Ivan TOURGUÉNIEV: Moumou

« Tout au bout de Moscou, dans une maison grise, agrémentée d’une colonnade blanche » vit une vieille femme de haut rang. Ne sachant trop quoi faire de ses jours et de ses nuits, elle se comporte de manière tyrannique à l’égard du nombreux personnel qui la sert de manière servile. Le portier Gérasime, un grand gaillard sourd-muet ramené de la campagne, dont tout le monde se moque un peu quand il a le dos tourné, n’est pas le dernier à la tâche. Timidement, il est tombé amoureux de Tatiana, une blanchisseuse de la maison. Mais voici que la vieille aristocrate se mêle de marier Tatiana à un cordonnier ivrogne…

Écrite en avril-mai 1852, alors que l’auteur se trouvait en détention à Saint-Pétersbourg, la nouvelle Moumou est un de ces joyaux comme on en trouve en abondance dans l’oeuvre de Tourguéniev. Mêlant la critique sociale et un portrait tout à la fois humoristique, émouvant, pathétique, c’est un de ces petits bijoux qu’on pourrait lire en France sous la plume d’un Maupassant par exemple. Le lien entre les deux écrivains d’ailleurs est patent, et j’aurai peut-être l’occasion d’éclairer davantage cette question dans un prochain billet (vous l’aurez compris, je suis engagé encore pour quelques temps dans l’oeuvre de Tourguéniev, qui m’accapare presque totalement ces temps-ci…).

Pour des raisons un peu confuses, Moumou réussit à passer la barrière de la censure et fut publié en 1854. Inutile de préciser que le censeur qui laissa passer le texte fut sevérement tancé! On aime parfois à moquer l’aveuglement de la censure, et peut-être une forme d’inculture. En l’occurrence, le fonctionnaire chargé de rédiger un rapport à la suite de cette « bévue » par la Direction centrale de la censure aurait fait un très bon critique littéraire. Peut-être le fut-il par ailleurs. Car si ses mauvaises raisons sont autant de bonnes raisons pour nous, qui donne toute sa valeur au texte de Tourguéniev, en tout cas le censeur savait lire: « Je trouve que la publication du récit qui porte le titre de Moumou est déplacée, car il présente un vilain exemple de la façon dont les maîtres utilisent leur pouvoir sur leurs serfs. […] En lisant ce récit, le lecteur doit obligatoirement être plein de compassion pour un paysan opprimé, sans être fautif, par l’arbitraire seigneurial. […] Dans l’ensemble, les tendances et en particulier le ton de l’œuvre indiquent à l’évidence que le but de l’auteur consistait à montrer à quel point les paysans sont opprimés par leurs seigneurs sans être fautifs, souffrant uniquement de l’arbitraire de ces derniers et des exécutants aveugles, eux-mêmes paysans, des caprices de leurs maîtres. »

Il y a en effet quelque chose dans la nouvelle de Tourguéniev qui dépasse le sort des personnages mis en scène: son texte est une dénonciation du système du servage; la vieille dame (inspirée par la mère même de l’auteur – Tourguéniev avait des comptes personnels à régler!), un des nombreux exemples de la tyrannie seigneuriale; le portier Gérasine, l’incarnation du peuple russe, à la fois brimé et naïf.

Et pourtant, le talent de Tourguéniev tient d’abord à son art de romancier, qui ne sacrifie jamais le récit à une abstraction ou une idée. Ses personnages sont des types, c’est-à-dire des figures incarnées, qu’il cerne avec la précision d’un portraitiste avisé. Empêché de se déclarer auprès de celle qu’il aime, Gérasime qui, sous ses dehors de bête brute cache un cœur délicat, reporte son affection sur un chien, qu’il sauve de la noyade. Tout son personnage tient dans ce double regard que permettent de porter sur lui l’entourage (qui le craint et en rit) et ses actions (qui révèlent l’envers simple et bon du personnage). Oscillant de l’humour (car Gérosime aussi fait rire) à un registre plus pathétique, la langue de Tourgueniev épouse ce double regard. Et fait mouche!

Ivan TOURGUÉNIEV: Le Journal d’un homme de trop

« Le médecin vient de partir. Enfin j’ai réussi à en tirer quelque chose! Malgré ses finasseries, il n’a pu s’empêcher de se trahir, à la fin! Oui, je mourrai bientôt, très bientôt. Les rivières vont dégeler et moi je m’en irai… ». Au seuil de la mort, un homme se souvient. Mais à quoi bon écrire sur soi, quand on sait qu’on va mourir ? Au fil des jours qui lui restent à vivre, le narrateur cherche un sujet, sa plume marque un temps d’arrêt, pendant qu’à l’extérieur le temps lui même hésite entre le début du printemps et le retour à l’hiver. Jusqu’à ce souvenir. Six mois passés il y a quelques années dans un chef-lieu de province. Une petite ville bâtie à flanc de coteau, sans grâce et miserable. Mais au milieu de cette situation malheureuse, une jeune fille, Lise, la fille d’un des principaux fonctionnaires du district. Le temps du premier amour…

Cette longue nouvelle lue d’une traite un soir de la semaine dernière s’ajoute à ma découverte toujours aussi passionnée de cet écrivain russe un peu négligé aujourd’hui, je le regrette. Tourguéniev est un écrivain qu’on ne lit plus beaucoup. C’est dommage. La célébration de son bicentenaire, en 2018, n’a guère suffi pour redonner un peu d’actualité à cet auteur. Il faut dire que les manifestations ont été peu nombreuses. Il y a heureusement Bougival, près de Paris, où tout amateur de Tourguéniev devrait se rendre, et la datcha (aujourd’hui musée) surplombant la Seine où l’écrivain a vécu ses dernières années. Un pèlerinage! Il y a aussi Baden-Baden, en Allemagne, qui organise ces temps-ci une exposition sur laquelle je glisserai sans doute quelques mots la semaine prochaine.

On résume parfois Tourguéniev à un auteur charmant, limpide (trop?), ciselant des textes jamais très longs et à la trame sentimentale douce-amère. Et c’est ce que j’aime aussi chez cet auteur. Mais enfin, rien chez lui de l’ampleur d’un Tolstoi, des complications d’un Dostoïevski! Ce Journal d’un homme de trop est le bon exemple pour montrer que les choses sont en fait un peu plus complexes. Le héros du Journal, un homme au seuil de la mort, confiant sa vie de bon à rien, pourrait être justement un personnage de Gontcharov ou de Dostoievski:

« De trop, de trop… C’est une excellente formule que j’ai trouvée là. Plus profondément je rentre en moi-même, plus attentivement j’examine toute ma vie passée, et plus je me convaincs de la rigoureuse vérité de cette expression. De trop : c’est bien cela. Cette formule ne s’applique pas aux autres hommes… Les hommes il y en a de mauvais, de bons, d’intelligents, de bêtes, d’agréables, de déplaisants; mais de trop… non. Enfin comprenez-moi bien : l’univers pourrait fort bien se passer d’eux… bien
entendu; mais l’inutilité n’est pas leur qualité principale, leur signe distinctif, et lorsque vous parlez d’eux, les mots
« de trop » ne sont pas les premiers qui vous viennent aux lèvres. Tandis que moi… de moi, il n’y a pas moyen
de dire autre chose : homme de trop, c’est tout. Surnuméraire, et tout est dit. »

Je ne veux pas trop en dévoiler, et vous laisse deviner comment l’histoire d’amour entre le narrateur et Elisabeth finit par tourner. Mais le titre en dit déjà bien assez. Deux rivaux: un jeune aristocrate bellâtre venu de Pétersbourg, un autre jeune homme, discret, mais habile. Un duel qui tourne mal, pour qui recherche du moins les grandes aventures héroïques. Et puis un narrateur à la fois sensible et inutile. Avec l’homme de trop, Tourguéniev créé un de ces types dont le roman russe a le secret, spectateur malgré lui des émotions d’autrui, notamment de l’amour qui saisit la jeune fille dont il est amoureux, condamné à vivre en spectateur de la passion des autres:

« Perdu dans la foule, inaperçu même des demoiselles de quarante-huit ans agrémentées de boutons rouges sur le front et de fleurs pâles sur la tempe, je regardais… »

Un chef d’oeuvre (un de plus…) d’amertume et de délicatesse!

Thomas HARDY: Sous la verte feuillée

Dans le Wessex, ce sud imaginaire de l’Angleterre servant de cadre aux romans de Thomas Hardy, le village de Mellstock offre le spectacle d’une paisible contrée. La vie s’y partage harmonieusement entre le travail et l’office du dimanche. L’arrivée d’une nouvelle institutrice, Fancy Day, et d’un nouveau vicaire pour la paroisse ne va pas tarder cependant à précipiter la petite communauté dans le jeu tourbillonant de passions nouvelles…

J’ai déjà dit, dans d’autres billets, tout le bien que je pense de Thomas Hardy, dont je continue à explorer l’oeuvre avec plaisir. Bien sûr, ce roman de jeunesse n’est sans doute pas le meilleur de son auteur. Ce n’est en tout cas pas celui que je conseille pour découvrir cet auteur, bien qu’il ne soit pas sans charmes. La trame y est encore un peu simple. Les personnages, tout en offrant déjà ce caractère particulier des grands personnages de Thomas Hardy, sont peut-être encore un peu trop esquissés. L’évocation d’une nature évoluant au fil des saisons et servant de cadre à la vie d’une petite communauté rurale offre déjà quelques belles lignes, mais dont la puissance poétique ne s’épanouira que dans les oeuvres suivantes. Bref, on est encore loin des Forestiers, que je tiens toujours pour l’oeuvre majeure de Thomas Hardy. Sous la verte feuillée reste cependant comme l’une de ces touches mineures, délicieuse par bien des aspects, d’un auteur majeur, dont on aurait tort de bouder la lecture donc.

Le portrait truculent de la petite communauté villageoise est sans doute l’un des traits les plus réussis du roman. Réunis depuis des temps immémoriaux pour accompagner de leurs chants les célébrations à l’Eglise, les violons et les chanteurs du village voient leur rôle brusquement remis en cause par le nouveau vicaire qui choisit de faire installer un orgue pour accompagner l’office. Et cela fait parler… Le verbe est haut, fort, populaire. Un délice.

En contrepoint de cette première histoire, collective, Thomas Hardy offre avec Fancy Day et son amoureux Dick l’un de ces couples de roman dont son oeuvre future sera riche encore. Être simple et rustique, aimant d’un amour sans dissimulation, le jeune charretier Dick est à l’image de ces natures franches qui annoncent déjà le berger Gabriel Oake de Loin de la foule déchaînée. A la fois pudique et coquette, Fancy est un de ces beaux personnages féminins que sait décrire Thomas Hardy, laissant en définitive son mystère, c’est-à-dire toute sa profondeur, à la jeune fille qui se retrouve, le temps du roman, au centre des désirs de plusieurs jeunes hommes, Dick bien sûr, mais aussi le pasteur Maybold ou un riche fermier du village. Un peu troublée sans doute par les désirs qu’elle provoque, aimant bien plaire et sentir le regard que d’autres posent sur elle (et qu’elle assume jusqu’au plaisir de porter une robe de mousseline à l’église!), à cheval entre les deux mondes d’une origine rurale et d’une éducation qui l’élève, Fancy, tout en offrant son coeur au jeune Dick, accepte les compliments de ses autres courtisans, menace même un temps de céder à leur avance, sauvant pour ainsi dire sa liberté dans ce monde campagnard truculent sans doute, mais facilement corseté par des représentations traditionnelles, qui confond aisément mariage et droit de propriété.

Au développement des passions humaines, l’évocation d’une nature omniprésente que la plume de Thomas Hardy suit au fil des saisons offre dans le même temps un autre contrepoint, poétique, ponctué de la description des activités humaines – « percée » du cidre, recolte du miel, cueillette des noisettes, etc. – qui est le dernier charme de ce roman, mais non le moindre.

Bref, une agréable lecture pour ce mois de février où j’alterne Ivan Tourgueniev et Thomas Hardy, deux auteurs qui me tiennent tout particulièrement à coeur.

Ivan TOURGUÉNIEV: Pères et fils

Devant un relais de poste, dans la campagne russe, en plein 19ème siècle, un homme attend. Nicolas Petrovitch Kirsanov attend son fils, Arcade. Parti étudier à Saint-Pétersbourg, celui-ci revient, pour quelques semaines d’été, dans la propriété familiale, accompagné d’un nouvel ami, Eugène Vassiliev Bazarov…

On réduit souvent la litterature russe du 19ème siècle aux questions sociales qu’elle pose ou aux conflits idéologiques qu’elle illustre. Je ne crois pas que ce soit lui rendre entièrement justice, même si l’obsession sociale, politique des 19ème et 20ème siècles russes a porté un temps les lecteurs à se concentrer sur cette question. Pères et fils reste un grand livre de ce point de vue cependant. Il rend sensible, à travers une belle galerie de personnages, la difficile libéralisation du pays, le poids des pesanteurs sociales, notamment d’une condition paysanne difficile à réformer, ou la naissance d’un esprit révolutionnaire et matérialiste.

Pères et fils confronte deux générations, dans lesquelles viennent s’incarner les oppositions : les Pères libéraux tentés par une voie à l’occidentale ou le respect des vieilles traditions; les Fils prônant des convictions nihilistes. Car l’Histoire est d’abord une affaire de générations. En donnant voix aux personnages qui l’incarnent, Tourgueniev a trouvé le moyen de rendre sensible le mouvement de l’Histoire comme une suite de perspectives dispersées, de projections de soi vers des futurs divergents. Les frères Kirsanov, des petits aristocrates terriens, Vassili Ivanovitch Bazarov, un ancien chirurgien militaire, qui incarnent la génération des pères, sont tous trois des individus singuliers, tout comme Arcade et Bazarov, les fils.

Paul Petrovitch Kirsanov, l’oncle d’Arcade, est un homme tiré à quatre épingles, jaloux de sa bonne éducation, qui se rêve en une sorte d’aristocrate anglais, libéral par élégance. Après un chagrin d’amour, qui fut la grande aventure de sa vie, il a trouvé refuge dans la demeure de son frère, Nicolas. Celui-ci est un propriétaire terrien, libéral également, mais un peu dépassé par la gestion de sa propriété. Veuf, il a depuis peu retrouvé l’amour dans les bras d’une jeune fille du peuple, Fénetchka, avec qui il a eu un enfant, mais à qui il hésite à proposer le mariage par respect des conventions sociales. Lorsque le roman commence, Arcade, son fils aîné, rentre au domaine, après plusieurs années d’études. Il est accompagné d’un camarade, Bazarov, avec qui il s’est lié récemment d’amitié.

Avec Bazarov, Tourgueniev a sans doute créé l’un des plus grands personnages de toute la litterature russe. Étudiant en médecine, brillant, posant sur le monde un regard matérialiste et positiviste, le jeune homme professe des idées nihilistes. Il n’y a que des sensations, professe-t-il, croyant se libérer ainsi du respect des vieilles conventions qui corsettent dans une vision sentimentale et religieuse une Russie profondément conservatrice. Tombé amoureux d’Anne Serguéïevna, qui, après l’avoir côtoyé avec plaisir, repousse ses désirs, Bazarov est cependant rattrapé par ses sensations, dans une réplique ironique de Paul Kirsanov, l’aristocrate libéral tant détesté. Son double destin tragique (rejeté par celle qu’il aime, il est tué accidentellement par le typhus qu’il étudie) est sans doute celui d’un parti dans les excès duquel Tourgueniev, le progressiste, ne se reconnaît pas. Mais il est d’abord, surtout le naufrage singulier d’un homme. Et c’est cela aussi qui fait de Tourgueniev un grand romancier.

L’affection des pères pour leurs fils entre qui s’interpose la logique des temps est un autre des aspects les plus réussis du roman. Le bel incipit ou les chapitres au cours desquels Bazarov rend visite à ses parents offrent des pages touchantes dans lesquelles chacun reconnaîtra, au-delà d’un moment singulier de l’Histoire russe, le recommencement perpétuel des relations entre les parents et les enfants, dans ce mélange caractéristique d’affection parfois un peu maladroite et d’incompréhension, de distance qui suffit à humaniser le débat social et politique que le roman met en scène. On sent chez Tourgueniev l’amour des personnages, cette humanité donnée, rendue à chacun au-delà de ce qu’ils illustrent. Et c’est un autre aspect de mon intérêt pour cet auteur.

Car un roman de Tourgueniev, ce sont d’abord des personnages. On perçoit souvent chez l’auteur le poids de quelque chose de plus grand qu’eux, qui les dépasse, mais ne les fait pas disparaître, et dont ils essayent de faire quelque chose. Le motif sentimental illustre parfaitement cette dimension du roman. Ramené par ses désirs, ses sensations à cette idéalisation qu’il dénonce, Bazarov tombe sous le coup de sa passion pour une Anne Serguéïevna jouée à son tour par la logique capricieuse de l’amour… des amours qui unissent sa jeune soeur, Katia, et Arcade, dans la coulisse pour ainsi dire des grands débats qui agitent les autres personnages.

Peut-être ces percées d’amour sont-elles la vraie leçon d’un auteur finalement plus sentimental qu’idéologue, comme ses descriptions sensibles d’une nature russe évocatrice que j’aime tout particulièrement sous sa plume.

Bref, un grand et beau livre, qui donne envie d’en lire plein d’autres encore.


Baptiste MORIZOT : Les Diplomates

En 1993, un couple de loups italiens parti faire de l’exploration s’établit dans la région des Alpes, près de Nice. En 2015, ce sont plus de 300 loups dispersés au hasard des campagnes françaises. Réapparu de lui-même à partir d’une souche italienne, le loup se répand, de manière discrète, faisant ressurgir ici où là l’imaginaire exterminateur qui, depuis Charlemagne, a construit la stigmatisation de « la Bête » en ennemi absolu de la civilisation, ou bien l’expression inversée d’un angélisme écologique urbain contemporain qui voit dans tout ce qui est naturel et sauvage la prémisse d’un retour à une nature à sanctuariser. Seulement, voilà : le loup ne se laisse enfermer dans aucune des deux représentations évoquées: il n’est pas cet « envahisseur » qu’on pourrait écarter, car le loup se répand, et continue à se repandre; il n’est pas ce « primitif » qu’on pourrait protéger, car il refuse de se laisser enfermer dans des zones de protection sanctuarisées. Bref, le loup échappe, et nous échappe. Par son comportement il excède tout ce que nous pouvons en dire. Il est ce réel qui fait résistance. Et qui invite à la pensée…

C’est avec un peu de philosophie que je fête les 11 ans aujourd’hui de ce blog (11 ans déjà quand même !). Et avec un beau coup de coeur. Je ne pouvais pas rêver mieux pour l’anniversaire de mon carnet de lecture numérique.

J’aurai du mal, je crois, cependant, à écrire tout le bien que je pense de ce livre, qui m’a à la fois instruit et stimulé, tellement j’aurais à dire alors. Avec Les Diplomates, Baptiste Morizot, dont je découvre le travail dans ce livre, signe un essai stimulant et, je n’hésite pas à le dire, l’un des livres de philosophie majeurs de ces dernières années en France. La philosophie souvent – je parle de la vraie, de la bonne – est question de regard. Voir non qu’il y a quelque chose qu’on n’avait pas vu. Mais qu’il y a quelque chose qu’on croyait voir, alors qu’en réalité on ne voyait rien, ou pas comme il faut. La question du loup est celle-là. Voir dans et à travers le loup la porte d’entrée d’un questionnement qui révisite quelques unes des interrogations traditionnelles de la philosophie et pose un regard nouveau sur l’homme et sur son rapport au réel n’est pas donné à tout le monde. Il faut savoir être à la fois suffisamment naïf et suffisamment savant. Un grand philosophe, comme un grand peintre, est un oeil. Et Baptiste Morizot est de ceux-là.

L’auteur pratique lui-même le pistage de loups. Mais sans doute pratique-t-il aussi puissamment le pistage d’idées, l’enquête, l’interrogation sur le réel, la sensibilité aux choses, et les textes. Il en sort cet essai, qui est une invitation à repenser notre rapport au réel, c’est-à-dire ici à la nature, au sauvage, ou mieux à nous avec le sauvage et au sauvage en nous. Le plan du livre (une ontologie, une épistémologie, une éthique), rejoint le découpage traditionnel de bien des livres de philosophie. Il se nourrit d’une riche documentation scientifique – issue pour l’essentiel des recherches en éthologie. Et ce premier niveau de lecture suffit déjà à faire tout le charme du livre. J’y ai appris réellement plein de choses, par exemple sur l’ancienne pratique amérindienne qui consistait à se déguiser en loup pour chasser le bison. Pratique étonnante : quel intérêt y aurait-il à se déguiser soi-même en prédateur de l’espèce chassée? Poser la question, c’est compter sans le comportement des bisons qui ont appris à fuir les hommes, mais à se rassembler pour faire bloc à la menace des loups. En se déguisant en loups, les chasseurs amérindiens avaient ainsi trouvé le moyen de se rapprocher des bisons pour en faciliter la chasse. La question du faible nombre d’ovins tués par les loups en Amérique, des loups qui cohabitent même parfois pacifiquement avec les troupeaux, alors qu’en France les attaques de loups visant des troupeaux sont fréquentes est un autre des développements plein d’instruction de ce livre. Les pages consacrées à la neurobiologie des plantes et à l’aptitude de certains arbres à se défendre de l’agression des herbivores témoigne de la puissance d’enchantement dont peut être capable le savoir scientifique lorsqu’il déroule devant nos yeux, et notre compréhension, la richesse et la complexité des processus naturels. Plein d’autres pages encore mériteraient d’être retenues.

Mais le plus intéressant est sans doute la reflexion que ces références scientifiques nourrissent. Il serait difficile de balayer ici toutes les questions philosophiques qui se trouvent formulées, ou reformulées. Je m’en tiendrai à quelques exemples: la question de l’identité et de l’autonomie (peut-on être soi sans être coupé de la communauté biotique ? Y a-t-il une façon possible pour l’homme d’être autonome dans un rapport de dépendance équilibré avec le vivant?), la question du fondement du droit politique (Comment reconnaitre des droits à l’animal qui ne se pense pas lui-même comme sujet de droit et ne peut revendiquer ses droits? Comment repenser dans ce cadre les théories contractuelles du droit?), la question du statut de la science du vivant (Comment constitue-t-on le vivant en objet de science? Y a-t-il place pour quelque chose comme des sciences humaines de l’animal, qui prennent en compte cette variabilité indéfinie inscrite au coeur du vivant et qui, en le rendant capable d’adaptation, d’évolution le distingue de la matière brute?). Seule la derniere partie du livre m’a semblé peut-être un peu moins forte, et moins philosophiquement suggestive, quoique tout ce qui tourne autour de la question de comment nous faisons communauté avec l’animal, ce qui inclut aussi la relation avec l’animal que nous sommes, tout cela donc m’a paru aussi passionnant.

Bref, un grand et beau livre, d’un auteur dont je ne vais pas tarder je crois à lire les autres essais, et dont j’attends avec impatience les prochains textes.

Fiodor DOSTOÏEVSKI: Les nuits blanches

À Pétersbourg, l’été, dans les beaux quartiers, les gens partent pour leur datcha. Sauf le narrateur, peut-être, qui, perdu dans la brume de ses pensées, préfère se livrer à de grandes promenades quotidiennes et solitaires dans cette ville qui, dans la blancheur laiteuse de nuits sur lesquelles le soleil ne se couche pas, apparaît comme un rêve sorti des eaux. Une nuit justement, au retour d’une de ses errances habituelles, il tombe sur une jeune fille qui pleure au bord d’un canal. Nuit après nuit, une relation de confiance se noue entre les deux jeunes gens. Ils se confient l’un à l’autre, se racontent leur histoire. Leurs coeurs se rapprochent. Jusqu’où le rêve éveillé de ces nuits blanches pourra-t-il conduire nos deux jeunes gens?

J’ai relu tout récemment ces Nuits blanches, presque par hasard, au moment de l’offrir à une amie. Me demandant quel livre je pourrais choisir, qui soit à la fois un de ces livres particuliers, auxquels on tient, mais qui ne soit pas trop long non plus, je suis tombé, en furetant dans les rayons de ma librairie, parmi titres connus et inconnus, et après avoir désespéré de trouver plusieurs romans que j’avais dans l’idée, sur ce « petit » Dostoievski, qui doit être, si je me souviens bien, le livre par lequel j’ai découvert cet auteur, à moins que ce ne soit Crime et Châtiment, ou Le Joueur – finalement je ne sais plus vraiment. Glissant sur les premières lignes de ce roman dont je gardais un souvenir tendre, entre insomnie (je crois bien l’avoir dévoré pendant les premières heures d’une nuit) et une fascination naissante pour la littérature russe, découverte autour de mes 20 ans, la tentation a été trop grande de retrouver cette impression, qui tapisse depuis longtemps mon souvenir, des rencontres nocturnes de Nastenka et du narrateur de ce récit. A croire que la relecture de livres aimés au sortir de l’adolescence ou au tout début de mes années d’adulte soit en passe de devenir une rubrique à part de ce carnet de lecture! Mais une fois de plus, j’ai lu un autre livre… Moralité : on peut lire et relire un livre, ce n’est jamais le même qui passe sous les yeux. Celui-ci s’incorpore au temps, à l’expérience présente. On ne retrouve jamais en lisant ses impressions de jeunesse.

Car les héros de cette histoire sont jeunes. Sans être encore d’un âge vénérable, je me demande quand même si, en m’éloignant de la jeunesse qui est la leur, je ne vois pas différemment leur histoire. J’ai vécu la même chose l’an passé en relisant Le Rouge et le noir. C’est la richesse des grands textes. Ils nous donnent aussi d’une certaine manière à mesurer le temps, par cet art tout particulier qu’ils ont de le raconter.

Une jeune fille qui pleure le regard noyé dans un canal. Un jeune homme aventureux, épris de grands sentiments. Un locataire qui s’installe à l’étage d’un appartement où vivent une grand-mère et sa petite fille. Le jeu croisé des confidences, l’asymétrie des désirs et la difficulté des coeurs à se retrouver en même temps au même endroit. Tels sont les éléments d’une histoire qu’on pourrait dire « romantique », si, sous couvert d’histoire sentimentale, Dostoïevski ne se livrait pas ici à une subtile satire du romantisme en fait.

Il en va évidemment des modèles, notamment celui de Pouchkine, que l’auteur démarque en s’en distinguant. Au point de naissance du récit, ou mieux des deux récits, puisque le récit du narrateur et de Nastenka enveloppe une autre histoire, celle de Nastenka et du locataire, qui est le centre absent de la narration vers lequel tous les désirs convergent et qui rend possibles comme impossibles les amours présentes, au point de départ donc, une rencontre, comme il en va dans toutes les histoires d’amour. La convergence fortuite de deux trajectoires. La mise en présence de deux singularités. La rencontre amoureuse est le fondement même de l’amour, et peut-être sa principale expérience.

Cette rencontre a son idéologie: la théorie de l’amour comme élection entre deux coeurs. En mettant en scène des jeunes gens qui tombent amoureux du premier jeune homme, de la première jeune fille qu’ils rencontrent, Dostoïevski plonge évidemment un regard amusé du côté de ces représentations.

Pourtant, dans le même temps, le destin de ces personnages garde quelque chose de touchant. On parle souvent du pessimisme de Dostoïevski, de son regard décapant jeté sur la société, et cela concerne aussi son style, son refus conscient de « bien » écrire, c’est-à-dire de se situer dans l’imitation des modèles français, ou anglais, bref d’être une sorte de Tourgueniev bis. Mais ce regard décapant enveloppe une grande tendresse, je crois, à l’égard de ses personnages. C’est l’idée que je garde en tout cas de Crime et Châtiment, ou de L’Idiot, son chef d’oeuvre. Même sans lendemain, on ne peut pas dire en effet que l’aventure amoureuse du narrateur de ces Nuits blanches soit une expérience râtée. La douleur et l’angoisse de se sentir séparé de l’être aimé, la frustration comme envers de l’expérience amoureuse, dont l’amour est à la fois l’antidote… et le poison, ainsi que l’illumination d’une seconde, une seconde peut-être, mais une seconde de vrai bonheur lorsque le désir de l’autre répond favorablement à son propre désir – tout cela suffit à produire un de ces récits enchanteurs, tendrement pathétiques, quoique désordonnés dont Dostoïevski a le secret.

Honoré de BALZAC: Le Colonel Chabert

Le Colonel Chabert, qui participa heroïquement à la charge glorieuse de la bataille d’Eylau, est passé pour mort. Revenu littéralement de la tombe, il reparait après des années de convalescence dans le Paris de la Restauration, où il cherche à faire valoir ses droits et recouvrer son identité. Un jeune avoué, Maître Derville, accepte de plaider l’affaire et de venir en aide financièrement au vieux grognard. Maître Derville, qui est aussi l’avoué de la femme de Chabert, une ancienne prostituée que celui-ci a tiré du caniveau, engage une transaction entre les deux parties…

Le Colonel Chabert etait proposé samedi dernier par Maggie pour une Lecture commune. J’ai relu ces derniers temps plusieurs romans ou nouvelles de Balzac, dont j’étais sûr de bien connaître le propos, et à chaque fois, c’est la même (re)découverte. On gagne à lire et relire cet auteur. Ici, c’est l’ouverture du roman qui m’avait échappé : une belle scène de comédie sociale, pleine de truculence parisienne, dans l’esprit de certains films de Jean Renoir, cinéaste nourri lui aussi de cette litterature des grands auteurs du XIXème siècle. Si l’entrevue de Chabert avec sa femme était resté marquant dans mon esprit, j’ai peut-être lu la fin un peu différemment aussi que la première fois. Cette lecture est-elle la bonne? Je ne sais pas. C’est cela aussi qui est fascinant dans la relecture: percevoir la richesse d’un texte, à travers le feuilletage des différentes perceptions qu’on en aura eu à différents moment d’une vie.

Le Colonel Chabert est l’histoire d’une spoliation, d’une fortune volée et d’un transfert d’identité. C’est aussi un des portraits les plus émouvants de toute La Comédie humaine, hommage sans doute de Balzac aux grognards de Bonaparte, effacés pour ainsi dire d’un temps prosaïque et mercantile. Passé pour mort, Chabert a perdu sa fortune, dont sa femme a récupéré la plus grande partie en minimisant sa succession. Cette ancienne prostituée qui devait tout à Chabert, est désormais la comtesse Ferraud, mariée à un homme de vieille noblesse revenu de l’Émigration sans un sou qui l’a épousé pour son argent, et mère de 2 enfants.

Ayant reconnu son mari, la comtesse, qui n’a jusqu’alors repondu à aucune des lettres du colonel Chabert, tente avec lui une entreprise de séduction destinée sans doute à le spolier un peu plus dans la tentative de négociation qui se met en place entre les deux parties. Il y a chez Balzac les qualités d’un moraliste de grande manière, à la façon du XVIIème siècle. Rapide comme une épigramme, ou comme une satire de La Bruyère, le beau moment de comédie humaine où la Comtesse se retire avec le colonel dans son château à la campagne pour feindre de le cajoler et tenter de le seduire est un des moments de brio du récit, avec la description de Chabert dans l’étude de Derville au début du roman et son récit de la fosse commune où il fut enseveli avec les morts.

Préférant la misère, Chabert, qui refuse de se compromettre dans le jeu que lui joue son ancienne épouse, finira à l’hospice de Bicêtre, où Derville le retrouve par hasard bien des années plus tard, expliquant son brusque et mysterieux retrait de la scène sociale, dans un geste peut-être ultime de dignité, préférant se retirer d’un monde où les hommes comme lui n’ont plus de place.

Blogoclub de lecture: Consuelo, suivi de La Comtesse de Rudolstadt (George Sand)

Le blogoclub de lecture est une belle aventure, initié par Sylire il y a une dizaine d’années à peu près,  repris il y a quelques temps par Florence et Amandine: 4 lectures communes par an, sur un thème ou un auteur choisis ensemble. Je n’ai pas participé à tous les rendez-vous,  mais depuis toutes ces années, je suis tous les billets, pour y faire très souvent de belles découvertes.

Pour le rendez-vous du 1er décembre, nous étions laissés libres: présenter un livre ou un auteur qui nous tient à coeur, que nous venons de lire ou que nous avons lu il y a longtemps. Bref raconter ce qu’on veut, sur le livre qu’on veut. Un livre auquel on tient et qu’on voudrait faire partager.

Pour l’occasion, j’ai décidé de ressortir un billet, l’un des premiers publiés sur ce blog, il y a plus de dix ans déjà. Ce sont en fait deux billets, consacrés au diptyque de George Sand: Consuelo, suivi de La Comtesse de Rudolstadt, par lequel j’ai redécouvert cette auteure majeure du XIXème siècle… Mon souvenir de ces deux romans a un peu évolué depuis. Je gagnerais d’ailleurs sans doute à les relire. Mais il y a tant de livres à lire… Et à relire. Ma façon de rédiger mes billets a sans doute évoluée aussi. Mais c’est cela aussi qui est amusant. J’ai donc décidé de les garder tel quels. C’est eux que je publie à la suite…

ConsueloConsuelo est une pauvre orpheline espagnole dotée d’une voix magnifique. Elle est l’élève, à Venise, du Porpora, l’un des maîtres de la musique concertante. C’est là qu’elle fait ses débuts, aux côtés d’Anzoleto, son fiancé. Mais le succès n’est pas toujours heureux. Avec lui s’en va l’insouciance de la jeunesse. Consuelo est courtisée, mais résiste aux avances de son séducteur. Blessée par les infidélités de son fiancé, la jeune femme s’enfuit. Un étonnant voyage commence alors  qui conduira Consuelo au bout de l’art, de l’amour et d’elle-même en Bohème, dans le sinistre manoir des Rudolstadt, où le comte Albert, nature exaltée et fragile, abrite sa folie, puis à travers le Böhmerwald, en compagnie du jeune Joseph Haydn, à Vienne même et finalement à Prague, sur la route de Berlin.

La Comtesse de Rudelstadt – On retrouve Consuelo à Berlin, courtisée par Frédéric II et mêlée à ses intrigues politiques. Mais de curieux phénomènes se produisent… Consuelo croit apercevoir le spectre du comte Albert. A Spandau, où le roi qui la soupçonne de comploter contre lui a ordonné qu’on l’enferme, la jeune femme se sent étrangement surveillée. Et quels sont ces mystérieux amis, dirigés par un chevalier masqué, Livérani? Où prétendent-ils conduire Consuelo? Qu’est-ce que cette prison qu’ils lui proposent comme asile en échange de sa libération?

On ne dira jamais assez qu’il faut ranger George Sand parmi les meilleurs écrivains du XIXème siècle français. Une auteure à effets, dans le goût du roman-feuilleton où elle excelle. George Sand ne s’économise pas, c’est parfois ce qu’on lui reproche – d’en faire trop. Mais c’est vraiment un plaisir, quand on est un lecteur, d’être mené ainsi par le bout du nez sur près de 1500 pages. Les « effets » de George Sand sont l’instrument de ce plaisir: apostrophes au lecteur, multiplication des péripéties, trahisons, évanouissements, coups de théâtres. George Sand joue avec bonheur de toutes les séductions du genre romanesque. Ainsi Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt, ces deux gros romans (1500 pages, je le répète), sont à la fois plusieurs romans, où le théâtre et le voyage, sous l’éclairage de la musique, occupent la principale place: il y a un roman d’amour (qui Consuelo choisira-t-elle du sensuel Anzoleto, de l’étrange Albert ou du mystérieux Livérani?), un roman noir, gothique, du  fantastique à la Radcliffe(« l’affreux château des géants », le « chêne de la pierre d’épouvante », le spectre d’Albert le voyant, les divagations de Zdenko le fou), un voyage bien documenté à travers l’Europe musicale et politique du XVIIIème siècle (Venise, la Bohème, Vienne, Prague, Berlin et cette mystérieuse étape finale du roman, quelque part sans doute en Allemagne), des aventures à la Dumas (évasions, travestissement), du mystère enfin (celui qui entoure les sociétés secrètes et leurs cérémonies initiatiques). Bref, un roman de formation au féminin, qui brille de mille feux et sur qui résonne, à travers les échos de l’opéra baroque et du classicisme viennois en gestation, le rêve d’une humanité future, réconciliée avec elle-même, c’est-à-dire réconciliée d’abord hommes et femmes. Un grand roman.