Catégorie : Littérature française et francophone

Jean GIONO: Le Déserteur

Au départ, c’est un nom, un surnom, et une collection d’images religieuses réalisées à la gouache dans la lignée des images d’Epinal. Charles-Frédéric Brun, dit le Déserteur (1804-1871) qui, pendant 20 ans, a peint à Nendaz, dans le Valais, les portraits des saints patrons des villageois qui l’hébergeaient. Invité par un éditeur suisse à publier un texte en regard de la reproduction des oeuvres de ce peintre mystérieux, qui a réellement existé, mais dont on ne sait rien, Giono se saisit de l’occasion et compose une magnifique biographie imaginaire. On sait que Charles-Frédéric Brun est un français. Mais d’où vient-il? D’Alsace, comme le laisse penser son accent? Mais qu’est-ce que des paysans valaisans de 1850 savent de l’accent alsacien? Ne pourrait-il pas venir d’une autre région de France? Et puis, qui était-il? Un soldat qui a tué son capitaine? Un notaire, comme le croient les villageois à cause de ses mains blanches? Un évêque? Et qu’est-ce que ce surnom de déserteur? de quoi au juste est-il déserteur?


Abandonnant momentanément la Provence ou le Trièves qui servent habituellement de cadre à ses romans, Giono compose un texte fait de points d’interrogations, de vides, de blancs. Le Déserteur, cet homme qui cependant a réellement existé, devient, sous la plume de Giono, un extraordinaire personnage de roman, dont la complexité, sous une fausse naïveté d’apparence, le parcours, la fuite rappellent d’autres personnages célèbres de l’écrivain: comme Langlois (Un roi sans divertissement) ou Angelo (Le Hussard sur le toit) le déserteur est d’abord en fuite de la société, déserteur de la vie ordinaire, peut-être de lui-même.


Il est difficile de savoir tout ce que Giono a investi dans ce personnage. Mais un chose est certaine: sous la plume de cet extraordinaire raconteur d’histoires, la biographie, ou qui se prétend telle, est toujours chez lui un récit piégé. Avant Le Déserteur, il y avait eu Pour saluer Melville, autre biographie imaginaire, puisque sous couvert de raconter Melville, Giono invente le récit d’une aventure amoureuse de l’écrivain américain avec un personnage imaginaire. Dans Noé, où il prétend nous raconter comment il a composé Un roi sans divertissement, les pages qui se disent autobiographiques sont elles aussi inventées. A chaque fois cependant une figure émerge: celle du créateur, écrivain ou peintre, et de son étonnante similitude avec les personnages dont j’ai parlé plus haut, Langlois ou Angelo, comme si c’était dans la fiction finalement qu’il fallait aller chercher la vérité de l’écrivain.


Il y a une dernière question qui personnellement m’intéresse dans ce roman, mais elle est peut-être un  peu spécialisée: c’est celle du rapport de Giono avec la Suisse, en particulier avec Ramuz, dont ce livre prouve, une fois de plus, la connaissance intime que Giono en avait. Je n’ai jamais lu chez les critiques d’analyses satisfaisantes à mon goût concernant cette question. Je ne doute pas cependant qu’ils existent. Cette note est donc aussi une sorte de bouée lancée à la mer…

Alexandre DUMAS: Pauline

En 1830, la jeune Pauline de Meulieu rencontre, au cours d’une chasse, l’étrange Horace de Beuzeval, récemment revenu des Indes. L’homme jouit d’une réputation très solide. On vante son sang froid. Mais ses comportements étonnent. Et il fréquente de curieux amis. Bientôt Horace et Pauline se marient. Lorsque, après quelques mois, Horace annonce qu’il doit s’absenter afin de se rendre en Normandie chasser avec ses amis, Pauline se montre inquiète: on ne parle dans les journaux que de bandits sévissant dans la région. Au bout de quelques temps, la jeune femme décide de partir rejoindre son époux… Une étrange aventure commence dans laquelle le narrateur de cette histoire, le jeune Alfred de Nerval ira jusqu’au bout de l’amour et de l’horreur.

Passages secrets, bandits, meurtre sordide, abbaye en ruine, cachot, tempête, escapades en Écosse, en Suisse, en Italie – tous les éléments sont réunis dans ce livre pour une histoire dans le plus pur style de la littérature gothique. Ceux qui n’ont pas lu les récits fantastiques de Dumas (Les Mille et un fantômes) ne l’attendent peut-être pas dans ce registre. C’est un tort. Car en la matière, le talent de l’auteur des Mousquetaires est certain. Et d’autant plus que Pauline est une oeuvre de jeunesse, rédigée, à la différence des romans historiques plus célèbres, sans l’aide d’aucun «collaborateur».

Si vous aimez l’art du récit et cette atmosphère un peu «tirée par les cheveux» du romantisme, il vous faut lire Pauline. Le récit est admirable. D’abord pour sa structure narrative. Reprenant avec habileté la structure ancienne du roman à tiroirs, Dumas trouve le moyen de raconter son histoire selon un ordre différent de la linéarité des événements évoqués. La multiplication des narrateurs (Dumas, Alfred, Pauline, et même un quatrième narrateur qui n’est pas nommé, mais intervient à temps pour narrer les hauts faits d’Horace en Inde), l’enchevêtrement des récits finissent par tisser comme une toile autour des personnages. Autre intérêt: ce roman est un véritable manifeste par lequel Dumas scelle son appartenance à la génération de 1830.

Tout cela contribue au caractère profondément artificiel de ce roman. Mais l’artifice, nous rappelle Pauline, n’est pas toujours un défaut. Il peut être la matière de notre plaisir, surtout lorsque l’artifice sert la liberté absolue d’un écrivain qui revendique le droit, pour le plus pur bonheur de son lecteur, de multiplier les coïncidences, les références à quelques archétypes littéraires ou ces passages «obligés» sans lesquels l’aventure n’est pas: le secret, la scène de reconnaissance, le suspens, la chevauchée, le trésor, les méchants.

 

Honoré de BALZAC: Le Curé de Tours

undefinedÊtre le pensionnaire de Mlle Gamard et devenir chanoine furent les deux grandes affaires de sa vie.
L’abbé
Birotteau, vicaire de Saint-Gatien, à Tours, n’avait pas d’autre ambition. Pouvoir succéder à son ami, l’abbé Chapeloud, comme chanoine à Saint-Gatien, et pouvoir reprendre l’appartement que celui-ci occupe en location chez Mlle Gamard où il bénéficie aussi du couvert et de l’entretien. Lorsque Chapeloud meurt, Birotteau hérite du mobilier de son ami, dont deux tableaux de maître et une magnifique bibliothèque. Il reprend aussi son logement chez Mlle Gamard. Est-ce le bonheur qui commence? Le couronnement de toutes les ambitions? C’est compter sans les mesquineries de la vie de province, les jalousies, les aspirations rentrées, les manipulations, et le butin que représente pour qui sait le prendre le joli capital dont a hérité l’abbé Birotteau…

 
Il y a dans La Comédie humaine, à côté des volumineux romans qui sont souvent les plus connus, de courtes démonstrations d’une centaine de pages, terrifiantes tant ce qu’elles démontent du jeu des passions sociales est composé sans développement inutile, avec une économie de moyens auxquels pensent peu ceux que lire Balzac ennuie au prétexte que les descriptions y seraient trop délayées. Car je crois que La Comédie humaine, si on veut la comprendre, doit être rapprochée des grands systèmes philosophiques. Le grand cycle romanesque de Balzac est un projet intellectuel, plus qu’une ambition esthétique. Ce qui explique la relative pauvreté formelle, l’absence de recherche sur la musicalité de la langue ou même la construction du récit. Balzac n’est ni Flaubert, ni Zola. Or, dans un système philosophique, il y a des grands textes, des sommes, et de courts articles ou traités. Le Curé de Tours appartient à ce second genre.

Quelle est l’essence de cette démonstration? Démonter les mécanismes des ambitions de province. Le vide d’une existence de célibataire (Les célibataires remplacent les sentiments par des habitudes). Un terrifiant portrait de la vieille fille (Les vieilles filles sont donc jalouses à vide). Un non moins terrifiant portrait des ambitions religieuses. Voici les éléments essentiels de cette démonstration.

Mais Le Curé de Tours reste encore, relativement, une oeuvre de jeunesse (1832). Balzac n’a pas achevé de constituer son système. Ainsi cette machine à broyer les hommes qu’est la vie de province n’est pas encore rapportée aux raisons sociologiques ni économiques qui la fonde. La machination dont est l’objet Birotteau demeure motivée encore par des motifs psychologiques. D’où une série de portraits féroces, qui n’épargnent pas le pauvre abbé lui-même, sorte d’idéaliste de la vie pantouflarde.

Ce qui fait le prix de ce texte c’est aussi une sensualité rentrée, toujours à fleur de page, dont Balzac sait montrer au lecteur attentif qu’elle est l’une des conditions du célibat des prêtres. Birotteau, à sa manière, est un jouisseur. Il y a quelque chose chez lui de ces bons gros moines de La Fontaine, tel ce rat qui pour fuir les tracas de ce monde s’était retiré dans un fromage de Hollande:

puis il resta, selon son habitude, plongé dans les rêvasseries somnolentes pendant lesquelles la servante avait coutume, en lui embrasant la cheminée, de l’arracher doucement à ce dernier sommeil par les bourdonnements de ses interpellations et de ses allures, espèce de musique qui lui plaisait.

Charles ROBINSON: Génie du proxénétisme

undefinedAu temps de la liberté d’entreprendre et des loisirs calibrés, il manquait encore au libéralisme triomphant un grand projet, un pari, qui donne l’occasion à notre société d’aller jusqu’au bout d’elle-même. Ce pari, c’est celui qu’a tenu un groupe d’entrepreneurs, pour répondre aux attentes de l’Etat soucieux de relancer l’activité économique dans une région touchée par la dépression: ouvrir un gigantesque eros-center, une sorte de parc de loisir des amours monnayées. Le roman est l’histoire de cette entreprise de prostitution, racontée par son dirigeant, c’est-à-dire d’un point de vue strictement managerial, avec en incise des rapports du directeur financier, du directeur des relations humaines, de la psychologue ou de plusieurs employées, et pour toile de fond le Génie du christianisme de Chateaubriand, dont le livre imite le plan et auquel il multiplie les références sous la forme entre autres de citations introduites en italique dans le texte.

Le Génie du proxénétisme est un livre amusant, du moins dans le principe, qui déconstruit sur le mode ironique les ambitions et la rhétorique du capitalisme quand celui-ci n’est plus seulement un mode d’organisation de la production, mais prétend délivrer aussi de grandes espérances et donner les moyens de la réalisation de soi. Alors, le capitalisme devient une religion, un opium du peuple. Et il y a quelque chose en effet d’amusant à singer pour ce faire le discours d’un Chateaubriand dans sa défense de la religion chrétienne.
Il y a sans doute un rapport plus intime à Chateaubriand cependant, avec qui Charles Robinson semble partager la vision d’un monde contemporain prosaïque, dépourvu de sensibilité et d’imagination, qui ne parvient au mieux qu’à singer la grandeur des siècles passés, se paye de rhétorique, et encore une rhétorique calibrée, pour dissimuler son manque réel d’ambition.
Le roman de Charles Robinson est aussi une forme de récit post-moderne, qui manie la citation, la parodie, le palimpseste. C’est un retour à certaines pratiques du XVIIIème siècle aussi, dans l’esprit des grandes satires que sont Les instructions aux domestiques de Jonathan Swift ou le moins connu Voyage de Paris à Saint Cloud par mer et retour de Saint Cloud à Paris par terre de Louis-Balthazar Néel.
Mais l’auteur n’a pas le talent de ces grands aînés auxquels il nous fait penser. Si la satire est souvent réussie, nombreuses sont aussi les formules faciles, qui ne font pas rire, mais qui ressemblent plutôt à quelque chose de soi-même très calibré dans le goût de la prose publicitaire prétendument caustique. Pour être Jonathan Swift ou Louis-Balthazar Néel, et non pas Beigbeder, il aurait fallu biffer ces expressions, réduire aussi le livre de moitié ou des deux tiers, car à la longue les discours de ces représentants de l’entreprise nous ennuient. C’est ce qu’il font, je sais, dans la vie réelle. Mais quel intérêt y avait-il à faire entrer trop longuement cet ennui dans un livre? Au lieu donc d’un grand petit livre, le Génie du proxénétisme est un roman de 220 pages grand format etc., bref tout ce qu’il y a de plus calibré malgré tout pour prendre place à côté d’autres produits calibrés sur les tables de nos libraires. C’est la limite de ce livre: cette satire de l’entreprise qui n’est elle-même qu’un produit de l’édition contemporaine.

CHATEAUBRIAND: Mémoires d’outre-tombe, livres I à XII (partie 1)

undefined J’arrive au bout du livre XII des Mémoires d’outre-tombe, ce livre océan de presque 2500 pages, c’est-à-dire à la fin de la première partie. Les Mémoires, ce sont quatre grandes parties qui sont les quatre carrières de l’écrivain. 1768-1800: la « carrière du voyageur »; 1800-1814: la « carrière du littérateur »; 1814-1830: la « carrière de l’homme d’État »; 1830-1848: « les heures de loisir [d’un] naufragé ».Du livre I au livre XII donc, on suit Chateaubriand jusqu’en 1800: l’enfance en Bretagne, à Saint-Malo puis à Combourg, la carrière des armes et la présentation à Versailles, les débuts de la Révolution française, le voyage en Amérique, le retour en France pour participer à l’équipée piteuse de l’Armée des Princes, et puis l’exil en Angleterre, la misère, l’amour impossible, la découverte des grands écrivains britanniques.

C’est la partie que je connaissais déjà un peu: j’avais lu, adolescent, des extraits du livre III (les journées et soirées à Combourg, son donjon, la sylphide), ainsi que les passages consacrés à la genèse d’Atala en Amérique. Mais j’ai découvert que ces textes ne sont vraiment beaux que replacés dans le projet d’ensemble. C’est la limite des extraits tels qu’on les pratique à l’école: j’y ai appris autour de 15 ou 16 ans que Chateaubriand était un de mes auteurs préférés. J’ai adoré René ou Atala. Et depuis, je ne l’ai plus lu. Les Mémoires d’outre-tombe sont un de ces livres dont je sais depuis toujours que c’est un livre pour moi, un de ces amis sur qui on pense un jour pouvoir compter, même si depuis des années je n’ai pas pris la peine de vraiment entretenir nos relations. Je crois que chacun, s’il est lecteur, a de ces livres qui l’attendent, qu’il sait qu’il aimera, mais dont pour une raison obscure il remet toujours la lecture.

Donc les Mémoires sont pour moi ce livre-là. Ce n’est pas exactement une autobiographie. Ou c’est plus que cela. Portrait d’une époque, compte-rendu d’une vie, récit introspectif et rétrospectif: on y trouve ce que d’habitude on rencontre dans ces livres où un homme parvenu à la fin de sa vie parle de lui à la première personne. Mais il y a d’abord, surtout, un projet littéraire, une coloration, une ambition sensible et intellectuelle dont on parle peu quand on n’en lit que des extraits et qui font la valeur du livre.

D’abord, les Mémoires ne sont pas que des mémoires. C’est aussi un journal. On suit Chateaubriand, dans la position où il est au moment où il écrit. Le récit par exemple de sa vie misérable à Londres à la fin du XVIIIème siècle peut s’interrompre pour que celui qui écrit, en l’occurrence en 1822 dans ce chapitre, nous raconte les dîners qu’il vient de donner, toujours à Londres, où il se trouve cette année là, mais en qualité d’Ambassadeur de France. Ainsi se produit un télescopage des temps qui est un des grands intérêts de ce livre.

L’autre intérêt est pour moi musical. C’est le développement que donne Chateaubriand, à la manière d’un compositeur, de ce thème indiqué dès l’ouverture, dès le titre: mémoires d’outre-tombe. L’auteur avait souhaité que son livre, composé pendant les trente dernières années de sa vie, ne soit publié que plusieurs décennies après sa mort. C’est donc un spectre qui nous parle, le fantôme d’un grand écrivain, surgi d’outre-tombe pour nous parler de lui et d’une époque révolue. Et ce thème contamine tout. Tout est occasion de relever le caractère évanescent de toutes choses. Il règne sur la société des XVIIIème et XIXème siècles, telles que les décrit Chateaubriand, une atmosphère crépusculaire, une ambiance de fin de monde. Et les évolutions du temps lui-même ne sont que décadence ou fausses espérances. Le temps, vengeur, unifie tout, égalise les conditions, en ramenant même les grands hommes à la loi à laquelle nul n’échappe, la loi du tombeau.

J’ai prévu de lire cette année l’intégralité des Mémoires d’outre-tombe. J’ajouterai ici une note quand je serai arrivé au bout progressivement des trois derniers livres qu’il me reste à lire. J’espère ce faisant en convaincre quelques uns de se lancer aussi dans cette belle aventure.

Fabrice BOURLAND: Le fantôme de Baker Street

undefinedLondres, 1932. Andrew Singleton et James Trelawney sont deux nord américains installés à Londres depuis peu. Singleton, fils d’un spirite renommé et orphelin de mère, est passionné de littérature. Trelawney est un jeune homme actif féru de sport et de beaux vêtements. Ce sont surtout deux lecteurs de romans policiers. Mais leur passion les distingue. Trelawney admire Conan Doyle. Singleton voue une admiration sans limite pour les nouvelles d’Edgar Poe. C’est cette passion romanesque qui les a conduit de la prosaïque Amérique jusqu’à Londres, où ils espèrent pouvoir exercer une carrière de détectives amateurs.
Leur première enquête ne va pas les décevoir! Au moment où une série de crimes atroces frappe tous azimuts la ville, les deux amis sont contactés par le veuve de Conan Doyle pour résoudre une bien mystérieuse affaire: quel est ce fantôme qui depuis que la municipalité a renuméroté Baker Street hante le salon du premier étage du tout nouveau 221, l’adresse même où Conan Doyle avait fait habiter son célèbre détective? Une enquête où il sera question de médium, d’ectoplasmes, d’apparitions, de spiritisme, de Sherlock Holmes et de quelques autres  personnages de la littérature victorienne, et surtout de l’amour du public pour les livres et ses héros…
Un entre dans ce récit qui est le premier volume d’une nouvelle série publiée dans la collection des polars historiques chez 10/18 comme dans un épisode des aventures d’Adèle Blanc-Sec. C’est le roman d’une idée, dont je ne peux rien dire, au risque de dévoiler la clef de l’histoire, mais elle séduira tous ceux que jouer avec les livres fait rêver, qui ont passé des heures justement à laisser leur esprit s’envoler sur les étonnantes couvertures de romans populaires reproduites par exemple dans le bel album de Philippe Mellot, Les Maîtres du fantastique, qui voient une promesse dans chacun de ces titres: La Maison des hommes sans mains, La Momie verte, Le Mystère de la pyramide et bien sûr les plus célèbres Dracula ou Docteur Jekyll et Mister Hyde.

Mais ce n’est que le roman d’une idée. D’ordinaire je suis assez exigeant avec les livres que je ne lis que pour mon divertissement. J’attends que le récit y soit d’une efficacité parfaite, puisque le récit est le seul plaisir que j’y cherche. Tout ce qui me ralentit m’exaspère. C’est ce que je reprocherai à ce fantôme de Baker Street. Des lourdeurs, surtout au début, dans la présentation des personnages ou l’introduction d’un nouveau lieu. Quelques invraisemblances: pourquoi Singleton par exemple change si vite d’avis sur le spiritisme. Quelques répétitions qui montrent que le texte n’a pas été suffisamment relu. Or voilà le plus grave, car j’attends d’un tel récit, dont l’intention n’est que de me raconter une histoire, qu’il se fasse oublier justement comme récit, qu’il ne vienne pas me rappeler par une maladresse du style que ce sont des mots que je lis. Voyez L’île au trésor ou les Nouvelles Mille et une nuits de Stevenson. C’est le modèle de ce que ce type de récits doit être. Et c’est pour cela que de sont des grands livres.

Bref, on lit Le fantôme de Baker Street comme on regarde une série télévisée, pour se détendre entre deux films. Et quand cette série fourmille d’idées de scénaristes, on ne boude pas son plaisir. Cela se lit en une soirée. Demain je retourne aux Mémoires d’outre-tombe, aux Chroniques de Travnik et aux Confessions d’Augustin qui m’occupent déjà depuis quelques jours. Trois « gros » morceaux qui expliquent pourquoi j’ai un peu tardé ces jours-ci à proposer un nouveau billet.

George SAND: La Comtesse de Rudolstadt

Sand--La-Comtesse-de-Rudolstadt.jpgOn retrouve Consuelo à Berlin, courtisée par Frédéric II et mêlée à ses intrigues politiques. Mais de curieux phénomènes se produisent… Consuelo croit apercevoir le spectre du comte Albert. A Spandau, où le roi qui la soupçonne de comploter contre lui a ordonné qu’on l’enferme, la jeune femme se sent étrangement surveillée. Et quels sont ces mystérieux amis, dirigés par un chevalier masqué, Livérani? Où prétendent-ils conduire Consuelo? Qu’est-ce que cette prison qu’ils lui proposent comme asile en échange de sa libération?On ne dira jamais assez qu’il faut ranger George Sand parmi les meilleurs écrivains du XIXème siècle français. Une auteure à effets, dans le goût du roman-feuilleton où elle excelle. George Sand ne s’économise pas, c’est parfois ce qu’on lui reproche, d’en faire trop. Mais c’est vraiment un plaisir, quand on est un lecteur, d’être mené ainsi par le bout du nez sur près de 1500 pages. Et les « effets » de George Sand sont l’instrument de ce plaisir: apostrophes au lecteur, multiplication des péripéties, trahisons, évanouissements, coups de théâtres. George Sand joue avec bonheur de toutes les séductions du genre romanesque. Ainsi Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt, ces deux gros romans (1500 pages, je le répète), sont à la fois plusieurs romans, où le théâtre et le voyage, sous l’éclairage de la musique, occupent la principale place: il y a un roman d’amour (qui Consuelo choisira-t-elle du sensuel Anzoleto, de l’étrange Albert ou du mystérieux Livérani?), un roman noir, gothique, du  fantastique à la Radcliffe (« l’affreux château des géants », le « chêne de la pierre d’épouvante », le spectre d’Albert le voyant, les divagations de Zdenko le fou), un voyage bien documenté à travers l’Europe musicale et politique du XVIIIème siècle (Venise, la Bohème, Vienne, Prague, Berlin et cette mystérieuse étape finale du roman, quelque part sans doute en Allemagne), des aventures à la Dumas (évasions, travestissement), du mystère enfin (celui qui entoure les sociétés secrètes et leurs cérémonies initiatiques). Bref, un roman de formation au féminin, qui brille de mille feux et sur qui résonne, à travers les échos de l’opéra baroque et du classicisme viennois en gestation, le rêve d’une humanité future, réconciliée avec elle-même, c’est-à-dire réconciliée d’abord hommes et femmes. Un grand roman.

George SAND: Consuelo

Sand, ConsueloConsuelo est une pauvre orpheline espagnole dotée d’une voix magnifique. Elle est l’élève, à Venise, du Porpora, l’un des maîtres de la musique concertante. C’est là qu’elle fait ses débuts, aux côtés d’Anzoleto, son fiancé. Mais le succès n’est pas toujours heureux. Avec lui s’en va l’insouciance de la jeunesse. Consuelo est courtisée, mais résiste aux avances de son séducteur. Blessée par les infidélités de son fiancé, la jeune femme s’enfuit. Un étonnant voyage commence alors  qui conduira Consuelo au bout de l’art, de l’amour et d’elle-même en Bohème, dans le sinistre manoir des Rudolstadt, où le comte Albert, nature exaltée et fragile, abrite sa folie, puis à travers le Böhmerwald, en compagnie du jeune Joseph Haydn, à Vienne même et finalement à Prague, sur la route de Berlin. 

(avis et impressions de lecture à suivre, dans quelques jours, après le résumé du second volume: La Comtesse de Rudolstadt ).