Les annéesDe l’après-guerre au milieu des années 2000, Annie Ernaux raconte : des perceptions, des souvenirs, des images, des mots. Elle est ce bébé assis sur un coussin, cette petite fille en maillot de bain sur une plage de galet, cette autre debout devant une barrière ou épaule contre épaule avec une camarade dans le jardin d’un pensionnat, l’une de ces 26 filles de la classe de philosophie du lycée de Rouen posant un jour de 1958-59 sous le marronnier de la cour, bien d’autres encore que montrent des photographies prises au cours de toutes ces années. Elle est aussi cette femme qui se souvient des formes changeantes ou immuables prises par la vie qui passe : le rituel du repas dominical, la découverte de nouveaux sons, de nouveaux goûts, d’œuvres nouvelles, la permanence ou le changement des façons de penser…

Voici un livre dont je ne saurais dire, la dernière page tournée, ce que j’en pense exactement. Commencé dans l’enthousiasme, abandonné puis repris plusieurs fois, le récit d’Annie Ernaux me plaît autant qu’il me déplaît, et pour les mêmes raisons.

Il y a d’abord ce que je trouve très  réussi. L’effort de l’auteur, dans son désir de retrouver au-delà d’elle-même une sorte de conscience collective, à se faire collectionneuse des mots d’une époque : mots de réclames (« L’huile Lesieur trois fois meilleure ! »), expressions convenues (« il faut être de son temps »), chansonnettes à la mode portant jusque dans les cours de récréation la violence coloniale d’une époque (« habana la moukère… »), exigences de réussite sociale (« avoir ses deux bacs »). Sous sa forme épurée, son style sans ornement, presque froid, le livre d’Annie Ernaux ne manque pas d’ambition. Écrit sous la double influence sociologique et littéraire de Bourdieu et de Proust, l’ouvrage en constitue aussi une relecture critique. Le beau final proustien, la volonté de ramener les faits et les actes à cet en-decà des volontés individuelles qu’est l’inconscient social témoignent en faveur de ce projet. Dans une méditation assez subtile renouvelée sur la distance qui sépare le passé du présent, Annie Ernaux trouve les mots pour dire décennies après décennies ce qu’a été pour chaque époque la perception du passé, la vision du futur.

Mais c’est une entreprise qui, malgré ses réussites ponctuelles, et quelques beaux textes, peine à me convaincre vraiment sur le fond. Annie Ernaux signe une autobiographie paradoxale. La clé, dit-elle, lui en est venue lorsqu’elle a trouvé la forme convenant à ce projet qu’elle portait depuis de nombreuses années : écrire une autobiographie qui bannirait le « je » que la grammaire semble réserver à la forme du récit de soi pour une autre forme, mettant en avant le « on » d’une époque avec quelques retours, par le moyen de photographies d’elle qu’elle décrit tout au long de l’ouvrage, sur son propre parcours – ou plutôt  la juxtaposition de différentes images du moi, un « elle » qui, dans le récit, se superpose au « on » de l’expérience commune d’une époque, ce destin impersonnel qui a donné forme et contenu cependant aux expériences personnelles d’un je en situation.

Mais quel est précisément ce « on »  par lequel Annie Ernaux entend échapper à la subjectivité du récit introspectif en livrant une sorte d’ « autobiographie impersonnelle et collective » ? Une manière de Zeitgeist ? de conscience inter-générationnelle ? Ou bien au contraire l’esprit d’une génération ? Les meilleurs passages sont sans doute ceux où l’auteur assume sa différence (sociale, culturelle, sexuelle, …) introduisant des clivages, soulignant des tensions dans une Histoire qui cherche à se présenter autrement comme un tout fondu dans l’uniformité de la conscience collective, un chromo travaillé par l’oubli idéologique que l’Histoire est moins faite d’uniformité que de différences. C’est sans doute le génie de Walter Scott d’avoir d’emblée su se situer à ce niveau là.  En revanche, si je retrouve bien  un portrait des années 1940 à 2000 dans le portrait général de ces années qui passent et qu’Annie Ernaux entend nous livrer (les premiers rapports sexuels à l’époque où n’existe pas la pilule, le mariage précoce enfermant les femmes dans une convention dont elles avaient cherché par les études à échapper, le premier emploi en Province, le déménagement à Paris dans l’un des grands ensembles à la périphérie de la capitale, le rituel des courses à l’hypermarché, le divorce, la réorganisation de l’espace urbain, le développement des transports automobiles, la banalisation de nouveaux moyens de consommation), je n’ai pu m’empêcher de me demander au cours de ma lecture si ce « on » de la conscience collective impersonnelle n’était pas autant fictionnel, fantasmatique que le « je » de l’autobiographie traditionnelle. En voulant retrouver l’unité d’une époque, des mots et des images enfouis dans la conscience collective, l’auteur n’aurait-elle pas oublié d’en interroger aussi les tensions et ruptures, ainsi que la situation individuelle, c’est-à-dire la responsabilité et les engagements de chacun de nous par rapport à ce grand être culturel collectif qui  fait les codes et pratiques d’une époque ? Un projet trop sociologique peut-être à mon goût, c’est-à-dire relevant d’une sociologie qui écrase l’individu, et pas assez morale : j’entends par là non le désir d’asséner des leçons de morale à la papa, mais la tentative, qui signe les plus beaux livres selon moi, de libérer la possibilité pour qu’émergent quelques voix vraiment individuelles, par le moyen de l’ironie, de la compassion, de l’analyse, de l’émotion, de la satire, parmi la représentation de toutes les conventions qui les écrasent.


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