Au début, au kibboutz Yikhat, on rêvait d’une société fondée sur l’amitié, de décisions relevant de la délibération collective, de tout mettre en commun. On rêvait d’être responsable des enfants des uns  et des autres. On aspirait à une autre conception du partage des rôles, à ce que chacun prenne sa part du travail de tous. On pensait qu’on pourrait transformer l’ordre social, qu’on pourrait éradiquer l’envie, la jalousie, la mesquinerie. On croyait qu’on pourrait dépasser la brutalité des hommes…

Comme nous le rappelle Amos Oz dans ces récits doux-amers de la vie au kibboutz, tous les idéaux vieillissent. Même celui d’une vie communautaire renouvelant l’ordre social qui permettrait de panser les blessures de l’Histoire, effroyable. Peut-être même le rêve d’Israël lui-même. En huit nouvelles, Amos OZ, grand écrivain israélien, qui a lui même vécu dans un kibboutz de nombreuses années, dispense sa leçon de réalité. Le kibboutz n’est qu’une communauté d’hommes. Des êtres humains qui gardent à cœur sans doute de s’entraider les uns les autres. Mais enfin, la société a changé. Finis les temps héroïques de la fondation du kibboutz. Aujourd’hui, les relations se normalisent, les jeunes aspirent à se rendre le plus tôt possible à l’université à peine leur service militaire achevé, acceptent de moins en moins de consacrer plusieurs longues années au service de la communauté; d’autres songent à partir peut-être. En se solidifiant, la communauté s’est figée un peu parfois jusqu’à retrouver des comportements sociaux plus traditionnels. Comme le dit un personnage:

Au début de la formation du kibboutz, nous formions une grande famille. Bien sûr, tout n’était pas rose, mais nous étions soudés. Le soir, on entonnait des mélodies entraînantes et des chansons nostalgiques jusque tard dans la nuit. On dormait dans des tentes et l’on entendait ceux qui parlaient pendant leur sommeil. Aujourd’hui, c’est chacun chez soi et on passe son temps à se bouffer le nez. Si vous êtes encore debout, on vous attend au tournant, et quand c’est la chute, tout le monde se précipite pour vous relever.

Je découvre Amos OZ, que je désirais lire depuis de nombreuses années, avec ce recueil de nouvelles. J’y ai trouvé un écrivain d’une très grande pertinence, aussi bien sur la forme que sur le fond. La forme est celle de nouvelles qui finissent par se croiser les unes les autres. Cela donne au final une manière de roman polyphonique que j’ai trouvé très pertinent, chaque personnage devenant, dans le lointain d’un autre récit, une manière de double-fond prolongeant l’histoire qu’on est en train de lire. C’est en tout cas très adapté à décrire la vie d’une communauté telle que celle du kibboutz.

Le sujet de chacun de ces récits est centré sur des êtres humains, dans la singularité de leurs expériences, de leurs frustrations,  de leur histoire. Le thème de la solitude est au centre de ce recueil – un comble lorsqu’on parle d’un kibboutz, qui était le rêve d’une vie ressemblant à celle d’une grande famille. L’autre thème important est celui des idéaux, qui restent vivants dans cette communauté, même si c’est parfois sous des formes qui se sont un peu trop institutionnalisées.

Mais le livre vaut surtout par sa très belle galerie de personnages, qui est ce que je voudrais retenir d’abord de cette lecture: Tsvi Provizor, obsédé par les mauvaises nouvelles; Boaz devenu sans le savoir l’objet d’une correspondance entre son ancienne et sa nouvelle femmes; Nahum Asherov, fâché de voir son unique enfant, Edna, sa fille, aménager chez son ancien professeur, David Dagan, le don Juan du kibboutz; Moshe Yashar, un adolescent que l’assistance sociale a placé dans le kibboutz, incapable d’oublier un père malade qui ne se souvient de lui que par intermittences; Martin Vandenberg, un idéaliste, rescapé de l’Europe occupée par les nazis; bien d’autres encore. L’air de ne pas y toucher, chacun de ces destins jette sur la société israélienne, sur ses ambitions, ses idéaux, ses renoncements un regard qui, sans jamais être provocateur ni violent, a cette manière de distance tranquille que j’ai particulièrement appréciée chez cet écrivain.

 

10 comments on “Amos OZ: Entre amis”

  1. Où je découvre que je l’ai lu! Bon souvenir, oui, mais lointain puisque je croyais n’avoir jamais lu cet auteur.
    Une façon agréable de le découvrir, finalement

    • Il m’arrive aussi souvent d’oublier des auteurs que j’ai lu. Une fois, il a fallu que j’arrive à la fin du roman pour me rappeler que je l’avais déjà lu. 🙂

  2. j’aime beaucoup cet auteur autant pour ses écrits que pour ses engagements en faveur de la paix et d’un état palestinien
    je n’ai pas lu ce livre là mais il me fait penser aux romans de Arthur Koestler qui a écrit sur ce sujet mais bien sûr à une époque où l’état Israélien était en danger ce qui donne à ses écrits un ton qui aujourd’hui passe moins bien

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