L'AssommoirGervaise Macquart vient d’être quittée par Lantier, un homme paresseux et infidèle, avec lequel elle a vécu plusieurs années, et dont elle a eu deux enfants, Claude et Etienne. Pour survivre, la jeune femme doit reprendre le métier de blanchisseuse, qu’elle exerçait avant de s’établir à Paris. Travailleuse, elle reçoit les visites d’un voisin, Coupeau, un ouvrier-zingueur avec lequel elle finit par se marier. Une fille naît: Nana. Tout entière à son rêve d’épargne courageuse et de travail, Gervaise projette de s’établir à son compte en ouvrant une blanchisserie…


Voici un roman, je ne sais au juste pourquoi, que je me suis pendant longtemps interdit de lire. Et c’était évidemment stupide! Il y a bien sûr l’histoire de l’alcoolisme, dont je redoutais la mise en scène complaisante ou trop démonstrative – ce dont Zola a su se garder dans une certaine mesure. Et ce que je savais de la langue que l’écrivain naturaliste invente pour ce roman, mais qui restait pour moi une proposition théorique.


Or L’Assommoir, en effet, est d’abord une formidable « machine » linguistique. En donnant à lire le monde depuis l’intérieur du langage du monde ouvrier, Zola non seulement libère l’expression romanesque des conventions académiques, contribuant à rapprocher la représentation littéraire de la réalité sociale qu’elle décrit, mais surtout, ce qui pour nous aujourd’hui est une banalité, il tend à montrer le rôle joué par les perceptions et les représentations résultant des positions sociales dans les conflits minant la cohérence d’une société. La « noce » qui entraîne les invités de Gervaise et Coupeau à leur mariage jusqu’aux salles du Louvre où ils passent ébahis devant des toiles qui racontent, sans qu’ils s’en doutent, leur propre destin (naufrage et fêtes) est de ce point de vue l’une des plus grandes réussites de l’écriture romanesque moderne.


Mais si le schéma de L’Assommoir – grandeur et décadence – est celui de bien des romans de Zola, l’auteur sait donner ici à ce motif un développement qu’on ne trouve pas dans d’autres oeuvres, où la fin est pour ainsi dire déjà contenue dans le début. Il y a un moment en effet dans L’Assommoir où Zola nous fait toucher quelque chose du rêve ouvrier: le mariage de Gervaise avec Coupeau, travailleur sobre et honnête, le projet de blanchisserie font mesurer le rêve de bonheur et d’émancipation que porte en lui le travail ouvrier. Mais c’est un rêve sans issue. L’impasse sociale que le monde du Second Empire présente devant toutes les initiatives du monde ouvrier est la véritable affaire de ce roman de l’alcoolisme. La vraisemblance d’ailleurs n’est pas ce qui intéresse Zola. Comment expliquer que Coupeau « plonge », après son accident, dans l’alcoolisme; et à son tour Gervaise? Il y a bien sûr les raisons généalogiques (l’hérédité de Coupeau et Gervaise); la logique souterraine des motivations psychologiques (Coupeau qui, voyant passer, Nana, sa fille, tombe littéralement du toit) ou mêmes certains motifs symboliques (l’alambic, véritable « machine » à alcool exerçant sa fascination terrifiante, qui est une sorte de pendant gothique de l’imaginaire thermodynamique dominant le cycle des Rougon-Macquart). Mais Zola, qui n’est pas avare d’habitude, lorsqu’il s’agit de souligner les procédés, se montre très discret ici, comme si la question qui l’intéressait vraiment était celle non de l’origine de l’alcoolisme, mais de ce qu’il signifie (à la fois sur le plan social et symbolique): une forme de réponse justement à l’impasse de la vie ouvrière qui est aussi la principale cause de son échec.


Bref, L’Assommoir est dominé par la tragédie. La tragédie d’un monde, dont Zola explore les multiples facettes: l’alcool qui tombe dessus quand bien même on a veillé à s’en tenir éloigné, le martyr des enfants Bijard, la dissolution des liens sociaux et familiaux, leur substitution par des formes de camaraderie canaille et la décadence des sentiments moraux. Certains lecteurs enfermés dans leur bonne conscience bourgeoise ont cru pouvoir y lire à l’époque un portrait-charge contre le monde ouvrier… ils n’allaient pas tarder à déchanter, avec Nana, et voir se refermer sur eux le redoutable piège littéraire et social ouvert par Zola dans ce formidable Assommoir.

 


Les Rougon-Macquart: n°7

 

 

Emile Zola, L’Assommoir. Edition électronique (lien: ici).


7 comments on “Emile ZOLA: L’Assommoir”

  1. Très beau billet ; il met en lumière des idées que je n’ai pas même effleurées dans le mien. J’ai lu ce livre il y a très peu de temps, et j’ai beaucoup aimé : la verve de Zola comme beaucoup, ses
    descriptions, cette chute lente mais inéluctable… le destin des personnages m’a beaucoup touchée, c’est pourquoi j’en garde un excellent souvenir mais légèrement teinté d’amertume.

  2. Emile Zola est un auteur que j’ai découvert en primaire, c’est le premier vrai auteur que j’ai lu et malgré les difficulté de langage (déjà qu’a 20ans c’est pas évident de le lire, alors à 8…)
    j’avais beaucoup apprécié. C’est l’un de mes auteurs doudous que je lis quand j’ai le cafard !
    Je viens d’ailleurs de publier mon avis sur son livre « Nana » sur mon blog…

    Joli article, je reviendrais 😉
    Bonne continuation !!

  3. Emile Zola est un auteur que j’ai découvert en primaire, c’est le premier vrai auteur que j’ai lu et malgré les difficulté de langage (déjà qu’a 20ans c’est pas évident de le lire, alors à 8…)
    j’avais beaucoup apprécié. C’est l’un de mes auteurs doudous que je lis quand j’ai le cafard !
    Je viens d’ailleurs de publier mon avis sur son livre « Au Bonheur des Dames » sur mon blog…

    Joli article, je reviendrais 😉
    Bonne continuation !!

  4. J’ai lu l’Assomoir il y a très longtemps, et je n’avais pas vu l’aspect social que tu y lis. J’avais été déroutée par la chute extrêmement brutale de Gervaise et Coupeau, que j’avais trouvée très
    injuste et sans raisons.
    Avec ton analyse en tête, je le relirais bien …

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