Catégorie : Les expos de Cléanthe

Lydie Jean-Dit-Pannel. Alive.

Retour au musée de Dole, dont j’ai déjà parlé quelques fois ici. J’aime beaucoup Dole, petite sœur jurassienne de Dijon et de Besançon, qui vaut assurément le coup d’œil. Si vous n’y êtes jamais allé, profitez d’un passage éventuel en Bourgogne-Franche-Comté pour vous y arrêter. La ville, située à mi-chemin de Dijon et de Besançon (un beau camp de base peut-être pour visiter les deux belles rivales « bourguignonnes »), a tout en tout cas pour séduire: un beau patrimoine architectural étagé au dessus du Doubs qui passe en contrebas, une tout aussi intéressante librairie, du genre de ces librairies que j’aime qui ont une âme, un cœur, et bien sûr le musée des beaux-arts de Dole dont je ne dirai jamais assez tout le bien que j’en pense. Si vous savez que Dole est sans aucun doute le modèle du Verrières du roman de Stendhal, Le Rouge et le Noir, je crois que j’aurai fini d’attiser votre curiosité. Bon, fin de la séquence de promotion touristique!

Or justement, Alive, la rétrospective qu’organise en ce moment le musée de Dole autour de l’oeuvre de Lydie Jean-Dit-Pannel est l’une de ces belles expositions d’art contemporain qui devraient valoir au musée et à la ville d’être plus connus qu’ils ne le sont. J’y ai passé hier un moment passionnant.

Comment décrire ce travail, sinon par l’engagement récurrent, obsessionnel de l’artiste dans une œuvre qui vise tout à la fois à dire la beauté du monde et à dénoncer la catastrophe écologique et sociale qui le menace? Car Lydie Jean-Dit-Pannel, c’est d’abord un corps, à la belle présence charnelle, qui incarne tous ses engagements, un corps-oeuvre d’art tatoué de papillons colorés et de paroles entrelacées, et les personnages qu’elle incarne, femme-papillon, héroïnes d’Alien ou de King Kong, ou plus récemment Psyché abandonnée par l’Amour. Corps-sujet, et jamais objet, cependant, même si il s’offre au regard qui le contemple dans une série de travaux où elle le met en scène, notamment, dans des paysages hantés par la présence du danger nucléaire ou désolés par les pollutions humaines, jouant des tensions ou des ambiguïtés qui le traversent.

Dans le catalogue d’exposition, Florian Gaité expose sa demarche:

En 2003, Lydie Jean-Dit-Pannel rencontre le papillon monarque à l’insectarium de Montréal. Symbole de la vie éphémère et de la puissance esthétique de la nature, il est aussi devenu à ses yeux le martyr d’un monde sacrifié sur l’autel de la croissance et de la productivité capitalistes. Vanité parmi les vanités, menacé de disparition, l’insecte est aussi un glorieux survivant, qui doit accomplir un périple de près de 4000 km pour faire persévérer son espèce. Chaque année en effet, ce sont des millions de spécimens qui migrent à travers l’Amérique pour trouver un lieu de reproduction, une performance qui fascine Lydie Jean-Dit-Pannel au point de s’identifier à ce voyageur déterminé, qui traverse le monde pour défier la mort.

[…]

En voie d’extinction, les Monarques trouvent avec les tatouages de Lydie Jean-Dit-Pannel le moyen d’une résistance symbolique. Réalisées à chacun de ses voyages, comme un rituel et un hommage, les reproductions de Monarque femelle à l’échelle 1, quarante-sept à ce jour, recouvrent tout son corps. Sa collection dans la peau, elle inscrit le souvenir contingent de ses pérégrinations comme les existences éphémères des papillons dans la durée de sa propre vie.

Un corps donc déposé, mettant en scène, dans un geste qui continue cependant à s’affirmer comme esthétique, sa propre impuissance devant le monde comme il va et sa colère, entre désillusion donc et émerveillement. Si elle s’affirme résolument contemporaine avec des références explicites au punk, à David Bowie, à Bukowski, l’oeuvre de Lydie Jean-Dit-Pannel s’enracine ainsi dans une histoire de l’art aux renvois multiples. Je ne sais pas si l’artiste a songé à ces références. La création artistique est faite aussi de rencontres souterraines. Mais il y a dans cette esthétique de la catastrophe, c’est en tout cas comme cela que j’ai reçu son œuvre, quelque chose notamment d’une poétique des ruines, cette méditation sur les beautés du monde, dont nous prenons conscience au moment même où elles menacent de s’effacer et nous sont révélées dans leur fragilité, qui paradoxalement les rend plus belles encore, sauf qu’il s’agit ici des beautés naturelles, donc de la survie de notre monde, de notre humanité, et que cette beauté des ruines n’est plus seulement une beauté mélancolique, mais une beauté tragique.

Peut-être l’image du Christ pleurant sur les malheurs du monde, qui a hanté toute une histoire de la peinture, n’est-elle pas loin non plus du travail de Lydie Jean-Dit-Pannel, qu’elle incarne au féminin, comme l’ange Damiel l’incarnait déjà dans cette reprise post-punk du motif par le Wim Wenders des Ailes du désir, traversée des litanies de Nick Cave et du spectacle des cicatrices d’une ville magnifiée sous l’œil de la caméra qui n’en cache aucune des blessures. Mais peut-être que je m’avance trop. Je ne sais pas. Chacun reçoit une œuvre qui le touche avec ses propres images, sa propre histoire artistique que l’oeuvre marquante sait revivifier aussi, ou surprendre. Et c’est pour sûr un travail marquant de ce type que celui de Lydie Jean-Dit-Pannel que je suis vraiment très heureux d’avoir découvert hier.

Lydie Jean-Dit-Pannel – Alive. (Une rétrospective). Du 21 février au 24 mai 2020 (prolongé jusqu’au 30 août). Au musée des Beaux-arts de Dole (Jura).

Clément Cogitore

Retour de vacances où, comme d’habitude, je vois, lis et fait plein de choses, mais où j’éprouve tant de mal à tenir mon petit carnet de lectures à jour. Parmi les belles expériences de ces 15 derniers jours, l’exposition Clement Cogitore, à la Base sous-marine, à Bordeaux, un lieu dont j’avais déjà dit beaucoup de bien cet été. Sous la pluie bordelaise de ce 24 décembre, la friche d’où émerge le beau lieu d’exposition méritait à elle seule la visite, pour qui apprécie la poésie particulière des environs portuaires. Une forme d’urbanité bien adaptée justement au travail de Clément Cogitore.

Cogitore est un cinéaste qui réalise des films sortis en salle. C’est aussi un vidéaste travaillant comme ici à des installations où l’image filmique renvoie de façon récurrente aux conditions de sa production et à une forme de ritualisation pouvant rejoindre à l’occasion la question du sacré. Ainsi, le très beau Passages, une vidéo de 4 min, de 2006, qui dans un traveling traversant un lieu architectural énigmatique finit par révéler des statues puis un banquet qui pourrait être une Cène, soulignant la parenté des rituels de la liturgie et de ceux du cinéma. Une sorte de mystique de l’image, de ses révélations, de ses mystères.

Plus minimaliste, Travel(ing) (2005) visionne sur l’arrière d’un camion filmé de nuit le long d’une route le même itinéraire vu de jour, cependant que le visiteur de l’exposition s’invite lui-même dans l’image sous la forme d’une projection de sa propre silhouette par un jeu subtil d’ombres chinoises qui viennent à la fois révéler la présence du spectateur sans lequel rien n’existerait et boucher la représentation.

A la limite de la photographie, Porteur (2004) propose quelque chose comme une image fixe, presque immobile: un homme porte sur ses épaules une sorte d’ecran-totem. Le léger bougé de la figure, le tremblement au ralenti de l’image donne à tout cela la forme d’une sorte de flottement hésitant entre la réalité et le rêve.

D’autres œuvres de Cogitore sont à voir dans l’exposition. Mais rien ne résume sans doute mieux sa recherche que le beau travail sur Les Indes galantes de Rameau réinterprétées à la lumière du Krump, une danse urbaine inventée suite aux émeutes urbaines de Los Angeles à la fin des années 90. Théâtre et cinéma, tensions du corps dansé et du corps révolté, avec en ligne de mire la question de l’ethnocentrisme et de l’exotisme qui se prolonge jusque dans la condition sociale des populations issues de certaines régions du monde dans les quartiers des grandes villes occidentales – autant de questions qui, croisant l’histoire et la géographie, traversent le beau ballet filmé par Cogitore.

Expo Clément Cogitore, La Base sous-Marine, Bordeaux, du 15 octobre 2019 au 5 janvier 2020

Giulia Andreani. La cattiva

Née à Venise, Giulia Andreani est une jeune artiste italienne qui s’est installée et qui travaille à Paris. Pensionnaire de la Villa Médicis à Rome en 2017-2018, elle est, ces mois-ci, au centre d’une assez riche actualité artistique: après Labanque de Béthune et la galerie Max Hetzler à Paris, c’est le musée de Dole, dans le Jura, qui propose une exposition monographique de l’artiste.

Exposition passionnante… J’ai beaucoup aimé cette peinture au croisement de l’aquarelle et de la photographie. Peintre figurative, Giulia Andreani interroge en effet dans ses tableaux la présence des femmes dans l’Histoire, ou plutôt leur effacement. Sa technique, de grands monochromes, où dominent les différentes nuances du gris de Payne, cette non couleur bleutée tout juste bonne habituellement à assombrir la palette de l’aquarelliste, pointe à la fois les « travaux de dames » (l’aquarelle justement, la broderie…), tous ces formes mineures, dans lesquelles on a longtemps enfermé l’activité artistique des femmes, et donne à ses compositions, créés le plus souvent à partir d’icônes photographiques, cette unité de la matière peinte qui fait de l’art de Giulia Andreani tout autre chose qu’un art conceptuel. Le portrait, la peinture d’Histoire retrouvent ainsi chez elle une forme de vitalité qui n’est pas sans poser non plus la question, d’une manière sensible, de cet autre effacement dont l’art contemporain se fait souvent le véhicule: celui de la figuration, et même tout simplement de la possibilité d’une telle figuration, tant celle-ci convoque de signes, de discours dont nous avons désappris à faire parler les images.

Dans ses vastes fresques, le collage domine, donnant aussi un air d’étrangeté à des représentations parfois provocatrices: Ainsi La gifle, toile saisissante qui associe l’image d’une lanceuse de disque participant à une compétition sportive en Palestine en 1937 et celle d’un athlète lors des jeux olympiques de Berlin de 1936 façonnée par Leni Riefenstahl, associée à la propagande du IIIe Reich.

La gifle

Mais ce sont ses portraits qui m’ont le plus touché – car il s’agit bien là d’un art qui sait toucher encore, jusque dans ses revendications féministes, politiques. Un art qui touche et qui émeut? Voilà une conception bien peu moderne de l’art penseront peut-être certains. Dans son rapport à la photographie, l’un des mérite de Giulia Andreani est justement de savoir refuser de se faire enfermer dans une conception aussi restrictive de l’art. Et c’est tant mieux.

Giulia Andreani. La cattiva. Du 4 octobre 2019 au 2 février 2020. Au Musée des Beaux-Arts de Dole (Jura)

Max Beckmann. La collection Classen

Vie nocturne, scènes de café, foires et manèges, paysages urbains – en tout 50 dessins et gravures de Max Beckmann issus de la collection privée du couple Christa et Wolfgang Classen sont réunis en ce moment à Freiburg. Max Beckmann est un artiste encore assez peu connu en France. Il s’agit pourtant d’un des peintres allemands majeurs de l’entre-deux-guerres.

L’exposition de Freiburg n’est pas très grande. Mais on peut y profiter des œuvres en toute tranquillité. C’est un des intérêts des musées allemands, en plus d’illustrer des mouvements de l’art assez peu montrés en France. Si bien qu’après une semaine de cohue parisienne (aussi enthousiasmante pour ce que j’ai vu qu’épuisante tellement il faut parfois savoir jouer des coudes devant les tableaux, ce qui nuit quand même un peu à la contemplation… mais j’en reparlerai dans de prochains billets), j’ai vécu cette journée à Freiburg comme un retour au calme et aux vraies joies de l’expérience artistique. Un moment de retrouvailles aussi avec une ville dans laquelle j’aime tout particulièrement flâner à l’automne pour cette ambiance si particulière qu’on y trouve, ses ruelles pavées au pied de la Forêt Noire, ses cafés, son campus universitaire qui s’ouvre jusque dans le centre ville et pour ne rien gâcher le confort confortable (gemütlich disent les allemands) de ses auberges (le pays de Bade est une des régions où on mange très bien en Allemagne!).

Le Haus der graphischen Sammlung offre deux fois par an de très intéressantes expositions graphiques. Celle qui est proposée en ce moment présente une partie du travail de Beckmann que je connaissais mal. Réduit à des lignes, en noir et blanc, l’oeuvre graphique de ce grand coloriste en tire une rage, sans concession, quelque chose de très fort, vraiment.

Max Beckmann, Der GroBe Mann (Jahrmarkt, Blatt 5), 1921, Sammlung Classen © VG Bild-Kunst, Bonn 2019, Photo: Axel Killian

Les perspectives inversées, la démultiplication des points de fuite, la construction quasiment cubiste de certains paysages urbains illustrent avec brio la manière d’un artiste de plein pied dans la modernité des années 20. Ailleurs, le remplissage de la feuille par une foule de personnages qui saturent pour ainsi dire l’espace graphique (une construction particulièrement efficace dans les scènes de cabarets ou de foires) font de Beckmann un des grands poètes de la vie urbaine des grandes cités modernes, et en particulier de Frankfort et de Berlin où l’artiste vécut.

Bref, c’est un très joli moment que l’on trouve à passer en compagnie de cet artiste majeur.

Max Beckmann, Frauenbad, 1922, Sammlung Classen © VG Bild-Kunst, Bonn 2019, Photo: Axel Killian

Le Museum für Neue Kunst, qui organise l’exposition Beckmann, propose dans le même temps dans ses locaux une exposition sur Scherer, un expressionniste peu connu, mais dont le travail m’a l’air aussi très intéressant. Malheureusement, je suis arrivé trop tard au musée (les musées allemands ferment tôt!) pour pouvoir profiter de l’exposition. Mais j’en reparlerai sans doute à une autre occasion.

Max Beckmann. La collection Classen. Du 26 octobre 2019 au 16 février 2020. Au Haus der graphischen Sammlung. Freiburg im Breisgau (Allemagne).

Sempé en liberté

Jean-Jacques Sempé est né à Pessac, près de Bordeaux. Le Musée Mer Marine de Bordeaux, récemment installé dans le nouveau quartier qui surgit de terre autour du récent Musée du vin dans un ancien quartier de docks et de ports à l’ouest de la ville (quartier extraordinaire, qui mériterait à lui seul tout un billet) a choisi cet été de consacrer une belle rétrospective au travail du dessinateur. Des premiers dessins d’humour signés « DRO » publiés en 1951 dans Sud Ouest Dimanche aux célèbres couvertures du New-Yorker, c’est en effet toute l’oeuvre de Sempé qui est ici résumée dans une exposition attachante. Dessins d’humour, regard facétieux sur le monde, poésie de la vie parisienne, décalage entre la petitesse de la vie humaine et le gigantisme des grands ensembles où elle évolue et des problèmes qui se posent à elle, insouciance d’un groupe d’enfant sur la plage, charme de musiciens amateurs ou joies et liberté de la vie new yorkaise, tout Sempé est là, avec cette fluidité de la ligne, cette poésie de la touche, cette douceur de l’aquarelle, rehaussée parfois de traits au crayons de couleur, cette légèreté qui caractérise l’ironie d’un regard à la fois tendre et décalé. Une exposition attachante à voir absolument si vous passez par Bordeaux.

Sempé en liberté. Du 29 mai au 6 octobre 2019. Au Musée Mer Marine à Bordeaux.

Expo Harry Gruyaert

De grandes étendues de plage, des cieux travaillés comme au pinceau par-dessus. Ailleurs de belles transversales réunissant différents plans étagés. Des collages de cabines, baraques à frites, vieux gréements. A la base sous-marine de Bordeaux, lieu d’exposition étonnant qui à lui seul mérite la visite, est présenté en ce moment le beau travail de Harry Gruyaert.

J’ai découvert ce photographe pour l’occasion. Et je dois dire que c’est une très belle découverte. J’ai adoré cette exposition que j’invite quiconque passe par Bordeaux à venir découvrir absolument.

Il y a en effet quelque chose de pictural dans les photographies de Gruyaert qui en font à la fois tout le charme et l’attrait fascinant. Un travail sur les lumières, les reflets, les matières, les textures, le grain même de l’image qui en souligne la matérialité et vient tout droit de la peinture, lorsqu’elle se fait elle-même réflexion sur la matière de la représentation. Dans certaines photos le grain, sensible, offre un rendu presque pointilliste. Ailleurs ce sont des noirs sublimes. De grandes bandes verticales découpent parfois l’image qui ailleurs procède aussi comme par collage, en particulier dans la représentation de l’univers hétéroclite des ports. C’est un travail très sensible, évocateur, poétique, qui fait parfois penser à Hopper ou à certains cadrages cinématographiques… Un photographe majeur à découvrir cet été à Bordeaux.

Expo Rivages de Harry Gruyaert, La Base sous-Marine, Bordeaux, jusqu’au 22 septembre 2019.