Youssef Chahine. Le révolutionnaire tranquille. Entretiens avec Tewfik Hakem

Publié à l’occasion de l’exposition organisée à Paris à la Cinémathèque et de la rétrospective qui l’accompagne, l’entretien de Youssef Chahine avec Tewfik Hakem fut initialement enregistré dans l’appartement du cinéaste au Caire et diffusé par France Culture en 2004. Il est précédé d’une lettre-hommage de Tewfik Hakem et complété par une filmographie utile qui fait la liste des films du cinéaste accompagnée d’un résumé.

C’est le livre qui tombe à point à l’occasion de cette rétrospective. Je me suis régalé ces derniers temps à quatre films de Chahine, que j’ai vu dans un contexte personnel pourtant très chahuté. Gare centrale est un grand moment néoréaliste. Le destin un beau chant contre l’obscurantisme mettant en scène la figure du philosophe Averroès. Alexandrie pourquoi? une œuvre autobiographique dense, au montage syncopé, éclaté, presque comme une opération à cœur ouvert. L’autre un grand film de passions y compris destructrices.

Dans son entretien Chahine revient entre autres choses sur ces quatre films. Il y exprime aussi quelques vérités sur les tensions de son cinéma : amoureux de l’Islam, mais pas des islamistes, volontiers nationaliste lorsqu’il s’agit de parler de l’Égypte, mais en même temps aussi tourné vers l’étranger, critique de l’industrie cinématographique américaine, mais fou de cinema américain… Ces tensions se retrouvent dans ses films par exemple autour du thème des amours impossibles. La présence de la chanson populaire et des danses, dans des oeuvres où la prise de position y compris politique n’est jamais absente est une autre de ces tensions.

Mais le cinéma de Chahine est surtout un art qui se nourrit des formes cinématographiques, convoquées selon le besoin du propos. D’où des œuvres très différentes dans leur facture. Au-delà de cette différence cependant, une inspiration commune domine: celle de ramener les choses montrées et racontées à l’essentiel, aux rapports d’inégalités et de domination, ou pour le dire plus simplement à la réalité des rapports humains, sociaux. Le témoignage d’un très grand cinéaste.

Honoré de BALZAC: Melmoth réconcilié

Tombé éperdument amoureux d’une prostituée dont il entend follement faire sa maîtresse, Castanier, le caissier et homme de confiance de la maison Nucingen s’est horriblement endetté, en profitant de sa réputation d’homme intègre. Poussé au défaut de paiement, il s’apprête à escroquer la banque qui l’emploie et à fuir en Italie pour y mener la grande vie, lorsqu’un étrange personnage, faisant barrage à ses projets, lui propose un pacte singulier: vendre son âme au diable en échange de la satisfaction de tous ses désirs…

On oublie parfois avec quel talent Balzac, l’écrivain réaliste, que certaines habitudes scolaires s’évertuent à réduire à quelques portraits et descriptions d’anthologie, pratiqua aussi en maître le grotesque et le fantastique. Réunis ici dans une nouvelle pleine de fantaisie et d’ironie, ils donnent ce curieux récit qui mêle avec enthousiasme deux veines au demeurant assez differentes: la trame fantastique d’un pacte diabolique inspiré du Melmoth de Mathurin, et l’anatomie sociale d’une profession, celle des caissiers, espèce sociale essentielle au monde de la Bourse et de la Finance. Cela produit un récit assez « baroque » dans son agencement.

Mais qu’on ne s’y trompe pas: sous les dehors d’un texte plein de fantaisie, un de ces « caprices » à la façon d’Hoffmann, c’est un vrai texte balzacien que ce Melmoth réconcilié. Le thème de l’argent y occupe bien sûr la position obsessionnelle que celui-ci a toujours dans les œuvres de Balzac. La nouvelle commence ainsi par une belle description de la profession des caissiers, pétillante d’esprit, un grand moment d’humour balzacien:

« ll est une nature d’hommes que la Civilisation obtient dans le Règne Social, comme les fleuristes créent dans le Règne végétal par l’éducation de la serre, une espèce hybride qu’ils ne peuvent reproduire ni par semis, ni par bouture. Cet homme est un caissier, véritable produit anthropomorphe, arrosé par les idées religieuses maintenu par la guillotine, ébranché par le vice, et qui pousse à un troisième étage entre une femme estimable et des enfants ennuyeux. Le nombre des caissiers à Paris sera toujours un problème pour le physiologiste. A-t-on jamais compris les termes de la proposition dont un caissier est I’X connu ? Trouver un homme qui soit sans cesse en présence de la fortune comme un chat devant une souris en cage? Trouver un homme qui ait la propriété de rester assis sur un fauteuil de canne, dans une loge grillagée, sans avoir plus de pas à y faire que n’en a dans sa cabine un lieutenant de vaisseau, pendant les sept huitièmes de l’année et durant sept à huit heures par jour? Trouver un homme qui ne s’ankylose à ce métier ni les genoux ni les apophyses du bassin? Un homme qui ait assez de grandeur pour être petit? Un homme qui puisse se dégoûter de l’argent à force d’en manier ? »

Petite main de ce monde de la Bourse et de la Finance, Castanier est un de ces êtres caractéristiques du XIXe siècle, vivant dans la touffeur d’un siècle devenu matérialiste et petit, après avoir rêvé de grandeur. Ancien soldat de Napoléon, il a trouvé dans la banque de Nucingen un emploi de confiance qui ne lui permet pas cependant de faire fortune. Jusqu’à ce qu’il décide du moins de se mettre à son compte! A sa manière, Melmoth réconcilié est l’un des grands récits balzaciens de la spéculation, cet emballement qui emporte tout parce qu’il rend à des hommes vivant dans un siècle dominé par la production des richesses matérielles ce rêve de grandeur que l’Histoire leur a ôté. Balzac n’est jamais aussi ironique que lorsqu’il s’agit d’illustrer cet esprit de spéculation qui a envahi tous les domaines de la vie sociale et spirituelle. Pour preuve, l’illusion de Castanier à se croire aimé d’une petite prostituée qu’il pense avoir sorti de sa condition en l’entretenant et qui ne voit pas que les fortunes qu’il y engloutit sont une autre forme d’amours tarifées. Ou encore la fin pleine de fantaisie où le pacte diabolique finit par se négocier à la Bourse!

Plus subtil philosophe qu’on n’imagine souvent, Balzac trouve en outre à nourrir ce motif convenu du pacte faustien d‘une réflexion profonde sur la nature des désirs qu’un siècle de spéculation croirait pouvoir développer sans limite. Car la malédiction du pacte est moins dans le mal qu’il fait ou pousse à faire que dans l’impossibilité d’en jouir durablement :

« Cette énorme puissance, en un instant appréhendée, fut en un instant exercée, jugée, usée. Ce qui était tout, ne fut rien. Il arrive souvent que la possession tue les plus immenses poèmes du désir,
aux rêves duquel l’objet possédé répond rarement. Ce triste dénoûment de quelques passions était celui que cachait l’omnipotence de Melmoth. L’inanité de la nature humaine fut soudain révélée à son successeur, auquel la suprême puissance apporta le néant pour dot.
« 

Pensée profonde! L’homme n’a pas assez de désirs pour nourir durablement le pouvoir qui lui serait donné de satisfaire tous ses caprices. L’excès de plaisirs qui lui est offert révèle le vide de sa nature. Inversement, c’est la limitation de notre possibilité de jouir qui donne au plaisir toute sa puissance. Bref, un plaisir qui ne connaitrait aucune limitation et pourrait être satisfait d’un seul coup perdrait tout intérêt pour nous.

« De même que sa lucidité lui faisait tout pénétrer à l’instant où sa vue se portait sur un objet matériel ou dans la pensée d’autrui, de même sa langue happait pour ainsi dire toutes les saveurs d’un coup. Son plaisir ressemblait au coup de hache du despotisme, qui abat l’arbre pour en avoir les fruits. »

Une LC avec Maggie et Miriam. Prochain rendez-vous balzacien, le 22 juin, avec La maison Nucingen.

Naguib MAHFOUZ: Karnak Café

Le Caire, années 60. Au hasard de ses déambulations le narrateur découvre un jour le Karnak café, tenu par une ancienne danseuse, Qurunfula, qui fut des années auparavant une star de la danse orientale. Devenu un fidèle du lieu, il ne tarde pas à nouer des contacts avec la petite communauté des habitués…

Ceux qui passent par ici régulièrement se seront aperçu sans doute que j’ai bien du mal ces temps-ci à tenir mon blog à jour. Ce n’est pas que je manque de belles lectures à raconter. Mais la vie d’un blog de lecture a ses hauts et ses bas, je crois. Il y a toujours un effort bien sûr à fournir, à la source de l’écriture de ces billets réguliers. Parfois la tension est vertueuse, et permet d’éclairer, d’approfondir la lecture. D’autres fois, les impressions de lectures ne trouvent pas le moyen de sortir de l’intimité de la lecture. Et l’envie de lire, de commencer vite un autre livre l’emporte sur le désir de raconter ou d’analyser. C’est l’état où je me trouve depuis quelques temps.

Si bien que depuis deux ou trois jours je tourne les phrases dans ma tête sans parvenir à trouver comment parler de ce Karnak café. Pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre? Peut-être parce que mon billet précédent, rédigé juste avant ma panne printanière, traitait justement d’un livre sur les cafés. Sans doute aussi parce que je frequente moi-même assidûment ces lieux, que j’ai mes habitudes dans quatre ou cinq d’entre-eux, que j’aime aborder successivement, comme on navigue d’île en île, que j’y travaille habituellement, que j’y lit, que j’y dessine aussi souvent, beaucoup. Je ne pouvais pas manquer donc de parler de ce petit roman de Naguib Mahfouz, que j’ai dévoré justement un matin de la semaine dernière, confortablement installé dans une banquette, au milieu des effluves d’espresso fraîchement coulés et des tintements de cuillères.

Je ne pense pas cependant que ce soit le livre par lequel découvrir cet auteur. Naguib Mahfouz est un écrivain qui a su manier en effet des formes très diverses, selon le moment et surtout les besoins de son écriture. Roman politique, Karnak café n’a pas l’ambition formelle ni l’ampleur d’autres romans de l’auteur. Et il est sans doute plus judicieux, si on veut avoir une idée des sommets que son art peut atteindre, de commencer par un autre de ses livres.

Pourtant, quel roman efficace, en peu de pages cependant, mais d’une densité humaine étonnante! Derriere le premier plan de la vie de café et de ses habitués, c’est toute la toile de fond de l’histoire moderne de l’Égypte que déploie ici Mahfouz, depuis la révolution nasserienne avec ses ambitions d’un renouveau social et culturel jusqu’à la déroute de la guerre des six jours. Publié au lendemain de la guerre du Kippour, l’autre défaite humiliante pour l’Egypte, Karnak Café est d’abord un roman engagé dans le débat qui ne manqua pas de se lever en Egypte sur les raisons de la défaite.

Comment en est-on arrivé là ? Cette question martelée au lendemain de tout échec, aussi bien individuel que collectif, est sans doute la question la plus déchirante que l’on puisse poser à l’Histoire, lorsque celle-ci nous confronte au tragique de l’existence. Hilmi, l’amant de Qurunfula, Ismaïl et Zaynab, qui s’aiment d’un amour tendre et innocent, sont trois étudiants. Suspectés tour à tour d’être des frères musulmans et des communistes, ils font l’expérience de la prison, vivent l’épreuve de la torture, de l’humiliation, sur un malentendu, des soupçons infondés, marquant chaque fois de leur absence la vie de café. A travers le destin malheureux de ces rejetons de la révolution victimes d’un Etat qui s’enlise dans le désir de tout contrôler jusqu’à torturer, violer, tuer ses propres enfants innocents, Mahfouz raconte la faillite d’une communauté politique, sous le regard faussement détaché d’un narrateur qui participe lui-même trop à l’histoire pour ne pas en être, comme l’auteur, l’une des figures.

Arbitraire, paranoïa, humiliation, tout participe à la violence d’un régime qui rêvait de faire entrer l’Égypte dans la modernité et qui ruina lui-même l’espoir qu’il avait su faire lever:

« Jusqu’à ce jour fatal, on avait l’impression d’être les plus forts et que nos pouvoirs étaient sans limite. A notre libération, cet idéal en avait pris un coup. On a perdu une bonne part de notre courage et de notre confiance en nous et en l’histoire. On a découvert l’existence d’une puissance terrifiante, opérant en toute indépendance de la loi et des valeurs humaines.« 

Le récit d’une lente descente aux enfers de la politique!

« Que nous est-il arrivé? J’ai l’impression que nous sommes un peuple à la dérive. Les aléas de la vie et l’impact de la défaite nous ont fait perdre tout sens des valeurs.« 

Joris-Karl HUYSMANS: Les Habitués de café

« Pour quelles raisons les habitués des cafés parisiens s’entêtent-ils à consommer dans un lieu public des alcools de qualité moindre et de prix plus élevé que ceux qu’ils pourraient savourer dans le confort de leur salon ? A quelle «hantise du lieu public» ce besoin peut-il correspondre ?
On trouve dans les cafés des bavards en mal d’interlocuteurs aussi bien que des taciturnes en quête de tranquillité; des joueurs, des ivrognes, des filous – et invariablement, quelques phénomènes. »
(4è de couverture)

Les Habitués de café est, sous sa couverture blanche relevée d’un S serpentin qui prend sans aises, un des delicieux petits livres des Éditions Sillages. Je ne dirai jamais assez de bien de cette maison d’édition. La qualité du papier, des textes, l’élégance et la clarté de la présentation, tout cela en fait l’un de ces délicieux objets, que je collectionne depuis un certain temps. Ils sont le contrepoint, dans ma bibliothèque, à la dématérialisation qui tend à gagner tout notre paysage intellectuel et sensible. Il faut dire que je suis moi-même un grand lecteur de livres au format numérique. Paradoxalement, mais ce n’est peut-être pas un paradoxe du tout, cette activité m’a rendu aussi plus sensible au travail de quelques éditeurs, qui sont de vrais fabriquants de livre, avec toute la noblesse que je pourrais donner à ce mot. Et les petits volumes des Éditions Sillage gagnent à être collectionnés, tant on est sûr d’y trouver, à chaque fois, quelque pépite littéraire. C’est même devenu pour moi un critère, quand je visite une librairie: la présence ou non de ces petits volumes élégants sur les étagères en dit long sur l’hôte précieux ou non que sera le libraire.

Le présent volume réunit quatre textes de Huysmans: avec Les Habitués de café Huysmans nous invite à le suivre dans ces lieux singuliers où quelques habitués se réunissent autour d’un verre, dans ce Paris de la rive gauche bien provincial (ou balzacien) encore par certains côtés. Un délice de petit texte ethnologique. Le Buffet de la gare et Une goguette sont des textes enlevés, croquant avec minutie et une pointe de distance des lieux, des atmosphères. Enfin Le Point-du-Jour nous lance à la découverte de la proche banlieue et de ses plaisirs populaires, d’une plume qui n’est pas sans rappeler le pinceau des impressionistes, plume habile à peindre ces lieux – Boulogne, l’île Seguin- où en cette fin de XIXÈME la ville plonge encore dans la campagne.

Chacun de ces textes a paru d’abord dans la presse, selon la mode de cette sociologie littéraire dans laquelle ont donné bien des écrivains de l’époque. C’est un genre que j’aime beaucoup. Une forme de flânerie, de poésie urbaine qu’on retrouvera encore plus tard sous la plume, bien que d’une autre manière, d’Aragon (Le paysan de Paris) ou de Léon-Paul Fargue (Le piéton de Paris), débarrassée de toute forme de narration autre que celle des impressions. Des jolis petits textes donc, qui sont aussi, en même temps qu’une curiosité, une bonne introduction à l’oeuvre de Huysmans.

Le mystère du café

« Certains breuvages présentent cette particularité qu’ils perdent leur saveur, leur goût, leur raison d’être, quand on boit autre part que dans les cafés. Chez un ami, chez soi, ils deviennent apocryphes, comme grossiers, presque choquants. Tels les apéritifs. Tout homme – s’il n’est alcoolique – comprend qu’une absinthe, préparée dans une salle à manger, est sans plaisir pour la bouche, malséante et vide. Enlevés de leur nécessaire milieu, les dérivés de l’absinthe et de l’orange, les vermouths et les bitters blessent par la brutalité de leur saveur ardente et dure. Et qui dira la liquide horreur de ces mixtures  ! — Servies dans de pâles guinguettes on dans d’opulents cafés, ces boissons fleurent les plus redoutables des vénéfices. Aiguisée par de l’anisette, assouplie par de l’orgeat ou de la gomme, devenue plus débonnaire par la fonte du sucre, l’absinthe sent quand même les sels de cuivre, laisse au palais le goût d’un bouton de métal longuement sucé par un temps mou. Les amers semblent des extraits de chicotin, rehaussés du suc de coloquinte et chargés de fiel ; les bitters rappellent des eaux de Botot ratées et rendues acerbes par des macérations de quassia et de suie ; les malagas sont des sauces longtemps oubliées de pruneaux trop cuits ; les madères et les vermouths sont des vins blancs croupis, des vinaigres traités à la gomme-gutte et aromatisés par on ne sait quelle infâme décoction de plantes  !


Et pourtant, ces apéritifs, qui coupent l’appétit, — tout homme dont ils gâtèrent l’estomac : l’avoue, — s’imposent aux imprudents qui les dégustent, une fois, devant une table à plate-forme, mal essuyée, de marbre. Fatalement, ces gens reviennent et bientôt absorbent, à la même heure, chaque jour, des corrosifs qu’ils pourraient cependant se procurer, de qualité moins pernicieuse, de prix plus bas, chez des marchands, et savourer, mieux assis, chez eux. Mais ils sont obsédés par la hantise du lieu public ; c’est là que le mystère du café commence.

Joris-Karl HUYSMANS, Les Habitués de café, Éditions Sillage, 2015

Honoré de BALZAC: Pierre Grassou

Pierre Grassou, dit Fougères, est un peintre mediocre qui, à force de patience et d’un travail acharné, a su réussir à la fin de la Restauration et sous la Monarchie de juillet, un petit talent, barbouilleur de toiles qui ont fait leur effet, jusqu’à la Cour, inspirées des peintres anciens. Pendant des années, Grassou a survécu en revendant ses toiles à un prix modique, à un marchand malhonnête, Elias Magus, qui a su mettre à profit son talent imité des Rembrandt, Titien, etc. Un jour, Magus surgit dans l’atelier, introduisant un certain M.Vervelle, un bourgeois entiché d’art, qui voudrait faire faire son portrait et celui de sa famille…

Cette courte nouvelle est de ces récits pleins d’espièglerie, qu’on trouve ici ou là au détour du colossal ensemble de La Comédie humaine. A travers le portrait de Pierre Grassou, un peintre honnête, mais sans talent, qui sait cependant reconnaître son manque de génie, mais finit par trouver une clientèle auprès des bons bourgeois de la Monarchie de juillet, Balzac se livre à la satire des rapports de la bourgeoisie et de l’art. Pour l’occasion, Balzac se fait peintre lui-même, montrant au passage son talent à croquer rapidement un lieu, une caricature. Il y a du Daumier dans le portrait « potager » qu’il donne de la famille Vervelle: Monsieur, une sorte de melon couronnant un ventre de citrouille vêtue de drap bleu, Madame, « une noix de coco surmontée d’une tête et serrée par une ceinture », leur asperge de fille au cheveu jaune-carotte!

Tout le long du récit, Balzac prépare la chute. On anticipe ce qu’Elias Magus a pu faire des tableaux de Grassou. On s’inquiète un peu en apprenant que M.Vervelle a constitué l’essentiel de sa collection de maîtres anciens auprès du marchand malhonnête. La fin heureuse, qui ne sera pas celle qu’on aurait pu craindre, lorsque M.Vervelle finit par découvrir le pot aux roses, vaut à elle seule comme un commentaire de la médiocrité des temps. Des temps égalisateurs, confondant dans la même soupe bourgeoise le prestige que l’art donne et la recherche du vrai talent, incapables de reconnaître les vrais artistes de génie, tel Joseph Bridau, le grand peintre de La Comédie humaine, inspiré de Delacroix, ne convoitant la possession des oeuvres d’art et la proximité des artistes que pour ce supplément d’âme que donne l’art à ceux qui n’ont que la fortune pour s’illustrer. Pourtant, derrière la grande farce d’un temps dominé par l’argent et la dévaluation des valeurs culturelles que cette domination produit, il reste une place pour l’authentique recherche artistique, une recherche hélas sortie pour ainsi dire de la scène centrale de la société moderne, condamnée peut-être à devenir une activité incomprise. Marié à la grande asperge, reconnu, décoré et riche, Pierre Grassou n’échappera pas à la malédiction du demi-artiste, qui sait reconnaître son manque de talent, est fêté par la société, mais n’est pas reconnu par les siens.

Cette nouvelle a été lue dans le cadre d’une LC avec Maggie. Prochaines LC: Le Bal de Sceaux (27 avril); Melmoth réconcilié (23 mai).

Honoré de BALZAC: L’Élixir de longue vie

Le jeune Don Juan Belvidéro est un joyeux jouisseur de Ferrare. Au cours d’une nuit de débauche, un serviteur vient annoncer à don Juan que son père se meurt. Le jeune homme se rend auprès du vieillard, qui lui annonce le fruit de vingt longues années d’études: il a découvert un élixir de longue vie dont il suffira au fils d’enduire le corps du père après sa mort pour le ressusciter…

Avec cette nouvelle écrite dans le style des récits effrayants de 1830 et du fantastique exubérant d’E.T.A. Hoffmann dont le goût se répandait en France, Balzac signe un de ces petits trésors caractéristiques d’une œuvre décidément bien riche.

La nouvelle est elle-même assez complexe si on considère comment Balzac y croise deux motifs: le thème de l’élixir d’immortalité et l’histoire de Don Juan, qu’il complique à loisir, dans un jeu virtuose et divertissant avec les références et lieux communs du fantastique qui n’est pas sans rappeler la manière d’Hoffmann justement.

L’élixir de longue vie découvert par le vieux Belvidéro – en fait un élixir de résurrection – place celui qui veut en profiter sous la dépendance d’autrui. Découvrant un peu trop tard, c’est-à-dire au terme de sa vie, que son fils entend bien voir son père mourir, le vieux Belvidéro en sera la première victime. Victime aussi, Don Juan, bien sûr, malgré toute l’application mise à préparer son propre fils à la tâche – mais on ne se joue pas indéfiniment du destin! Surtout lorsque celui-ci tient dans le flacon fragile d’une liqueur précieuse…

Le motif de la mort naturelle d’un père qui, parce que l’immortalité que son fils pourrait lui donner lui est refusée, est vécue comme un assassinat donne à la nouvelle l’un de ces développements macabres caractéristiques du fantastique noir avec lequel Balzac ici joue de façon espiègle. Versant un goutte d’élixir dans l’œil du vieux Belvidéro qui brille brusquement d’une nouvelle jeunesse, Don Juan s’empresse de saisir un linge pour écraser cet œil. L’acharnement sur le corps du père afin de s’assurer qu’il est bien mort ne cesse qu’une fois un lourd monument construit pour peser sur sa tombe – signe qui sera pris par tous comme une manifestation de piété filiale, dans un retournement ironique qui est l’envers ricanant du fantastique macabre!

Don Juan, sa révolte contre le sacré naissent de ce « crime » initial. Bon lecteur du mythe, Balzac en effet a vu en don Juan l’athée avant le coureur de jupons. Ce qui ne l’empêche pas à son tour de jouer avec le mythe, dans une fin alternative -et délirante!- qui n’est pas le moins plaisant de ce récit décidément bien curieux.

La nouvelle commence et finit dans une théâtralité assumée: la scène d’orgie initiale, la scène de canonisation finale d’un don Juan à demi-ressuscité dans une cathédrale grimée en un pandemonium satanique sont deux moments forts d’une nouvelle que je n’ai pas pu ne pas rapprocher à la lecture, pour mon plus grand plaisir, de certaines scènes du cinéma de Fellini.

Bref, cette LC de Balzac, entreprise avec Maggie offre, une fois de plus, l’occasion de se plonger dans l’œuvre d’un écrivain décidément bien divers et riche en impressions différentes. Encore un grand texte donc, que j’avais négligé à tort jusque là. Prochains rendez-vous le 23.03 avec Pierre Grassou et le 23.05 avec Melmoth reconcilié.

Ivan TOURGUÉNIEV: Moumou

« Tout au bout de Moscou, dans une maison grise, agrémentée d’une colonnade blanche » vit une vieille femme de haut rang. Ne sachant trop quoi faire de ses jours et de ses nuits, elle se comporte de manière tyrannique à l’égard du nombreux personnel qui la sert de manière servile. Le portier Gérasime, un grand gaillard sourd-muet ramené de la campagne, dont tout le monde se moque un peu quand il a le dos tourné, n’est pas le dernier à la tâche. Timidement, il est tombé amoureux de Tatiana, une blanchisseuse de la maison. Mais voici que la vieille aristocrate se mêle de marier Tatiana à un cordonnier ivrogne…

Écrite en avril-mai 1852, alors que l’auteur se trouvait en détention à Saint-Pétersbourg, la nouvelle Moumou est un de ces joyaux comme on en trouve en abondance dans l’oeuvre de Tourguéniev. Mêlant la critique sociale et un portrait tout à la fois humoristique, émouvant, pathétique, c’est un de ces petits bijoux qu’on pourrait lire en France sous la plume d’un Maupassant par exemple. Le lien entre les deux écrivains d’ailleurs est patent, et j’aurai peut-être l’occasion d’éclairer davantage cette question dans un prochain billet (vous l’aurez compris, je suis engagé encore pour quelques temps dans l’oeuvre de Tourguéniev, qui m’accapare presque totalement ces temps-ci…).

Pour des raisons un peu confuses, Moumou réussit à passer la barrière de la censure et fut publié en 1854. Inutile de préciser que le censeur qui laissa passer le texte fut sevérement tancé! On aime parfois à moquer l’aveuglement de la censure, et peut-être une forme d’inculture. En l’occurrence, le fonctionnaire chargé de rédiger un rapport à la suite de cette « bévue » par la Direction centrale de la censure aurait fait un très bon critique littéraire. Peut-être le fut-il par ailleurs. Car si ses mauvaises raisons sont autant de bonnes raisons pour nous, qui donne toute sa valeur au texte de Tourguéniev, en tout cas le censeur savait lire: « Je trouve que la publication du récit qui porte le titre de Moumou est déplacée, car il présente un vilain exemple de la façon dont les maîtres utilisent leur pouvoir sur leurs serfs. […] En lisant ce récit, le lecteur doit obligatoirement être plein de compassion pour un paysan opprimé, sans être fautif, par l’arbitraire seigneurial. […] Dans l’ensemble, les tendances et en particulier le ton de l’œuvre indiquent à l’évidence que le but de l’auteur consistait à montrer à quel point les paysans sont opprimés par leurs seigneurs sans être fautifs, souffrant uniquement de l’arbitraire de ces derniers et des exécutants aveugles, eux-mêmes paysans, des caprices de leurs maîtres. »

Il y a en effet quelque chose dans la nouvelle de Tourguéniev qui dépasse le sort des personnages mis en scène: son texte est une dénonciation du système du servage; la vieille dame (inspirée par la mère même de l’auteur – Tourguéniev avait des comptes personnels à régler!), un des nombreux exemples de la tyrannie seigneuriale; le portier Gérasine, l’incarnation du peuple russe, à la fois brimé et naïf.

Et pourtant, le talent de Tourguéniev tient d’abord à son art de romancier, qui ne sacrifie jamais le récit à une abstraction ou une idée. Ses personnages sont des types, c’est-à-dire des figures incarnées, qu’il cerne avec la précision d’un portraitiste avisé. Empêché de se déclarer auprès de celle qu’il aime, Gérasime qui, sous ses dehors de bête brute cache un cœur délicat, reporte son affection sur un chien, qu’il sauve de la noyade. Tout son personnage tient dans ce double regard que permettent de porter sur lui l’entourage (qui le craint et en rit) et ses actions (qui révèlent l’envers simple et bon du personnage). Oscillant de l’humour (car Gérosime aussi fait rire) à un registre plus pathétique, la langue de Tourgueniev épouse ce double regard. Et fait mouche!