écrivain a suffi à me convaincre. Je viens de passer avec ce roman deux excellentes journées.

D’une écriture blanche, très descriptive, c’est le récit d’un jeune homme qui ne va pas très bien, en témoignent ses excès de boisson, un récit dans lequel il ne se passe pas grand chose – c’est ce qu’il faut aimer : le héros se lève tard, prend le temps de se remettre de la cuite de la veille, se promène dans la luxueuse propriété des bords du lac de Côme, déjeune et dîne à la villa, tâche d’échapper aux conversations conventionnelles des autres pensionnaires, noue quelques amitiés, descend au village, se régale d’une excursion en montagne ou sur le lac et boit, boit, boit. On pourrait appeler ce roman: éloge de la déambulation ou de la promenade. Pas de fil narratif donc sinon celui de ces 30 journées qu’égrènent les 30 chapitres de ce qui se présente comme une sorte de journal, témoignage d’un mois passé à toute autre chose qu’écrire et dont il reste cependant ce récit, preuve des cheminements souvent tortueux de l’écriture.

C’est ce que j’ai aimé dans ce livre. Le ton, bien souvent élégiaque, une esthétique des petits riens, une autodérision permanente, tout ce qui fait les bonheurs d’une certaine littérature d’Europe centrale. Au détour de ses phrases, j’ai pensé à Thomas Bernhard, à Robert Walser. Au centre du récit, l’histoire d’un homme, qui se répare, d’une réconciliation avec le monde comme seule l’Italie peut-être la rend possible. Même la passion immodérée pour l’alcool devient ici un exercice de convivialité autour de quelques bons vins. L’excès – de nourriture, de vin, de beauté, de paysages sublimes – n’y est plus destructeur, comme dans la Yougoslavie en cours d’implosion que quitte le temps d’un mois le narrateur, mais intégrateur. C’est en tout cas ce que j’ai lu, dans le creux de phrases qui méritent qu’on s’y attarde. Un art du non dit qui culmine dans l’amitié amoureuse nouée avec Alda, au village, autour de quelques dessins, dans la connivence du narrateur et de Sommerman, scientifique renommé aux Etats-Unis, dont on apprendra qu’il est un rescapé des camps de la mort, ou dans le souvenir des cloches de la cathédrale de l’église de son enfance, aujourd’hui en territoire étranger.

Jean HEGLAND: Dans la forêt

Eva et Nell, deux adolescentes, ont été élevées par des parents un peu fantasques, des originaux partis vivre dans une maison dans la forêt, à une cinquantaine de kilomètres de la ville la plus proche. Alors, quand les premières coupures d’électricité ont commencé, personne n’y a vraiment pris attention. Il faut dire que leur mère venait de mourir d’un cancer et que la douleur personnelle leur laissait peu de temps pour songer aux malheurs du monde. Chacun a pensé que ça s’arrangerait bientôt. Nell a continué à préparer son entrée à Harvard en se plongeant dans les livres, Eva à danser pendant de longues heures dans son studio. Quand il n’y a plus eu d’électricité du tout, ni de téléphone ou d’internet, que la radio s’est arrêtée elle aussi, on s’est dit qu’il suffisait d’être patient, que dans quelques mois au plus tout reviendrait à la normale, malgré les épidémies, les rumeurs de guerre, d’émeutes, de chute du gouvernement. Bientôt, il a fallu même se passer d’essence. Au cours d’une dernière virée en ville, la pompe vide depuis plusieurs semaines, le supermarché lui aussi déserté n’annonçaient rien de bon. Puis, il a fallu affronter l’accident du père. Pendant combien de temps, Eva et Nell, isolées dans leur maison des bois au fond d’une clairière pourraient-elles continuer à vivre selon les rêves autarciques qui avant elles avaient été ceux de leurs parents? Oui, comment être sûre, quand on vit seules au milieu d’un forêt, que rien ne viendra jamais frapper à la porte?

C’est assez rare que je lise un livre qui vient juste de sortir. Habituellement, je laisse le bruit fait autour de la publication se tasser. Et si l’envie reste vive, ce n’est souvent que deux ou trois ans plus tard que je finis par le lire, au hasard d’une visite à la bibliothèque. Mais là, j’ai suivi les conseils de Cuné et de Dominique. Et je ne l’ai pas regretté. Dans la forêt est un livre rare, un récit envoûtant, lyrique et si humain, qu’on commence le matin et qu’on ne peut lâcher qu’une fois fini, le soir.

C’est cette histoire de forêt sans doute qui m’a fait très envie (ici la magnifique forêt de séquoias du nord de la Californie), comme j’avais beaucoup aimé, pour les mêmes raisons (une communauté cernée par la forêt), le très beau roman de Thomas Hardy: Les Forestiers. Il doit y avoir dans cet univers là quelque chose qui m’attache, plus en tout cas que les récits post-apocalyptiques, dont je ne suis pas ordinairement très friand. Au fond d’une forêt de chênes et d’épicéas, une fois passé un pont de bois, une clairière. Et dans cette clairière, décorée de tulipes peu avant sa mort par la mère, une maison des bois. Cette demeure a été un refuge pour les parents de Nell et Eva. Un lieu où les deux jeunes filles ont pu développer leurs talents en liberté. Seulement, des rêves soixante-huitards au récit post-apocalyptique, il y a un univers que l’on franchit dès les premières pages du roman. En coinçant Eva et Nell dans leur forêt, la fin de la société industrielle a transformé la clairière en île et le monde en océan. Bienvenu dans le mythe de Robinson! Or j’aime par dessus tout les robinsonnades.

Le problème avec un livre tel que celui-ci, tout en délicatesse et en sourdine, est qu’il est difficile d’en parler sans en gâcher l’effet pour ceux qui le liront après. Je n’ose donc pas trop en dire, sinon que, comme dans toute île, l’absence de toute présence étrangère n’est jamais une chose absolument certaine. Le mal rode, flotte, tendant le récit, peinant à se fixer. Mais sous quelle forme? Bêtes sauvages, disputes entre les deux sœurs, mort, craintes d’une nature qui se révélera nourricière, intervention brutale de l’homme, regrets et chagrins, rivalités, maladies, ignorance – toute une généalogie des formes du mal pourrait être illustrée par ce très beau roman. Il y a aussi tous les passages tournant autour de la souche d’un séquoia géant, dont j’hésite là encore à déflorer le secret  (il s’agit justement de cela!), lieu initiatique d’un rapport nouveau à soi, lieu des transformations du corps, des retrouvailles avec la terre, dont la charge symbolique n’a pas manqué de me rappeler le roman de Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, autre robinsonnade célèbre.

Robinson, dans son île, lisait à haute voix le code anglais à destination d’une communauté dont il était comme le membre détaché. Dans les robinsonnades de Jules Verne (celui-ci a écrit plusieurs romans sur ce thème), la passion de la nomenclature transformait le roman en une sorte d’encyclopédie. Comme eux, Nell a une passion pour les livres, notamment pour cette encyclopédie, qui sans pouvoir toujours lui dire comment agir face aux problèmes qu’elle rencontre, continue à la rattacher à ce monde dont la catastrophe l’a coupé, ce monde de mots et de connaissances par lequel se construisent les hommes.

Mais rien de tout cela ne fonctionnerait, s’il n’y avait la très belle langue de Jean Hegland, à la fois retenue et capable d’effusions soudaines, lyrique, parcourue d’espoir et d’inquiétude, et surtout si humaine, lorsqu’il s’agit de dire le rapprochement des corps, les caresses faites à la terre, la présence des atmosphères sylvestres. A travers le journal de Nell qui parcourt tour à tour les trois directions du temps, nous entrons petit à petit dans ce destin, dans cette histoire, dans cette orée de fin du monde qui est aussi un recommencement.

Le seul reproche que je ferais peut-être à ce roman est sa fin, que je trouve prévisible (enfin, ça, c’est ce que je me suis dit après, parce que pendant la lecture j’envisageais trois ou quatre fins possibles). Mais elle est dans la logique de ce récit initiatique, sur lequel j’aurais tellement de choses encore à dire. Voilà en tout cas sans hésitation un des coups de cœur de l’année qui commence.

Jack LONDON: Le Fils du Loup

Dans le Grand Nord, on trouve de tout, des hommes et des femmes révélés par la nature et le destin. Mason était un homme amoureux, marié à une indienne. Dans la rigueur du désert blanc, un arbre lui tomba dessus. Que peut un homme même amoureux sans espoir de survivre? (Le silence blanc). Tous auraient vu en Scruff Mackenzie un homme plein de ressources. Mais il faut savoir jouer serré lorsque l’idée vous vient d’aller prendre femme dans une tribu d’indiens farouches peu enclins à se laisse déposséder d’une de leurs plus jolies jeunes filles (Le fils du loup). Bettles et Lon McFane étaient deux bons gars emportés dans une querelle stérile qui sans l’intervention de Malemute Kid n’aurait pas manqué de dégénèrer en un duel sanglant (Les hommes de Forty-Mile). Carter Weatherbee et Perry Cuthfert, deux fainéants, partirent chercher l’aventure dans le Nord. Mais que peuvent deux hommes comme eux coincés dans une cabane en plein hiver alors que la moindre sortie menace les corps d’une mort rapide? (En pays lointain). Quand Westondale aborda la cabane de Malemute Kid, il avait déjà plusieurs heures d’avance sur l’officier de police qui le pourchassait. Parviendrait-il à gagner de vitesse son poursuivant? (A l’homme sur la piste). Paul Roubeau était prêtre, un bon gaillard de prêtre. Mais que valent les recommandations de la foi face au malheur d’une femme maltraitée par son mari ? (La prérogative du prêtre). Sitka Charley, un indien, décida un jour de vivre comme un blanc. Que vaut cependant le code d’honneur de l’homme blanc face aux nécessités de la piste?(La sagesse de la piste). Madeline était une indienne, achetée par Cal Galbraith pour quelques bouteilles et un fusil rouillé aux temps héroïques des débuts de la conquête du Grand Nord. Mais à présent que la civilisation s’y developpe avec son lot de plaisirs comment conserver sa place dans le cœur de l’homme blanc? (La femme d’un roi) Pour retrouver sa femme Naas entreprit une véritable odyssée qui le conduisit jusqu’à Dawson. Mais le temps a passé et y a-t-il encore place dans le Grand Nord pour un Ulysse des glaces? (Une odyssée dans le Grand Nord)

Le Fils du loup (The Son off the Wolf) est le premier recueil de nouvelles, réunies par Jack London en 1900, celui par lequel l’auteur faisait son entrée dans la littérature. Je poursuis avec ce recueil la découverte des récits de l’écrivain américain consacrés au Grand Nord. Des récits très efficaces, que je préfère de plus en plus aux romans plus connus. London est l’écrivain de la confrontation des hommes avec la nécessité dans un monde à la limite de la civilisation et de la sauvagerie. Très souvent tragique, parfois horrible, mais aussi truculente ou comique, la nouvelle est la forme qui convient à une écriture naturaliste telle que celle de London, centrée sur les hommes, leurs comportements, leurs passions, si difficile à mettre en système, si éloignée aussi des facilités du roman d’aventure.

Figure récurrente, Malemute Kid est le personnage principal ou secondaire de l’essentiel des histoires de ce recueil. Malemute Kid est pour ainsi dire le sage du Grand Nord, une sorte de double démiurgique de l’écrivain, un de ces hommes qui ont tout vécu, tout connu, et qui est respecté pour cela par les autres. Un homme sûr qui se plait à mettre en scène les réactions de ses contemporains, à les pousser dans ce qu’ils ont de meilleur, ou simplement à les abriter quand ils en ont besoin. A la limite de la légalité parfois, jouant avec le destin, c’est lui qui tient la carabine qui abrège les souffrances de Mason mortellement blessé (Le silence blanc) ; c’est encore lui qui offre à Westondale les précieuses minutes dont celui-ci aura besoin pour semer la police (A l’homme sur la piste). Incarnant les valeurs de la justice et de la camaraderie, qui ne s’accordent pas toujours avec le sens légal et politique que les hommes leur donnent dans la société civilisée, il ramène l’humanité à ce qu’elle a d’essentiel et à être autre chose qu’une lutte sauvage pour la survie.

Car la leçon du Grand Nord est qu’il n’y a pas de survie possible là où l’entraide, le partage équitable, la gestion des conflits, un certain respect de la parole donnée ne trouvent pas à s’exprimer. Raisons matérielles, presque animales et non pas morales, dont l’horrificque descente aux enfers des deux incapables épris d’aventure, héros de la nouvelle En pays lointain, offre le contrepoint ironique.

Je pense passer encore quelques temps dans ce Grand Nord décidément si romanesque. Prochaine étape Les Enfants du froid.

Autres billets sur Jack LONDON:

Jack LONDON: L’appel de la forêt

Jack LONDON: Construire un feu

Débuts givrés pour 2017

Puisque c’est le temps des voeux et des traditionnelles bonnes résolutions de début d’année, je ne pouvais passer à côté de ce petit rituel.

A l’image de la nature couverte de givre ce matin, autour de chez moi, j’ai choisi de placer cette année sous le signe du blanc. Une année blanche, sans challenges, défis ou autres. Simplement le plaisir de lire en liberté. Blanche d’abord comme la neige, histoire de poursuivre au cours du mois de janvier les lectures entreprises ces dernières semaines sur le thème de la neige. L’hiver devrait donc être blanc et froid sur mon blog, bordé de congères et saupoudré de cristaux glacés! 😀

Pour le reste, je verrai au gré des mois qui passent. Je vais continuer tranquillement à avancer dans la gigantesque suite romanesque de Jules Romains, Les hommes de bonne volonté. Je continuerai à suivre pour quelques rendez-vous toujours passionnants en belles découvertes le projet de Sandrine LIRE LE MONDE. Je laisserai pour le reste les rencontres se faire, se développer les envies.

Cela fait un moment que j’ai envie d’une année blanche. Je ne suis pas de ceux qui cèdent facilement aux sirènes de l’actualité littéraire, même si je comprends qu’on puisse trouver du charme à suivre ainsi les livres au gré des parutions mensuelles. Je suis opposé par principe aux services de presse, qui peuvent flatter l’ego du blogueur (ou son avidité de livres!), passions bien innocentes certes, mais qui l’éloignent à mon avis du but initial d’un blog de lecture qui n’est pas, tel que je le conçois, un substitut à la presse littéraire, mais un simple carnet de lecture, un travail d’amateur au plus beau sens du terme.

Ainsi, après presque 9 années de vie, toutes pleines d’émulations, d’échanges, j’avais envie de revenir sur mon blog à quelque chose d’un peu plus intime. Je vais poursuivre ce projet en janvier, en continuant à explorer l’oeuvre de Jack London et en essayant de prendre le temps de lire les ouvrages rencontrés ici ou là sur les blogs, qui me font très envie. En essayant aussi de donner un petit éclairage à certaines collections ou éditeurs moins connus, par exemple les très beaux textes des éditions Sillage dont je collectionne les volumes avec beaucoup de plaisir.


D’autres moins connus encore, mais dont les recherches typographiques comblent régulièrement mon goût de trouver aussi dans l’édition d’un texte le résultat d’un effort artistique. Je pense par exemple aux Éditions du Chemin de fer dont j’aurai à reparler très bientôt.

Bonne année 2017 donc. Et à très bientôt pour parler de tous ces livres.

Bilan 2016

Parmi tous les rituels qui occupent une fin d’année, il en est un que je goûte tout particulièrement : c’est celui du bilan des lectures et des coups de cœur de l’année écoulée. J’aime lire ces bilans chez les autres, dans les blogs que je fréquente. J’aime reprendre aussi les pages de mon blog, tourner les feuilles de mon carnet de lecture afin d’y retrouver les moments qui auront éclairé le parcours d’une année. C’est comme glisser d’une lumière à une autre, retrouver cette scansion du temps qui passe au travers des livres lus, c’est comme entrer dans une intimité teintée du rythme des saisons, retrouver la connexion de ma vie et de la vie, en tout cas telle qu’elle se manifeste dans mes lectures.

Cette année, je me suis lancé dans deux projets qui depuis quelques temps me tenaient à cœur. Si je n’ai encore écrit aucun billet dessus, ce sont pourtant les deux points forts de cette année de lecture.

Les hommes de Bonne volonté de Jules Romains, repris à zéro au printemps, et dont je poursuis patiemment la lecture depuis, volume après volume, sans trouver encore quelle forme je donnerai à mes billets.

Le Comte de Monte-Cristo de Dumas, dont il faudra que je prenne le temps de parler un jour et qui a ébloui mon mois d’août.

A côté de ces deux pavés  (le roman de Jules Romains est à vrai dire un super pavé, peut-être un peu intimidant avec ses 27 volumes!), les autres titres que je retiendrai de cette année 2016 sont quelques coups de cœur dont j’ai déjà parlé ici:

TANIGUCHI Jirô: Le sommet des dieux

Karel SCHOEMAN: Cette vie

Hermann Hesse: Le Voyage à Nüremberg

Claude PUJADE-RENAUD: Le Désert de la grâce

Claude PUJADE-RENAUD: Dans l’ombre de la lumière

Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une

bonne fin d’année 2016

et déjà avec quelques heures d’avance

une bonne nouvelle année 2017

Et plein de lectures à tous!!!

 

 

Le bouquin de Noël

Déjà Noël s’éloigne. Et avant l’heure du traditionnel bilan de mes lectures de 2016 (et de défaire la table de fête qui depuis début décembre orne l’en-tête de mon blog) je voulais trouver le temps de dire quelques mots de ce Bouquin de Noël qui a enchanté mes dernières semaines.

C’est le genre de livre qu’on aimerait trouver au pied du sapin. Longtemps j’ai associé Noël à des récits enchantés qu’on raconte ou qu’on se fait raconter. Et ce bouquin est riche de tous ces récits. Une fois passée l’intéressante préface, qui donne des mystères et du merveilleux entourant Noël un commentaire judicieux, on entre de plein pied dans la littérature: les textes  les plus connus (comment échapper à Dickens ou, pour le provençal de naissance que je suis, aux truculentes Trois messes basses de Daudet?), mais aussi de véritables curiosités. Bref, ce Bouquin de Noël est un beau recueil thématique.

Il me faudra d’ailleurs encore bien deux ou trois années pour parvenir à bout de cette matière si riche. Cette année, je me suis surtout concentré sur les récits qui précédent la période de Noël et sur ceux de l’époque du Nouvel An. La légende d’Halewyn nous fait plonger dans la légende qui donna son nom à la future fête d’Halloween. Un enterrement civil (François Coppée) est un récit édifiant sur le thème de l’enfant mort. Sainte-Catherine au moulin (Camille Lemonnier) est un beau conte réaliste dans la veine régionaliste du XIX siècle  (extrait d’un recueil de Noëls flamands) sur le thème des fiançailles et du rapprochement de deux familles de meuniers.

J’ai découvert aussi toute une littérature centrée sur la Saint-Sylvestre et le Jour de l’an, dont je connaissais à vrai dire certains des titres, mais que je n’avais pas associé à ce moment de basculement d’une année dans l’autre: Dame Holle des frères Grimm, La Petite fille aux allumettes d’Andersen… Les Aventures de la nuit de la Saint-Sylvestre est une fantaisie d’Hoffmann qui m’a donné furieusement envie de me plonger dans les Fantaisies à la manière de Callot, d’où le récit est extrait. Je n’ai pas la place de nommer tous les titres.

Bref, voilà un recueil qui va m’accompagner encore quelques années je crois et que je m’empresserai de ranger non loin des décorations de Noël.