Mois : octobre 2019

Thomas Hardy: Poèmes du Wessex et autres poèmes

Difficile d’imaginer que Thomas Hardy, cet immense écrivain, fut un homme petit, timide, souvent triste, dont l’accent rocailleux soulignait les origines paysannes, menant une vie austère, marié deux fois, mais sans enfant. Je ne suis pas sûr que la rencontre avec Thomas Hardy eût été des plus séduisantes. En tout cas pas pour vider quelques bocs de bière ou évoquer les joies de la bonne chaire ou de la paternité. Mais quel grand écrivain ! Un des tout premiers de la litterature anglaise à mon sens. J’ai parlé plusieurs fois ici de ses romans, que j’apprécie tout autant pour la beauté de leurs personnages que pour l’évocation sensible de belles descriptions poétiques. Car Thomas Hardy, c’est d’abord une langue, un style.

J’avais depuis longtemps envie de remonter à la source de cette inspiration poétique. C’est maintenant chose faite. Sous le titre de Poèmes du Wessex et autres poèmes, le volume de Poésie/Gallimard est en réalité un choix de textes issus de trois des principaux recueils poétiques de l’auteur: Poèmes du Wessex (1898), Poèmes d’hier et d’aujourd’hui (1901) et La Risée du temps (1909).

Ce n’est pas une mince affaire pourtant que de résumer un recueil de poèmes. Dans mon précédent billet, j’ai essayé d’en donner un échantillon avec l’un des textes illustratifs de la lumière de Thomas Hardy. Fortement marqué par le pessimisme de l’auteur, plus prégnant ici encore que dans les romans, le grand sujet est à l’évocation paradoxale des amours, souvent défuntes qui font de Hardy sans doute l’un des maîtres de la poésie élégiaque. De cette moisson de textes, je retiens quelques poèmes qui m’ont touché un peu plus que les autres: A Lizbie Browne est une chansonnette triste sur les regrets d’un amoureux qui ne sut jamais se déclarer; San Sebastian une évocation terrifiante du viol en temps de guerre et de l’impossible retour aux joies sereines de l’existence; Une épouse à Londres, l’annonce de la mort d’un mari à la guerre sur fond de paysage londonien; Minuit d’août, l’évocation d’un soir d’été et de ses insectes, poème presque japonais, dans la manière d’un Sôseki par exemple; Automne au parc royal d’Hintock, une variation sur le thème de la fuite du temps.

Dis comme cela, je ne sais pas si cela fait très envie. Mais il ne faut pas négliger la forme poétique – c’est le génie des poètes élégiaques – qui sait redonner vie et humanité, c’est-à-dire une forme de beauté tout simplement, à ce que le temps et les malheurs n’auront pas épargné. Un bien beau recueil donc, qui fait entrer dans l’oeuvre plus intime, moins connue du grand romancier anglais.

Tons neutres

Ce jour d’hiver, nous longions un étang,
Le soleil était blanc, comme maudit de Dieu.
Quelques feuilles gisaient sur la terre stérile,
Tombées d’un frêne et grises.

Vous aviez pour moi le regard qui se perd
Dans la banalité des secrets éventés,
Nous échangions quelques paroles
Qui appauvrissaient d’autant notre amour.

Le sourire, O combien funèbre de vos lèvres,
Ne durait que pour avoir la force de mourir;
Ainsi le traversait un sillon d’amertume
Comme vole un oiseau de mauvais augure.

Des lors, cette dure leçon que l’amour est trompeur,
Que sa fourberie nous dessèche, m’a restitué votre visage,
Et le soleil maudit de Dieu, et l’arbre,
Et un étang ourlé de feuilles grises.

We stood by a pond that winter day,
And the sun was white, as though chidden of God,
And a few leaves lay on the starving sod;
– They had fallen from an ash, and were gray.

Your eyes on me were as eyes that rove
Over tedious riddles of years ago;
And some words played between us to and fro
On which lost the more by our love.

The smile on your mouth was the deadest thing
Alive enough to have strength to die;
And a grin of bitterness swept thereby
Like an ominous bird a-wing…

Since then, keen lessons that love deceives,
And wrings with wrong, have shaped to me
Your face, and the God-curst sun, and a tree,
And a pong edged with grayish leaves
.

Thomas HARDY, Poèmes du Wessex, traduction de Frédéric Jacques Temple, Gallimard, 2012

Amours baroques

Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage,
Et la mer est amère, et l’amour est amer,
L’on s’abîme en l’amour aussi bien qu’en la mer,
Car la mer et l’amour ne sont point sans orage.

Celui qui craint les eaux, qu’il demeure au rivage,
Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer,
Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer,
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.


La mère de l’amour eut la mer pour berceau,
Le feu sort de l’amour, sa mère sort de l’eau
Mais l’eau contre ce feu ne peut fournir des armes.


Si l’eau pouvait éteindre un brasier amoureux,
Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,
Que j’eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.

Pierre de Marbeuf, Recueil des vers (1628)

Alice et le maire (Nicolas Pariser)

« Le maire de Lyon, Paul Théraneau, va mal. Il n’a plus une seule idée. Après trente ans de vie politique, il se sent complètement vide. Pour remédier à ce problème, on décide de lui adjoindre une jeune et brillante philosophe, Alice Heimann. Un dialogue se noue, qui rapproche Alice et le maire et ébranle leurs certitudes. »

La comédie n’est pas un genre facile. Comme la politique sans doute. L’essentiel y tient à un art particulier de la mesure, de la façon d’y faire communiquer la parole et l’action. Et dont l’enjeu est l’homme lui-même. Prenant cette question à bras le corps, Nicolas Pariser signe une comédie très réussie où le prisme politique choisi (celui d’un grand notable de gauche à bout d’inspiration) nous parle tout simplement de nous, de notre société prise entre désir de renouvellement et angoisses millénaristes, entre aspirations et essoufflement, entre local et mondialisation… Le fluidité de la mise en scène, presque orchestrée comme un ballet, et un couple extraordinaire d’acteurs finit de faire de ce film une des belles comédies de l’année. Inhabituellement sobre, Fabrice Luchini y trouve sans doute en effet un de ses plus beaux rôles depuis de nombreuses années. Face à lui, Anaïs Demoustier, que j’avais découvert et apprécié chez Robert Guediguian, sait donner des accents rohmeriens à son personnage qui contribuent encore à la réussite de ce film tout en nuance et en subtilités. Car si on y rit de la politique, ce n’est jamais pour la dénigrer. Dans Alice et le maire, Nicolas Pariser a su dépasser l’illusion d’une époque qui se complait dans la critique du politique (les politiques sont nuls, incultes, etc.) pour oublier sa propre incapacité à accorder des récits donnant sens à ce qui est vécu collectivement. Comme un peintre ou un musicien, contraint à continuer de se donner en spectacle devant un public qui attend de lui justement un spectacle qu’il lui reproche immédiatement, le politique devient une sorte d’incarnation du vide de l’époque, à se projeter, ou à se réinventer. Le génie de la comédie est de savoir en rire…