Ancien mineur polonais, Andreas a fini sous les ponts de Paris. Un soir, le clochard croise un monsieur bien vêtu, qui lui remet une somme de 200 francs en échange de la promesse de les déposer dès qu’il pourra auprès de la petite Sainte Thérèse lors de la messe du dimanche à l’église des Batignolles…

Honnête bien que sans-abri, comme il le dit lui-même,  Andreas n’aura de cesse de ramener l’argent qui lui a été prêté. Cependant, avant que dimanche ne soit là, pourquoi ne pas profiter de son pécule? Entre les doigts d’Andreas, l’argent file vite. C’est l’occasion  de s’offrir un bon repas, quelques verres, une chambre d’hôtel, un brin de toilette. La reconquête de la dignité tient à si peu de choses… On pourrait presque sous-titrer cette Légende du saint buveur: « Histoire d’une résurrection ».

On le pourrait si ne s’y ajoutait pas l’ironie de l’auteur. La somme épuisée, voilà que le miracle se reproduit. Tandis que la tentative de se rendre à la sortie de la messe du dimanche à l’église des Batignolles se voit repoussée plusieurs fois. Dans cette ronde, Andreas, clochard sublime, profite de la grâce qui lui est offerte sans jamais en abuser, confiant dans la vertu du miracle au gré d’aventures qui se répètent dans un rythme burlesque: quelques apéritifs qui ont une fatale tendance à s’enchaîner (et à réduire d’autant son pécule), des plaisirs au charme vite épuisé, des rencontres qui le ramènent à sa Pologne natale. Le tout prétexte à des remarques douces-amères de l’auteur énoncées avec une sorte de détachement égale à celui dont fait preuve son héros de clochard et qui est l’un des charmes manifestes de la nouvelle.

Ils ne savaient plus quoi faire, maintenant qu’ils avaient étourdissement épuisé les ressources de l’expérience essentielle qu’ont en partage l’homme et la femme. Alors ils décidèrent de faire ce que font les gens de notre époque, quand ils ne savent plus quoi faire: ils allèrent au cinéma.

Il y a sans doute dans Andreas beaucoup de Joseph Roth. Romancier autrichien de génie (la sublime Marche de Radetzky notamment) passé par Berlin (où il signa de nombreuses chroniques qui sont un document unique sur la vie dans la capitale allemande sous la Republique de Weimar), Joseph Roth a fini refugié à Paris, après la nomination d’Hitler au poste de chancelier du Reich. Six ans d’une vie précaire, survivant grâce à l’aide financière notamment de Stefan Zweig. Des années difficiles donc, gagnées par l’alcoolisme. En 1939, Joseph Roth meurt, quelques semaines avant la publication de La Légende du saint buveur, son dernier texte.