E.M.FORSTER: Monteriano

Froster - MonterianoLilia est une jeune veuve un peu vulgaire, du moins au yeux de sa belle-famille, qui n’apprécie pas sa franchise. L’occasion d’un voyage en Italie, en compagnie de miss Abbott, est la solution rêvée pour éloigner la jeune femme plusieurs mois. Mais à quoi peuvent bien songer deux femmes éprises de pittoresque en Italie? Deux anglaises sentimentales promptes à s’enthousiasmer pour tout ce qui donnerait un tour romanesque à leur aventure? Les Herrington, guindés et jaloux de leur mode de vie britannique, ont sans doute oublié, là où ils sont, le parfum romantique que peut diffuser autour de soi quelque jeune homme un peu fruste croisé un soir au clair de lune au pied d’une vieille muraille…

Le charme d’un voyage en Italie! Rome, Florence, Venise.

« Vous ne connaîtrez le pays qu’en quittant les pistes battues, ne l’oubliez jamais. Visitez les petites villes – Gubbio, Pienza, Cortona, San Giminiano; Monteriano. »

Quand il conseille ainsi sa belle sœur, jeune veuve de son frère, Philippe ne se doute pas que Lilia va se piquer tellement au charme que tout le destin de la famille risque d’en dépendre. Sous la figure du beau Gino, c’est la Méditerranée qui fait une entrée fracassante dans le monde corseté d’une famille britannique très comme il faut. Mariée au jeune italien, Lilia cependant ne trouve pas auprès de lui le charme qu’elle imaginait et en fait de pittoresque, elle doit se contenter d’un homme qui, en paroles au moins, la maltraite, se montre jaloux de sa liberté et compte bien vivre aux crochets de sa fortune. Appliquant à l’Italie le regard qu’il reprendra vingt ans plus tard dans le plus réussi Route des Indes, Forster a écrit avec Monteriano le roman de la rencontre de deux mondes, qui se fantasment mutuellement, mais ne se comprennent pas. Le motif n’est traité qu’imparfaitement cependant dans un texte qui reste celui d’un auteur débutant. J’ai préféré, et de loin, pour la description toujours distancée de touristes anglaises émerveillées en Italie le plus piquant Avec vue sur l’Arno.

Monteriano est un récit plaisant cependant. Forster, même débutant, est déjà Forster. La charge contre la famille anglaise des Herrington vaut les quelques heures de lecture du roman, ainsi que le récit des va-et-vient de Philippe et de Miss Abbott entre les environs de Londres et la petite ville de Monteriano, double fictif de San Geminiano, en Toscane, pour tâcher de remettre de l’ordre dans un destin qui leur échappe. Quelque chose va se jouer d’ailleurs entre ces deux là, ainsi qu’avec le beau Gino, dont je ne dirai pas plus de peur d’éventer le charme de la lecture. Mais il y a dans ces passages là, dans l’attirance que le geste d’un homme qui prend soin de son enfant brusquement révèle, dans le détachement esthétique d’un regard porté sur une place d’Italie et dans le romanesque qui s’en suit, tout le talent à venir du grand Forster. Or, qui connaît Forster sait à quel point il faut chez lui se méfier du romanesque. Je laisse ceux qui tenteront l’aventure de ce roman découvrir à quel final doux-amer cette méfiance nous conduit ici.

Bref, si je n’ai pas adoré, c’est un roman de Forster, pas le meilleur, mais qu’il faut lire, si on aime cet auteur. Mais peut-être le roman fonctionne-t-il mieux encore quand on n’a pas encore lu les chefs-d’œuvre à venir.

Mois Anglais saison 5

Le Mois anglais saison 5

Le retour du mois anglais

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C’est demain le premier juin. Et les habitués de ce type de rendez-vous auront reconnu bien sûr l’événement parmi les évènements, la rencontre incontournable de la blogo littéraire, celui que pas un seul n’arrive à concurrencer, ce moment de pure festivité, et de lectures au long cours bien sûr, j’ai nommé

Le mois anglais!

Cette année (la cinquième quand même!), Lou et Cryssilda nous ont concocté toute une série de rendez-vous. Je ne sais pas encore comment je vais participer, sinon pour un LC de Thomas Hardy prévue le 15 juin avec Cryssilda. Mais ce mois de juin promet d’être  passionnant. Et puis, j’ai déjà quelques livres sous la main, qu’il ne me reste plus qu’à chroniquer. Alors à tous,

Bonnes Lectures!

Ed McBain: Pas d’avenir pour le futur (87ème District, 9)

téléchargementQuand on est inspecteur au 87ème District et qu’on voit arriver son tour de profiter d’un dimanche de congé bien mérité, quoi de mieux qu’une petite fête de famille, surtout quand cette fête est un mariage et que la noce promet d’être belle? C’est ce qu’aurait du se dire Carella en ce beau dimanche qui commence, si son futur beau-frère n’avait pas décidé de le tirer du lit matinalement pour l’inviter à partager ses angoisses à propos de son mariage imminent avec Angela, la jeune sœur de l’inspecteur. Des angoisses vraiment? Mais n’y a-t-il pas des raisons d’être angoissé quand on vient de recevoir dans sa boîte à lettres un petit paquet bien emballé adressé » Au marié » renfermant une araignée particulièrement venimeuse?

Entre histoire strictement policière et suspense chronologique de type course contre la montre, Ed McBain orchestre, avec ce neuvième volume, un récit haletant. Centré pour une fois sur une unique affaire (le mystérieux correspondant qui visiblement en veut à la vie de Tommy Giordano, futur époux d’Angela, ou souhaiterait du moins que le mariage ne se fasse pas), le roman multiplie cependant les hypothèses, les coupables possibles, tout en offrant en passant un développement anecdotique intéressant sur la vie de l’inspecteur Carella, côté famille, celle d’immigrés italiens qui ont trouvé leur place dans l’Amérique d’après guerre. Le poids de la guerre justement est patent, celui de la guerre de Corée en particulier, dont je vous laisse découvrir comment elle est liée à l’intrigue. Côté suspects, ce sont trois possibilités qui s’offrent à la sagacité de l’inspecteur Carella. Mais comment suivre plusieurs pistes en même temps, quand on participe soi-même à la noce? Entre  boissons alcoolisées, orchestre et feux d’artifice, la menace du tireur anonyme embusqué offre un contrepoint dramatique que ne pouvait qu’exploiter  avec talent un auteur de romans policiers efficaces comme Ed McBain qui travailla aussi au demeurant comme scénariste sur les Oiseaux d’Alfred Hitchcock.

Ed McBain: Soupe aux poulets (87ème District, 8)

téléchargementUn après-midi de début octobre, éclatant de soleil et des couleurs de l’automne. Pour les inspecteurs présents ce jour là au commissariat du 87ème district, Meyer, Hawes et Kling, c’est une journée de routine: rapports, appels téléphoniques. Une bonne petite journée de travail comme on en connait aussi dans la police. Tout cela si une femme ne s’était pas mise en tête de faire irruption dans le commissariat.  Elle dit qu’elle cherche l’inspecteur Carella.  Elle a un .38 dans la main. Et elle prétend qu’elle fera tout sauter avec un flacon de nitro-glycerine qu’elle cache dans son sac, si on ne la laisse pas tuer Carella…

 

Pour me sortir de mes « lectures pieuses » de ces derniers temps (par exemple ici et ici), je me suis dit qu’il n’y avait rien de tel qu’un bon petit Ed McBain. Cela se lit d’un trait en une soirée. On peut en enchaîner deux-trois sur plusieurs journées. Et comme je continue à penser qu’avec cette série l’auteur a produit, l’air de rien, un projet romanesque d’une telle ampleur, et d’une telle justesse, que ce n’est pas sans raison, pour une fois, que le quatrième de couverture accrocheur le compare à La Comédie Humaine, bref, c’est encore avec un réel plaisir que j’ai retrouvé toute l’équipe du 87ème district et la  bonne ville d’Isola, double fictif de Manhattan. Ce roman n’a pas fait exception.

Ceci dit, cette Soupe aux poulets n’est peut-être pas le meilleur volume de la série, même si Ed McBain y joue avec deux motifs canoniques des histoires policières: la prise d’otages et son huis-clos dramatique, le mystère de la chambre close. Enquêtant  sur un suicide douteux, Carella se trouve confronté au problème qui a avant lui agité bien des détectives de romans policiers: comment le mort a-t-il pu être assassiné dans une pièce fermée de l’intérieur? Ce mystère a la facheuse tendance de le tenir éloigné du commissariat, relançant le suspense de la première histoire, qui s’enchaîne aussi, je vous laisse découvrir comment, avec l’histoire privée dès personnages récurrents, puisque Teddy, la femme de Carella attend un bébé. Un bon roman policier donc,  sans genie, mais qui fait pour ainsi dire le tampon entre deux sommets de l’oeuvre (je parlerai bientôt de ce beau morceau de suspense policier que constitue le volume suivant: Pas d’avenir pour le futur; il faudra que je trouve aussi le temps de rédiger un billet sur les volumes 6 et 7 de la série  que je n’ai pas pris le soin il y a quelques  mois de chroniquer).

 

Claude PUJADE-RENAUD: Le Désert de la grâce

Pujade-Renaud, Le Désert de la grâceJanvier 1712, dans la vallée de Chevreuse, Claude Dodart, médecin du Dauphin, assiste au cours d’une partie de chasse à un étonnant spectacle: dans le vallon qui abrita naguère un monastère de femmes, des pierres renversées, la terre qu’on remue, des corps qu’on déménage. C’est tout ce qui reste de Port-Royal des Champs, détruit sur ordre du roi Louis XIV avec la faveur du pape et du puissant ordre des jésuites. Port-Royal, un monastère de moniales, coupées du monde depuis que la mère Angélique Arnaud, en 1609, rétablit la clôture, accompagnées dans leurs prières par quelques Messieurs, des Solitaires, au rang desquels le monastère compta quelques temps le célèbre Pascal. C’est là aussi que Racine, bravant post mortem la faveur royale dont il avait su être le si servile courtisan, demanda par testament que son corps fut enterré.  Pourquoi cet acharnement, cette ferveur de part et d’autre au cours de tout un siècle? Port-Royal détruit, que reste-t-il? Des écrits? Un mythe? Imaginons que nous puissions convoquer à comparaitre les différents acteurs de ce drame. Ici commence une formidable enquête…

J’ai découvert le Désert de la grâce il y a quelques mois déjà, à l’occasion d’un travail sur Racine, et du challenge que je m’étais fixé alors: de lire – ou relire – tout Racine et de découvrir le plus possible à côté sur cet auteur que je place au Panthéon de mes écrivains préférés. Depuis, je suis venu à bout du théâtre complet, j’ai découvert en passant quelques beaux livres contemporains, dont le captivant récit de Nathalie Azoulai , Titus n’aimait pas Bérénice (chroniqué ici). Mais je n’ai pas trouvé le temps, le désir, l’esprit – la vie d’un blog est une chose chaotique, il faut après tout que cela reste un loisir, et puis les sollicitations appellent de nouvelles sollicitations – bref, j’ai laissé ces nombreuses billets là où je laisse l’essentiel de ma vie de lecteur: quelques mots griffonnés sur le rabat d’une couverture ou un bout de papier, glissés entre deux notes sur mon portable ou bien simplement rangés dans un petit coin de mon esprit où, le temps faisant son office, ils ne tarderont pas à s’effacer, à moins que par un hasardeux concours de circonstances une parole, une image, un jour en rappelle des bribes – mais ne sommes-nous pas constitués aussi de ces lambeaux d’écrits, de pensées en allées, ces panaches de présence inconsciente qui font de chacun de nous ce qu’il est aujourd’hui? Ces mots, il m’a fallu les retrouver à peu près sous autant de pensées, d’émotions, d’impressions accumulées que les livres pesant sur la pile sous laquelle, après près d’une semaine de recherches, j’ai fini par retrouver ce Désert de la grâce. La difficile chose que de chroniquer un livre qu’on a lu il a plusieurs mois déjà! Au stade où je me trouve, je serais presque tenté de laisser là ce billet avec une ultime pirouette du genre: voici le livre, il est très bien, lisez-le et racontez-moi à votre tour ce que vous en avez pensé. C’est ce que je dirai en tout cas à l’amie à qui j’ai promis de le prêter et qui m’a fait tirer ce livre de son oubli.

Mais comme je n’entends pas non plus faillir complètement à ma tâche, j’essaierai de rassembler toutefois quelques idées.

Pour qui ne connait pas l’œuvre de Claude-Pujade, je ne crois pas que ce livre soit l’entrée la plus facile. La forme un peu aride y est sans doute pour beaucoup. Mais c’est aussi ce que j’ai beaucoup aimé. Comme je le disais plus haut, ce livre est une enquête: porté par de multiples prises de parole, il raconte l’histoire de Port-Royal, la ferveur de ses partisans, la furie d’un pouvoir politique et religieux, pouvoir absolu qui ne pouvait tolérer cet asile de libre-conscience que fut Port-Royal, malgré la rigueur de sa règle de vie, le dénuement de ses fidèles, l’âpreté de la foi qui y était pratiquée – à moins que ce ne fut grâce à eux? Parmi ces voix, deux principales, celles de Françoise de Joncoux (que j’ai découverte à l’occasion), une de ces nombreuses femmes savantes que produit Port-Royal, archiviste de la mémoire du mouvement, qui contribua à sauver ce qu’il restait des écrits des jansénistes et à forger le mythe, et celle de Marie-Catherine Racine, que l’auteure imagine à la recherche de la vérité de son père. Qui était Racine, janséniste, tragédien, courtisan? Où est la vérité d’un homme travaillé, tiraillé par les deux passions de son siècle: la gloire et la grâce? Et que furent ces jansénistes qu’on réduit trop souvent aux Messieurs qui entourèrent, bordèrent le mouvement, sans l’encadrer: Arnaud, Pascal, Nicole…? Une histoire de femmes? De famille?

En parallèle à ces deux voix, le roman de Claude Pujade-Renaud est le récit effrayant d’une destruction systématique. Pas du religieux par le politique – l’auteure est trop subtile, trop fine lectrice des textes, de l’histoire, pour réduire Port-Royal à cette vulgate. Non, plutôt la rage d’un pouvoir – spirituel et politique – à anéantir un mouvement spirituel en quoi il n’a cessé de voir une source de contestation politique possible: la tragédie de Port-Royal est celle de la libre conscience. Paradoxe d’un mouvement qui mêla le plus grand conservatisme (le retour à saint Augustin contre les nouveautés des jésuites, le rétablissement de la clôture) et l’annonce d’une sensibilité nouvelle (acharnée, sans concessions, nouvelle c’est-à-dire féminine, dans la défense de la libre-conscience et le goût pour le combat intellectuel).

Emmanuel CARRERE: Le Royaume

Carrère, Le RoyaumeIl y a un moment de sa vie où il a été chrétien. Pas par tradition familiale, par habitude ou convention. Non, un chrétien à qui Dieu s’est adressé en personne un jour d’éblouissement, un converti comme on en rencontre dans toute la littérature d’édification religieuse, par exemple chez Saint Augustin: au milieu d’un temps de désordre, la promesse d’un appel entendu un jour dans une phrase de la Bible, qui a résonné miraculeusement ce jour là, tirant vers la transcendance. Cela a duré trois ans. Puis Emmanuel Carrère n’a plus été chrétien. Fin de l’histoire?…Vingt ans plus tard, c’est un écrivain qui dit ne plus avoir la foi qui s’est penché de nouveaux sur les Écritures, l’Évangile de Luc en particulier, les Actes des Apôtres, ainsi que les Épitres de Paul. Emmanuel Carrère raconte, se raconte: sa foi passée, les premiers temps du christianisme. Au centre du récit, une histoire incroyable: celle d’un homme qu’on dit être revenu d’entre les morts. Une histoire comme habituellement en rêvent seuls les écrivains…

Voici un livre bien difficile à résumer, tellement Emmanuel Carrère a produit avec ce Royaume un objet littéraire singulier, à la fois confession et récit de la première génération du christianisme, enquête sur la foi religieuse et sur les conditions d’écriture des premiers textes chrétiens, un livre plein de subjectivité, mais d’une grande précision documentaire. Et je dois dire que j’ai adoré. D’abord parce qu’on y apprend plein de choses. L’histoire telle que la raconte Emmanuel Carrère est une chose enlevée, un récit qui fait penser par endroit à la manière d’un Paul Veyne. Comme lui, Carrère joue des comparaisons audacieuses, rapproche le passé et le présent, communique une vision sensible, ressentie de l’histoire. Sous sa plume, Luc, Paul, Pierre, Jacques et les autres deviennent plus que des noms, plus que les bons moments (« Sur cette pierre je bâtirai mon église ») ou que les cartes (la carte des voyages de Paul qui ouvre ou clôt toute bonne édition de la Bible) à quoi on s’en tient habituellement. S’il confesse ne plus vouloir écrire de roman, il a fallu à Emmanuel Carrère convoquer tous les registres de la fiction pour donner chair à ces personnages. La chair, justement, voilà la principale histoire: celle de l’Incarnation.

Car, au-delà d’un simple vademecum enlevé à l’usage de ceux qui n’auraient pas suivi le catéchisme, à quoi certains lecteurs grincheux (où l’auraient-ils lu trop vite?) ont voulu réduire le livre d’Emmanuel Carrère, Le Royaume est plutôt une formidable histoire sur l’origine de toute histoire: comment comprendre qu’il y en ait ou qu’il y en ait eu qui aient pu croire à cela? C’est la question à la fois essentielle et qui peut-être bouche toute compréhension. Car peut-on comprendre ce qui demande plutôt à être cru? Croire –  à la Révélation, à la résurrection des corps, à la Bonne nouvelle – voilà le fondement du christianisme. Cette interrogation, profonde, intime sur la foi parcourt le livre d’Emmanuel Carrère, dont il n’est pas indifférent qu’il confesse lui-même qu’il y a cru. Mais dont l’interrogation sait aussi se faire historique: comment expliquer qu’un mouvement religieux, né parmi un petit groupe de pêcheurs galiléens illettrés, ait gagné quelques siècles plus tard l’ensemble de la Méditerranée et fait basculer le système de valeurs et de croyances sur lequel avait reposé l’Empire romain? A moins que la question ne reste religieuse encore, d’une certaine façon…

Le talent d’Emmanuel Carrère est d’avoir su tirer cette interrogation, sans doute très personnelle, intime, spirituelle, du côté de ce qu’il connait le mieux, et qu’il sait le mieux faire: le métier d’écrivain. Qui était Paul? Quels étaient ses rapports avec les autres membres de l’Église, restés à Jérusalem? Comment lire ses Épitres? En rupture ou dans la continuité avec le premier christianisme, celui des disciples d’un certain Jésus, dont nous ne savons guère que ce que nous ont transmis les Évangiles? Et qui étaient justement ces évangélistes? Choisissant de privilégier la personne de Luc, parce qu’il est à la fois l’auteur d’une vie de Jésus et le témoin des Actes des Apôtres, mais aussi parce qu’il est un disciple de Paul, Emmanuel Carrère enquête, interroge, confronte, recoupe, formule des hypothèses: il a fallu que Luc rencontre un témoin direct de la vie de Jésus… Ce témoin pourrait être Philippe… Philippe ne serait-il pas l’un des deux disciples rencontrant Jésus ressuscité sur le chemin d’Emmaüs? L’enquête n’est jamais loin de la fiction. Mais que sont deux millénaires de littérature, d’art chrétien, sinon des rêveries autour des actes, des paroles rapportées de Jésus, afin de les approcher davantage, de se les rendre plus présentes?

J’imagine la nuit qu’a passé Luc après cette conversation. L’insomnie, l’exaltation, les heures passées à marcher dans les rues blanches et tracées au cordeau de Césarée. Ce qui me permet de l’imaginer, ce sont les moments où ce livre m’a été donné. Je pense à la nuit suivant la mort de ma belle-sœur Juliette et notre visite à son ami Étienne, d’où est sorti ‘D’autres vies que la mienne’. Impression d’évidence absolue. J’avais été témoin de quelque chose qui devait être raconté, c’est à moi et à personne d’autre qu’il incombait de le raconter. Ensuite, cette évidence se ternit, souvent on la perd, mais si elle n’a pas été là, au moins à un moment, rien ne se fait. Je sais qu’il faut se méfier des projections et des anachronismes, je suis certain pourtant qu’il y a eu un moment où Luc s’est dit que cette histoire devait être racontée et qu’il allait le faire.

Ce qu’il y a d’original dans la manière d’Emmanuel Carrère est justement cette attention portée à l’écrivain: derrière les Épitres, il y a un homme, Paul, qui écrit – cela nous le savons; mais aussi derrière l’Evangile de Luc ou les Actes: Luc justement. Un homme, un écrivain qu’Emmanuel Carrère cherche dans ce qu’il écrit: le moment où s’affirme la voix singulière d’un auteur, les détails qui ne s’inventent pas, dont son récit – le plus concret, narratif, anecdotique des quatre – fourmille justement. La manière d’un écrivain:

Je suis un écrivain qui cherche à comprendre comment s’y est pris un autre écrivain […]

 J’ai pris Emmanuel Carrère au mot, et j’ai entrepris à mon tour de relire les livres de Luc, comme on lirait une oeuvre d’écrivain. Affaire à suivre…

Hermann Hesse: Le Voyage à Nüremberg

Hesse - Le Voyage à Nuremberg« J’ai pu constater […] que les motifs de mes propres actes se situent toujours hors du champ de ma raison ou de ma volonté. Me demandant, par exemple, ce qui fut tellement à l’origine de mon voyage du Tessin à Nuremberg – voyage qui dura deux mois en automne-, je me trouve très embarrassé. Plus j’y regarde avec attention, plus mes raisons et motivations m’apparaissent multiples, diverses, sans rapport les unes avec les autres et semblent remonter très loin dans le passé. Elles ne s’ordonnent pas en une suite logique et linéaire; elles forment plutôt un réseau complexe, si bien que d’innombrables événements anciens de ma vie semblent finalement expliquer ce voyage banal et imprévu. » Invité, dans les années qui suivent la première guerre mondiale, à participer à une soirée littéraire en son honneur, Hermann Hesse décide, contre son habitude, de répondre favorablement. Mais pour un homme tel que Hesse, qui déteste parcourir d’une traite de longues distances quelque chose d’aussi banal qu’un voyage du Tessin à Nuremberg, peut devenir toute une aventure: Locarno, Zurich, Baden (sur la Limmat, en Suisse), Singen  (sur le lac de Constance), Tuttlingen, Blaubeuren, Ulm, Augsburg, Munich, Nuremberg, puis de nouveau Munich (occasion notamment d’une soirée chez Thomas Mann et d’une autre au cabaret de Valentin) seront les étapes de ce voyage dans l’espace qui est aussi un voyage dans la sensibilité et dans le passé de l’écrivain.

Peu connu, même de la plupart des lecteurs attentifs de Hesse, Le Voyage à Nuremberg est un de ces petits bijoux qui font tout le charme du grand écrivain allemand. Pour qui aime Hesse, c’est un moment de pur délice. Homme sensible et provocateur, peu avide de mondanités, fuyant comme la peste les conférences littéraires qui lui font faire l’expérience douloureuse de la vanité de son art, Hermann Hesse s’est installé pendant la guerre à Montagnola, en Suisse, dans le Tessin, à la suite d’une grave crise existentielle qui le conduiront sur le divan du célèbre psychanalyste Jung. Cette installation, en pleine guerre mondiale, au mépris de ses obligations militaires, vont faire de Hesse l’une des principales « bêtes noires » des milieux ultra nationalistes allemands. Mais à Montagnola, Hesse a reconstruit quelques chose, de discret (Montagnola est un petit village sur les hauteurs de Lugano), de sensible (il se met à l’aquarelle), avec cette pointe d’humour, qui puise dans l’ironie des Romantiques allemand et aboutira en 1927 au roman Le Loup des steppes, le chef d’œuvre de cette deuxième période de l’écrivain. Publié la même année, Le Voyage à Nuremberg est, me semble-t-il, le complément indispensable à la lecture de ce grand roman.

C’est une plongée dans la sensibilité d’un écrivain nourri de mysticisme chrétien, de sagesse extrême-orientale, de longues promenades dans la nature, qui n’hésite pas à confesser ses limites, ses faiblesses, pour qui même l’impuissance est une qualité, une valeur, une façon plus simplement de se tenir dans l’existence à opposer au déchaînement de plus en plus furieux des idéologies de la toute puissance:

Mes sentiments me sont mille fois plus précieux que toute l’énergie que les hommes peuvent déployer.

Je peux rester des heures à regarder ce qui se passe pendant que je déguste un petit verre ou deux. J’ai des goûts simples qui m’amènent aussi à aller au cinéma.

Au delà de ces formules, le livre est difficile à résumer. Précieux sans doute, mais qu’en dire? tant la forme est réduite ici à l’essentiel. J’y ai en tout cas retrouvé le plaisir de lire Hesse, un écrivain que j’ai toujours pris beaucoup de plaisir à lire justement, retrouvé le goût de cette concision sensible, visible aussi dans ses aquarelles. Fidèle à son goût des contes et légendes souabes, Hesse sait faire surgir le merveilleux au détour d’une page, offrant quelques vignettes suggestives:

Des feuilles jaunies flottaient à la surface des Eaux Bleues légendaires que des arbres abritaient; des oies et des canards peuplaient la digue et le ruisseau. La belle Lau devrait être assise dans les profondeurs de l’étang et son sourire bleuté remontait à la surface. Près de là, s’élevait, solitaire et désespérée, la statue d’un ancien roi dont l’aspect cocasse avait un côté émouvant. Tout avait le parfum du pays, de l’âme souabe, du pain de seigle et des contes merveilleux.

La confession de l’ambiguïté des sentiments éprouvés lors de son séjour à Nuremberg est un autre beau moment picoré au cours de cette lecture:

La ville me laissa une impression effrayante, ce dont naturellement je suis le seul responsable. Je visitai en effet une cité réellement ravissante, plus riche qu’Ulm, plus originale qu’Augsburg. Je vis les églises Saint-Laurent et Saint-Sébald, l’hôtel de ville et la place où s’élève une fontaine d’un charme ineffable. Voilà tout ce que je découvris. Tous ces lieux étaient d’une grande beauté, mais ils étaient à présent cernés par la grande ville affairiste, froide et triste, par le bruit des moteurs pétaradants, par les files de voitures. Tout frémissait légèrement au rythme d’une époque nouvelle. Mais cette époque ne construisait pas de voûtes sur croisées d’ogives et ignorait l’art d’orner les cours silencieuses de fontaines aussi gracieuses que des fleurs. Tout semblait prêt à s’effondrer dans l’heure suivante car plus rien n’avait de sens ni d’âme. Pourtant, que de belles choses, que d’endroits ravissants je découvris dans cette formidable ville! »

« Que d’endroits ravissants »! Et « quelle impression effrayante »! Le génie de Hesse est dans l’art de tenir ensemble ces contraires, de couler, de mouler son texte sur la confusion des sentiments éprouvés, dans le refus de toute idéalisation (en bien comme en mal), de la recherche d’une forme ou d’un grand art, dont l’époque est bien incapable, et qui nous ferait tordre la réalité. A cette tentation idéologique, à laquelle l’Allemagne des années trente ne tardera pas à payer un lourd tribut, Hesse oppose, par avance, sa conception lucide d’une forme de précarité littéraire, condition d’un nouvel humanisme:

Je sais que la valeur des œuvres que nous écrivons, nous autres contemporains, ne tient pas à leur capacité à faire naître une forme, un style, un classicisme valable aujourd’hui et pour longtemps. Au contraire, dans la situation difficile où nous nous trouvons, nous n’avons d’autres ressources que d’être le plus sincères possible.

Niccolò AMMANITI: Moi et toi (Io e te)

Ammaniti - Io e tePour faire plaisir à ses parents, qui s’inquiètent de le voir nouer difficilement des relations avec les autres, Lorenzo a raconté qu’un groupe d’amis du lycée l’avait invité à passer avec eux une semaine au ski, à Cortina d’Ampezzo. Mais de ski, pourtant, il n’y aura pas. Resté à Rome, Lorenzo a trouvé refuge dans la cave de son immeuble, une demeure cossue de la Rome bourgeoise, où il s’est aménagé un vrai petit paradis. Là, l’adolescent introverti de 14 ans s’apprête à vivre un rêve autarcique d’une semaine…

Cela faisait un petit moment que je n’avais plus rien lu en italien. Comme je lis habituellement la littérature italienne en vo, cela faisait donc quelques temps que je n’avais plus lu non plus de roman italien. Je ne sais pas si c’est d’avoir été coupé un moment de cette langue, et des réalités qu’elle évoque, ces réalités bien particulières qui ne transparaissent jamais tout à fait aussi bien en traduction, même lorsqu’il s’agit d’une traduction inspirée. Je pense que cela tient aussi au talent particulier de l’auteur, dont j’avais déjà bien aimé la première nouvelle de Fango, même si j’ai depuis laissé ce recueil auquel je me promets de revenir bientôt. Bref, je ne sais pas si mon impression aurait été la même si j’avais abordé cette œuvre en français. Mais, là, je dois dire que j’ai beaucoup aimé ce récit au ton très juste, pudique et sensible.

Abordant de biais le genre traditionnel du roman d’apprentissage, du basculement de l’adolescence dans l’âge adulte, Niccolò Ammaniti fait preuve dans son livre d’une économie de moyens qui est une des réussites du roman. Il en émerge une série de notations, des touches amusantes, amusées, subtiles, qui s’ajoutent pour produire le portrait de cet adolescent discret, timide, Lorenzo, un garçon introverti, « différent », on pourrait dire nombrilique (souffrant d’un dérèglement narcissique, comme a diagnostiqué le psychiatre auquel on l’a confié tout jeune). Dans le petit monde à son image que Lorenzo a aménagé dans sa cave, l’adolescent a réuni des jeux video, des livres (Salem de Stephen King), des conserves et des pâtes à tartiner pour faire des panini, des sodas. Car Lorenzo est d’abord un garçon imaginatif, qui peine à quitter le milieu rassurant de sa famille, ses parents, sa grand-mère, qui pourtant est en train de mourir, sur un lit d’hôpital, d’un cancer de l’estomac. Un garçon qui peine à sortir de l’enfance. Mais c’est aussi un enfant qui a grandi, un enfant-adulte (un adolescent), dont le regard décalé sert de révélateur aux comportements des adultes: la mère possessive, les violences sociales, l’inhumanité d’une mort à l’hôpital, l’obsession des hommes pour la fin, pour la raison des choses, pour le sens de l’histoire:

E poi, io odiavo le fini. Nelle fini le cose si devono sempre, nel bene o nel male, mettere a posto. A me piaceva raccontare di scontri tra alieni e terrestri senza una ragione, di viaggi spaziali alla ricerca del nulla. E mi piacevano gli animali selvatici che vivevano senza un perché, senza sapere un film, che papà e mamma stessero sempre a discutere della fine, comme se la storia fosse tutta lí e il resto non contasse nulla.

E allora, nella vita vera, anche lí, solo la fine è importante? La vita di nonna Laura non contava nulla e solo la sua morte in quella brutta clinica era importante?

C’est un événement nouveau, l’intrusion d’un nouveau personnage, qui fait basculer l’histoire dans un autre récit, et la cave de Lorenzo, de l’espace autarcique de ses rêves d’adolescent, à l’espace dramatisé, dramatique, c’est-a-dire doublement habité, polarisé, par la tension du temps et la tension des personnages. Je n’en dis pas plus, au risque de trop dévoiler de ce récit dont la réussite tient à l’art des petites touches. Et je vous laisse aussi découvrir la raison de la présence du narrateur, dix ans plus tard, le 12 janvier 2010, à Cividale del Friuli, qui ouvre et ferme le récit.