Catégorie : Extraits et citations

Une motivation d’ordre privée

Je vous ai dit tout à l’heure que seule la sphère privée m’intéresse. Il faut que je revienne là-dessus. Je veux dire par là que, si l’on veut bien y prêter attention, on ne peut manquer d’en arriver à la conclusion que tous les soi-disant grands événements historiques doivent en vérité être rapportés à un ou plusieurs facteurs en rapport avec la vie privée de ceux qui en sont à l’origine. On ne devient pas pour rien, c’est-à-dire sans une motivation d’ordre privé, général en chef ou anarchiste, socialiste ou réactionnaire ; et toutes les actions, grandes, nobles ou viles, qui ont changé le monde d’une certaine façon, sont les conséquences de quelques événements tout à fait insignifiants et dont nous n’avons aucune idée.

Joseph ROTH, Confession d’un assassin racontée en une nuit (traduit par Pierre Deshusses, Editions Payot et Rivages, coll. Rivages poche, 2014)

Lire un livre

Lire un livre, c’est presque aussi passionnant que d’écouter parler l’homme qui l’a écrit. C’est encore meilleur, dans un sens, parce qu’on n’a pas besoin d’être poli avec lui. On peut le faire taire quand on le veut en fermant le livre et en en prenant un autre. Et l’on peut ôter ses souliers et mettre les pieds sur la table.

Fredric BROWN, La nuit du Jabberwock

Fin de villegiature sur la Mer Noire

Vers la mi-août, la nouvelle lune amena brusquement une affreuse période d’intempéries comme seules en connaissent les côtes septentrionales de la mer Noire. Tantôt, pendant des journées entières, un épais brouillard couvrait la terre et la mer, et l’énorme sirène du phare beuglait, nuit et jour, tel un taureau furieux. Tantôt, d’un matin à l’autre, tombait sans interruption une pluie fine comme de la poussière d’eau, changeant les chemins et les sentiers argileux en un épais bourbier où s’enfonçaient désespérément camions et voitures. Tantôt s’élevait du nord-ouest, du côté de la steppe, un furieux ouragan : et alors les cimes des arbres se balançaient sans cesse, pliant et se redressant comme des vagues sous la tempête, les toits en tôle des villas grondaient pendant la nuit comme si quelqu’un eût couru sur eux en souliers ferrés, les châssis des fenêtres tressaillaient, les portes claquaient et les tuyaux de cheminée hurlaient sauvagement. Quelques barques de pêche se perdirent au large, deux ne revinrent pas : quinze jours plus tard, les corps des pêcheurs furent rejetés à divers endroits du rivage.
[…]
Mais au commencement de septembre, brusquement le temps changea. Les jours se succédèrent calmes et sereins, plus clairs, plus ensoleillés, plus chauds qu’au mois de juillet. Dans les champs desséchés, l’araignée d’automne jeta sur la pointe des chaumes l’éclat vacillant de sa toile. Les arbres apaisés se résignaient à laisser choir leurs feuilles jaunes, silencieusement.
La princesse Véra Nicolaïevna Cheïne, femme du maréchal de noblesse de la province, n’avait pu quitter la plage, par suite de réparations à son hôtel. Et elle goûtait maintenant pleinement la joie des beaux jours tardifs, du silence, de la solitude, de l’air pur et de la brise salée, caresse légère de la mer.

Alexandre KOUPRINE, Le Bracelet de grenats (1911), traduction d’Henri Mongault, Editions Sillage

En face de sa chaise, il y avait un miroir

Il était assis, donc. En face de sa chaise, il y avait un miroir et il ne put s’empêcher de considérer son visage. Ce fut comme s’il se voyait pour la première fois. Il fut terrifié, en tout cas. Il comprit pourquoi, ces dernières années, il avait eu si peur des miroirs. Car ce n’était pas une bonne chose de voir de ses propres yeux sa déchéance. Tant qu’on n’était pas forcé de voir son visage, c’était presque comme si on n’en avait pas, ou comme si on avait encore l’ancien, celui d’avant la déchéance.

Joseph ROTH, La légende du saint buveur, traduction de Maël Renouard, Éditions Sillages, 2016

Le modèle

Dans une nouvelle de Bernard Malamud intitulée Le Modèle, un retraité qui avait peint dans sa jeunesse demande à une agence de lui envoyer un modèle. La séance se passe mal; l’homme est de plus en plus troublé; la femme finit par se lever et lui lance: « J’ai sincèrement l’impression que vous ne m’avez pas peinte du tout. Du reste il me semble que ce n’est pas la peinture qui vous intéresse. Ce qui vous intéresse, c’est de laisser vos yeux errer sur mon corps nu, pour des raisons bien à vous. Je ne sais pas quels sont vos besoins personnels, mais je suis sûre et certaine qu’ils ont peu à voir avec la peinture. » Le vieil homme, horriblement gêné, se confond en excuses, mais la femme ne s’en tient pas là. « Je suis peintre, dit-elle, et je pose parce que je suis fauchée mais je sais reconnaître un imposteur. » Pour laver l’affront, elle exige que le vieillard se déshabille et, tandis qu’il se tient là devant elle, nu, pitoyable, couvert de honte, elle le croque avec talent et mépris.

Dans le film Mina Tannenbaum, on voit deux jolies femmes élèves aux Beaux-Arts croquer un modèle mâle. Cela existe aussi, c’est incontestable… Mais aucune dose de parité, aucun discours sur l’égalité et la dignité ne rendra symétriques les comportements désirants, érotiques, visuels, séducteurs, artistiques des hommes et des femmes. Car le mot sexe dit bien ce qu’il veut dire, à savoir scission. On ne mettra jamaisde l’ordre là-dedans, et c’est tant mieux…

Nancy Huston, Poser nue (2017)

Le prix de la sueur des hommes

La vie de ce blog a ceci de singulier qu’alors que je promettais il y a déjà plusieurs mois un retour régulier par ici, voilà que quelques grandes lectures estivales m’ont conduit de nouveau à négliger ce petit carnet. Pourtant ces écritures régulières me manquent. Dans l’éloignement je sens de plus en plus comment, en m’obligeant à preciser mes impressions, les notes collectionnées contribuent à la trace laissée en moi par mes lectures. Le désir d’enchaîner rapidement plusieurs livres, quelques lectures pressées aussi, et puis deux bons gros romans fleuves dans lesquels je me suis lancé ont retardé de nouveau les retrouvailles avec ces petits travaux d’écriture. Je ne suis pas sûr d’y avoir gagné. Le retour par ce carnet de notes numérique est utile. Et m’a souvent rendue plus vive, en bien comme en mal d’ailleurs, l’impression laissée par les livres que j’avais lu.

Je relis en ce moment le Discours sur l’inégalité de Rousseau, parallèlement à Autant en emporte le vent, que je découvre. Je ne crois pas avoir déjà parlé de ces résonances singulières qui se créent parfois entre les lectures. Cette page en est une, où viennent se mêler de façon saisissante les raffinements de la société, l’image du sauvage, le lien paradoxal du progrès et de l’asservissement d’autrui:

Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu’ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot, tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépendant : mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre ; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. 

Jean-Jacques ROUSSEAU, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755)

Voir du pays

C’était l’époque où je vivais le cul sur une selle: j’allais au boulot à vélo, cinquante bornes par jour aller et retour, soit plus de deux cents par semaine, j’étais un vrai alcoolo de la petite reine, passant toute la journée à bout de nerfs, les muscles ankylosés, la cervelle ébranlée par les pavés, j’ai longtemps tourné en rond dans Paris et ses parcs, à toute allure, comme une âme en peine ou plutôt comme une particule dans un cyclotron, et c’est grâce à Vlad que j’ai commencé à sortir de cette orbite qui nous tient dans son giron de grisaille, c’est grâce à lui que je me suis échappé, que j’ai compris qu’un périph n’est pas une frontière fermée à clé, mais que ça se franchit, un périph, pas seulement en bus, en RER, en bagnole, en TGV – gagner le bassin de la Villette à bicyclette et longer les canaux cap au nord ou cap à l’est, c’est respirer de nouveau, prendre une bonne bouffée d’Afrique ou d’Orient en pleine figure, c’est éprouver surtout la possibilité d’une solution de continuité.

Paris est un archipel dont le centre s’est vidé tel un ballon de baudruche, disait Vlad, la vraie vie, la vie bariolée, s’est réfugiée dans toutes les îles qui l’entourent, noms rendus tristounets par la chronique des faits divers mais auréolés de légendes de ces cités tumultueuses du 93- Aubervilliers, Saint-Ouen, Les Lilas, Le Pré-Saint-Gervais, Saint-Denis, Stains, Epinay, L’Île-Saint-Denis la bien nommée, c’est grâce à Vlad que j’ai pigé que nous ne sommes pas des emmurés dans une prison dorée, que ce n’est pas le monde barbare qui commence de l’autre côté, comme voudraient bien le dépeindre nos journaux ou la télé ; c’est tout le contraire, une nouvelle ère s’invente là, des ados s’embrassent ou se bagarrent sous les ponts, des jeunes filles chialent parce qu’elles se sont fait larguer, des gamins rentrent de l’école en balançant leur cartable contre les murs, des Pakistanais jouent au cricket, des gitans trimballent à bout de bras une carcasse de bagnole calcinée comme des chasseurs porteraient la dépouille d’un cerf ou d’un sanglier, des prostituées se repoudrent en s’accroupissant sur leurs talons aiguilles, toutes sortes de slogans politiques et de déclarations d’amour se partagent les murs des voies ferrées et des tunnels, Sonia I’m nothing without you, Carmen où que tu ailles, vas-y de tout ton cœur, les murs qui tombent sont des ponts qui naissent, une grande fresque haute en couleurs proclame Bienvenue à Bamako, des fadas débarquent sur les chapeaux de roues, branchent la musique à pleins tubes en se foutant à poil, escaladent les passerelles et se jettent dans l’eau noire au son des banjos, des types pêchent pour le plaisir du geste, d’autres se baladent, fument des joints, boivent des bières, tout le peuple du canal marche, trime et se marre.

Et c’est grâce à Vlad que j’ai compris aussi qu’il fallait préférer ça, ces échappées cent fois renouvelées, à toutes nos petites transplantations bocagères, la pire expression que je connaisse, disait Vlad, est celle de se mettre au vert, comme s’il ne fallait pas aller le cueillir, le vert de l’espérance, dans les lieux les plus improbables, des friches industrielles, des champs en jachère, un de ces jardins ouvriers qui subsistent aux franges de nos cités, un figuier magnifique qui pousse dans une cour et déracine l’asphalte en redonnant des odeurs au béton c’est grâce à Vlad que je me suis mis à explorer ce monde si proche et pourtant rendu si lointain par la barrière du périph, c’est grâce à lui que j’ai frappé aux portes de Paris, là où commence le Grand Est, à Montreuil, à Bagnolet, à Pantin, à Romainville, c’est grâce à lui que j’ai pigé qu’il était temps de traverser l’Europe. Non plus en train ou en avion, j’en avais ma claque de tous ces trains et de tous ces avions qui vous parachutent de gare en gare et de tarmac en tarmac sans vous faire voir du pays. Non, traverser l’Europe à vélo. Histoire d’en voir pour de bon, du pays.

Emmanuel RUBEN, Sur la route du Danube, Payot et Rivages, 2019

La forme du monde

Je poursuis la lecture de l’essai de Belinda Cannone, commencée hier soir, texte sensible et suggestif sur les impressions de la marche, notamment en montagne. Au détour d’un chapitre, ces deux belles pages, qui donnent leur titre à l’ouvrage. L’auteure se trouve alors dans le Valais, en Suisse, montant d’Arolla vers le Pas de Chevres…

Au fil de l’ascension, une belle montagne, sur l’autre versant de toute la vallée, se révéla progressivement dans toute sa masse et m’apparut comme un cône gigantesque: je puis dire qu’elle «prit forme» tandis je m’élevais, son dessin d’ensemble ne me devenant perceptible que quand j’eus atteint une certaine altitude. Ce n’est pas qu’elle était si belle, d’ailleurs. Mais voici l’intérêt de prendre de la hauteur : la forme du monde, cachée pour le passant des fonds de vallée, nous apparaît miraculeusement à mesure que nous montons. À la réflexion, elle devait être assez somptueuse, cette montagne, car je me rappelle m’être émue d’un petit banc, vraiment tout seul sur un épaulement, posé devant la majesté de la chaîne comme au bord de l’infini.

Bien sûr, il n’y a pas une forme mais des formes diverses qui, ailleurs qu’en montagne, sont presque toujours invisibles – souterraines. Mais voici ce que j’essaie d’exprimer par ces mots de «forme du monde» : habituellement, nous marchons sur le monde et, qu’il soit plat ou vallonné, nous le percevons (si nous prenons le temps d’y songer) comme une surface amorphe qui soutient nos pieds. Tandis qu’au cours de l’ascension, ses figures se révèlent, extraordinairement variées, et nous prenons conscience que le monde a une forme. Il est du reste très difficile de décrire ces multiples figures: immenses formes coniques, arcs de sommets formant de vastes cuvettes ou vasques, pointes, dents carrées ou en crochet, plissements, éboulis de pierres, épaulements, combes, petits plateaux, glaciers cascadant ou retenus sur des sommets plats, alpages en délicats vallonnements, escarpements, boursouflures, nappes – fastueuse variété qu’offre la montagne et que je ne peux d’ailleurs mémoriser, même quand je suis devant le tableau : que je ferme les yeux une seconde et le spectacle m’étonne à nouveau. Mais ce que j’apprends alors : ce monde, que je perçois ordinairement comme un faisceau de routes soutenant notre avancée, supportant aussi des forêts, des champs, des oiseaux et toutes sortes de merveilles, certes, mais semblant n’être qu’un support, ce monde surgit soudain et, dans sa surrection, montre la prodigieuse diversité des formes, des matériaux et des architectures dont il est susceptible, la prolixité de ses rythmes, la fantaisie de ses agencements… Et, si je m’autorisais un peu d’anthropomorphisme, je dirais: quelle majesté m’apparaît alors, quelle grandeur!

Belinda CANNONE, La forme du monde, Flammarion, 2019