Auteur/autrice : Cléanthe

Une motivation d’ordre privée

Je vous ai dit tout à l’heure que seule la sphère privée m’intéresse. Il faut que je revienne là-dessus. Je veux dire par là que, si l’on veut bien y prêter attention, on ne peut manquer d’en arriver à la conclusion que tous les soi-disant grands événements historiques doivent en vérité être rapportés à un ou plusieurs facteurs en rapport avec la vie privée de ceux qui en sont à l’origine. On ne devient pas pour rien, c’est-à-dire sans une motivation d’ordre privé, général en chef ou anarchiste, socialiste ou réactionnaire ; et toutes les actions, grandes, nobles ou viles, qui ont changé le monde d’une certaine façon, sont les conséquences de quelques événements tout à fait insignifiants et dont nous n’avons aucune idée.

Joseph ROTH, Confession d’un assassin racontée en une nuit (traduit par Pierre Deshusses, Editions Payot et Rivages, coll. Rivages poche, 2014)

Lire un livre

Lire un livre, c’est presque aussi passionnant que d’écouter parler l’homme qui l’a écrit. C’est encore meilleur, dans un sens, parce qu’on n’a pas besoin d’être poli avec lui. On peut le faire taire quand on le veut en fermant le livre et en en prenant un autre. Et l’on peut ôter ses souliers et mettre les pieds sur la table.

Fredric BROWN, La nuit du Jabberwock

Alexandre KOUPRINE: Le Bracelet de grenats

Fin de saison, au bord de la mer Noire. Pour célébrer sa fête, la princesse Vera Nicolaïevna Cheïne a convié chez elle à dîner des membres de sa famille ainsi que quelques connaissances. A la fin du repas, un petit paquet lui est apporté accompagné d’une lettre signée d’un mystérieux G.S.J…

Une fois n’est pas coutume, mes impressions passeront ici avant toute autre analyse de cette histoire touchante. Oui, j’ai adoré le récit d’Alexandre KOUPRINE, auteur que je ne connaissais pas, mais que j’ai découvert (un de plus!) grâce au remarquable travail des Editions Sillage. J’ai appris depuis que Kouprine, auteur de recits mettant en scène les derniers feux d’une société finissante, dans la Russie de la veille de la Révolution de 1917, avait été un proche de Tchekhov. Il y a en effet quelque chose de l’univers tchekhovien dans ce récit. Et cela n’est sans doute pas pour rien dans la vive impression  que m’a fait cette lecture.
A travers une série de personnages tous plus vrais que nature, Kouprine caractérise avec brio le monde finissant de l’aristocratie russe à la veille de la Révolution de 1917. On boit le thé sur la terrasse, on rit au récit des anecdotes que conte un vieux général, on flirte, on joue au whisky ou au poker.  Quelque chose de crépusculaire cependant flotte sur cette soirée de fête, une impression de fin de monde, comme on peut le ressentir dès la première page. Car c’est le talent du narrateur que d’avoir su ainsi mettre d’emblée en relation un cadre et une histoire. Au tout début du récit, l’image inaugurale d’une fin de saison hantée par la menace de la fin de l’été et les violences de l’orage vaut sans doute comme un présage de l’histoire à venir. L’automne des plaisirs et de la vie de villegiature. La peinture d’un monde qui croit pouvoir jouir d’un certain confort de vie et de ses privilèges, s’y ennuie bien sûr un peu, mais ne comprend pas, ou ne veut pas comprendre ce que cela signifie pour lui.

Pour éviter de gâcher le plaisir, je dirai le moins possible de l’histoire sentimentale malheureuse, presque risible quoique touchante dans son côté un peu dérisoire, qui vient bouleverser l’ordre serein de ce petit monde aristocratique.  Mais avec son personnage de G.S.J, amoureux tout aussi innocent qu’un peu fou, Kouprine a su concevoir un antithèse efficace au personnage du vieux général Anossov, dont l’humour blasé et le sens des anecdotes dissimulent mal une rage à s’émouvoir impuissante à s’exprimer autrement qu’à travers des bavardages de fin de soirée:

dans la plupart des cas, sais-tu pourquoi les gens se marient… Les femmes? Par honte de rester filles, surtout quand leurs amies ont déjà trouvé preneurs. Par gêne de se sentir des bouches inutiles dans leurs familles. Par soif d’indépendance : désir d’avoir leur chez-soi, de devenir des « dames, des maitresses de maison. Et puis par besoin, par pur besoin physique, d’être mères, de bâtir un nid. Les hommes se laissent guider par d’autres motifs. Tout d’abord, dégoût de la vie de garçon, du désordre et de la poussière dans leurs chambres, des dîners au restaurant, du linge déchiré et dépareillé, des dettes, des camarades par trop sans-gêne, etc. Ensuite sentiment bien net des avantages de la vie de famille pour la santé et la bourse. Puis envie d’avoir des enfants, illusion d’immortalité : « Quand je mourrai, je laisserai pourtant sur terre une parcelle de moi-même ». Enfin – et ce fut mon cas – séduction de l’innocence. Ou places-tu l’amour dans tout cela ?

Fin de villegiature sur la Mer Noire

Vers la mi-août, la nouvelle lune amena brusquement une affreuse période d’intempéries comme seules en connaissent les côtes septentrionales de la mer Noire. Tantôt, pendant des journées entières, un épais brouillard couvrait la terre et la mer, et l’énorme sirène du phare beuglait, nuit et jour, tel un taureau furieux. Tantôt, d’un matin à l’autre, tombait sans interruption une pluie fine comme de la poussière d’eau, changeant les chemins et les sentiers argileux en un épais bourbier où s’enfonçaient désespérément camions et voitures. Tantôt s’élevait du nord-ouest, du côté de la steppe, un furieux ouragan : et alors les cimes des arbres se balançaient sans cesse, pliant et se redressant comme des vagues sous la tempête, les toits en tôle des villas grondaient pendant la nuit comme si quelqu’un eût couru sur eux en souliers ferrés, les châssis des fenêtres tressaillaient, les portes claquaient et les tuyaux de cheminée hurlaient sauvagement. Quelques barques de pêche se perdirent au large, deux ne revinrent pas : quinze jours plus tard, les corps des pêcheurs furent rejetés à divers endroits du rivage.
[…]
Mais au commencement de septembre, brusquement le temps changea. Les jours se succédèrent calmes et sereins, plus clairs, plus ensoleillés, plus chauds qu’au mois de juillet. Dans les champs desséchés, l’araignée d’automne jeta sur la pointe des chaumes l’éclat vacillant de sa toile. Les arbres apaisés se résignaient à laisser choir leurs feuilles jaunes, silencieusement.
La princesse Véra Nicolaïevna Cheïne, femme du maréchal de noblesse de la province, n’avait pu quitter la plage, par suite de réparations à son hôtel. Et elle goûtait maintenant pleinement la joie des beaux jours tardifs, du silence, de la solitude, de l’air pur et de la brise salée, caresse légère de la mer.

Alexandre KOUPRINE, Le Bracelet de grenats (1911), traduction d’Henri Mongault, Editions Sillage

Joseph Roth: La Légende du saint buveur

Ancien mineur polonais, Andreas a fini sous les ponts de Paris. Un soir, le clochard croise un monsieur bien vêtu, qui lui remet une somme de 200 francs en échange de la promesse de les déposer dès qu’il pourra auprès de la petite Sainte Thérèse lors de la messe du dimanche à l’église des Batignolles…

Honnête bien que sans-abri, comme il le dit lui-même,  Andreas n’aura de cesse de ramener l’argent qui lui a été prêté. Cependant, avant que dimanche ne soit là, pourquoi ne pas profiter de son pécule? Entre les doigts d’Andreas, l’argent file vite. C’est l’occasion  de s’offrir un bon repas, quelques verres, une chambre d’hôtel, un brin de toilette. La reconquête de la dignité tient à si peu de choses… On pourrait presque sous-titrer cette Légende du saint buveur: « Histoire d’une résurrection ».

On le pourrait si ne s’y ajoutait pas l’ironie de l’auteur. La somme épuisée, voilà que le miracle se reproduit. Tandis que la tentative de se rendre à la sortie de la messe du dimanche à l’église des Batignolles se voit repoussée plusieurs fois. Dans cette ronde, Andreas, clochard sublime, profite de la grâce qui lui est offerte sans jamais en abuser, confiant dans la vertu du miracle au gré d’aventures qui se répètent dans un rythme burlesque: quelques apéritifs qui ont une fatale tendance à s’enchaîner (et à réduire d’autant son pécule), des plaisirs au charme vite épuisé, des rencontres qui le ramènent à sa Pologne natale. Le tout prétexte à des remarques douces-amères de l’auteur énoncées avec une sorte de détachement égale à celui dont fait preuve son héros de clochard et qui est l’un des charmes manifestes de la nouvelle.

Ils ne savaient plus quoi faire, maintenant qu’ils avaient étourdissement épuisé les ressources de l’expérience essentielle qu’ont en partage l’homme et la femme. Alors ils décidèrent de faire ce que font les gens de notre époque, quand ils ne savent plus quoi faire: ils allèrent au cinéma.

Il y a sans doute dans Andreas beaucoup de Joseph Roth. Romancier autrichien de génie (la sublime Marche de Radetzky notamment) passé par Berlin (où il signa de nombreuses chroniques qui sont un document unique sur la vie dans la capitale allemande sous la Republique de Weimar), Joseph Roth a fini refugié à Paris, après la nomination d’Hitler au poste de chancelier du Reich. Six ans d’une vie précaire, survivant grâce à l’aide financière notamment de Stefan Zweig. Des années difficiles donc, gagnées par l’alcoolisme. En 1939, Joseph Roth meurt, quelques semaines avant la publication de La Légende du saint buveur, son dernier texte.

En face de sa chaise, il y avait un miroir

Il était assis, donc. En face de sa chaise, il y avait un miroir et il ne put s’empêcher de considérer son visage. Ce fut comme s’il se voyait pour la première fois. Il fut terrifié, en tout cas. Il comprit pourquoi, ces dernières années, il avait eu si peur des miroirs. Car ce n’était pas une bonne chose de voir de ses propres yeux sa déchéance. Tant qu’on n’était pas forcé de voir son visage, c’était presque comme si on n’en avait pas, ou comme si on avait encore l’ancien, celui d’avant la déchéance.

Joseph ROTH, La légende du saint buveur, traduction de Maël Renouard, Éditions Sillages, 2016

Nancy HUSTON: Poser nue

Jeune femme, au sortir presque de l’adolescence, Nancy Huston a été modèle pour des artistes. Une expérience partagée entre le modèle et l’artiste. Entre la tension de la co-création et la soumission au regard, à des poses imposées tenues parfois pendant de longues minutes, dans l’ambiguïté singulière de se savoir regardée, scrutée, peut-être désirée même. Temps singulier que celui de la pose qui renvoie à l’être-corps, à l’être-femme et à la possibilité de l’émancipation du regard par et peut-être contre l’art aussi dans une certaine mesure. De ces tensions est né ce très beau texte, d’une beauté et d’une simplicité fulgurante.

Il n’y a pas besoin parfois d’un long texte en effet pour montrer l’essentiel, comme dans ces dessins qui en quelques traits caractérisent un forme, une attitude, expriment une pulsion, une tension. Le récit-temoignage de Nancy Huston est de ceux-là. Un texte dédié au corps, à ce corps senti, ressenti, d’être femme. Au centre du recit de Nancy Huston, donc,  l’expérience de ce corps qu’on montre, dans la tension de l’attente, offert à la création du peintre, du sculpteur mêlée d’oeillades équivoques, de désirs qui parfois s’accomplissent dans des prolongements douteux – autant de traits croqués avec une rare justesse à partir de souvenirs de sa propre expérience. Dans le lointain, d’autres artistes, qui ont été modèles elles aussi à un moment de leur vie, et que Nancy Huston évoque dans les tours et les détours de sa propre histoire: Anaïs Nin, Lee Miller. Des femmes.

Bien sûr des femmes. Car le récit de Nancy Huston est d’abord cela. Une histoire de femmes, née d’une révolte sans doute, d’une indignation. De ces femmes qui, comme elle, n’ont pas voulu se résoudre à n’être qu’un beau visage, une belle apparence. Qui comme elle ont su retourner le regard qu’on pose sur elles pour se faire à leur tour regard. Car si l’art n’est pas désincarné, cela veut dire qu’il est aussi désir, rapport de pouvoir. Il faut parfois savoir accepter ce rapport de force, se résoudre à cette soumission esthétique à la tension d’un désir que l’artiste apporte lui aussi avec la présence de son propre corps, comme le suggère Nancy Huston dans une de ses belles pages, consacrée à son expérience de modèle avec le sculpteur Louis Derbré.

Mais il faut aussi savoir rappeler que ce beau visage a des yeux, parce que le monde de l’art, de la création n’est pas un espace affranchi des rapports de domination, qu’il leur offre parfois même aussi ses représentations, ses boîtes à fantasmes. Et que l’art est autant un lieu de libération que le champs de la réification du corps féminin, de la négation du modèle, de sa commercialisation ou de sa marchandisation. La soumission, comme tout rapport de domination, est réversible, bien sûr, comme dans la nouvelle de Bernard Malamud que j’évoquais hier. L’ironie de la création est cependant d’avoir su accoucher aussi de femmes artistes, et de donner, au sein même d’un espace dominé par le désir des hommes, cette sublime ironie d’un regard qui se libère et qui de regardé se fait à son tour regardant.

Un très beau texte donc sensible, engagé, féministe, auxquels les dessins de Guy Oberson donnent une touche encore plus suggestive, dans une édition toujours très réussie des Editions du Chemin de fer, une petite maison dont je dois dire que j’aime pratiquement tous les livres.

Le modèle

Dans une nouvelle de Bernard Malamud intitulée Le Modèle, un retraité qui avait peint dans sa jeunesse demande à une agence de lui envoyer un modèle. La séance se passe mal; l’homme est de plus en plus troublé; la femme finit par se lever et lui lance: « J’ai sincèrement l’impression que vous ne m’avez pas peinte du tout. Du reste il me semble que ce n’est pas la peinture qui vous intéresse. Ce qui vous intéresse, c’est de laisser vos yeux errer sur mon corps nu, pour des raisons bien à vous. Je ne sais pas quels sont vos besoins personnels, mais je suis sûre et certaine qu’ils ont peu à voir avec la peinture. » Le vieil homme, horriblement gêné, se confond en excuses, mais la femme ne s’en tient pas là. « Je suis peintre, dit-elle, et je pose parce que je suis fauchée mais je sais reconnaître un imposteur. » Pour laver l’affront, elle exige que le vieillard se déshabille et, tandis qu’il se tient là devant elle, nu, pitoyable, couvert de honte, elle le croque avec talent et mépris.

Dans le film Mina Tannenbaum, on voit deux jolies femmes élèves aux Beaux-Arts croquer un modèle mâle. Cela existe aussi, c’est incontestable… Mais aucune dose de parité, aucun discours sur l’égalité et la dignité ne rendra symétriques les comportements désirants, érotiques, visuels, séducteurs, artistiques des hommes et des femmes. Car le mot sexe dit bien ce qu’il veut dire, à savoir scission. On ne mettra jamaisde l’ordre là-dedans, et c’est tant mieux…

Nancy Huston, Poser nue (2017)