Anatomie-d-un-instant.jpgLe 23 février 1981, devant les députés espagnols réunis pour choisir un successeur au chef du gouvernement démissionnaire, Adolfo Suàrez, un groupe de militaires, conduits par le lieutenant-colonel Tejero, fait irruption dans l’hémicycle. Bientôt, au cri de « Tout le monde à terre », des coups de feu sont tirés. Comme un seul homme, dans un mouvement de prudence instinctif, les députés plongent sous leur fauteuil. Tous sauf trois: Suàrez, le chef de gouvernement et principal artisan de la transition démocratique qui a fait sortir l’Espagne du franquisme; tout à côté de lui, le général Gutiérrez Mellado, vice-président du gouvernement démissionaire; face à eux, à l’autre extrêmité des bancs des députés, Santiago Carillo, chef du parti communiste. Trois hommes en fin de parcours, trois hommes défaits…

 Dans l’hémicycle vide, le geste de ces trois hommes restés seuls pour défendre au péril de leur vie la jeune démocratie naissante, enregistré par les caméras de télévision et depuis repassé, ressassé reste un mystère, s’il est vrai qu’à l’heure de la télévision et de l’inflation des images le mystère consiste moins dans ce qui est dissimulé, caché que dans ce qui est apparent, connu de tous. C’est à la description de ce geste, au travers duquel Javier Cercas parvient à lire les années décisives qui ont séparées l’Espagne franquiste de l’époque démocratique contemporaine – les années de la « réconciliation »- qu’est consacré ce livre habile à repérer les figures structurant l’Histoire (ou la représentation que nous nous en faisons), à plonger dans l’intimité de ses acteurs, à recomposer, à la manière du romancier, leurs frustrations et leurs désirs, à interroger l’étonnante propension de l’Histoire à faire image.

 A proprement parler, le livre n’est pas un essai, mais un livre d’histoire comme en écrivaient Tacite ou Tite-Live, une chronique d’écrivain, qui montre que la compréhension de l’Histoire a besoin de la littérature, parce que l’Histoire est déjà elle-même une fabuleuse fabrique de clichés, et que nul mieux que la littérature ne sait identifier les clichés et faire la part dans cette demi-vérité qu’est toujours le cliché de ce qui voile la réalité d’une époque et de ce qui malgré ou au travers du voile la manifeste. « C’est vrai: l’Histoire produit d’étranges figures et ne rejette pas les symétries de la fiction, comme si par cette recherche formelle elle essayait de se doter d’un sens qu’elle ne possède pas en elle-même. » Effets de symétrie, de miroir, développements romanesques, figures de cinéma telles sont les formes retenues par Javier Cercas non pour imposer de force un ordre romanesque ou littéraire à une Histoire qui n’en reconnaît pas, mais seulement afin d’interroger la vérité historique d’une réalité saturée de représentations et s’efforcer de prendre au sérieux la trame de l’événement, ce « tissu presque sans couture de conversations privées, de confidences et de sous-entendus qui souvent ne se laissent reconstituer qu’à partir de témoignages indirects, en forçant les limites du possible jusqu’à atteindre le probable, et en essayant de découper la forme de la vérité à l’aide du patron du vraisemblable. »

Il en ressort un très véridique portrait de notre temps. Un temps qui a ses héros, mais singuliers: ces « héros de la retraite » qui, comme Suàrez, l’ancien chef du parti franquiste, sont héroïques pour avoir travaillé à défaire tout ce en quoi ils avaient cru, quitte à y sacrifier leur honneur et leur conscience, des héros en qui nous peinons pourtant à nous reconnaître, tellement nos esprits restent travaillés par une éthique de la loyauté, alors qu’eux sont des champions de la trahison. Mais est-il sûr que politique et éthique fassent si bon ménage? Notre morale de la loyauté ne conduit-elle pas tout droit au coup d’Etat du 23 février? Qui sont les véritables héros de la fidélité sinon ceux qui, comme le lieutenant-colonel Tejero, sont restés fidèles au rêve de leur jeunesse, le rêve d’un pays organisé comme une caserne, et qui s’achève, les armes à la main, devant le parterre de députés terrorisés de la nouvelle Espagne réconciliée?

Bref, un livre magnifique qui non seulement donne à comprendre de l’intérieur la logique d’un coup d’Etat, et d’une des dates clefs de l’histoire politique espagnole, mais qui en plus, conscient que s’éloigne le temps des grands traités sur l’Histoire, des interprétation de l’événement par un discours sur les structures, dont Le 18 brumaire de Louis Bonaparte de Marx constituait sans doute le chef d’oeuvre, prend la mesure de cette inadaptation d’une forme passée du discours historique aux catégories politiques de notre temps et sait trouver dans une forme de conscience très aiguë des processus narratifs de l’Histoire une façon de renouveler magnifiquement, à la limite des genres, et notre compréhension du réel et nos façons de le dire.

 

 

Javier CERCAS, Anatomie d’un instant (2009). Traduction: Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujičić. Actes Sud, 2010

1 comment on “Javier CERCAS: Anatomie d’un instant”

  1. Je n’étais pas allé assez loin dans la visite de votre blog et voilà le livre dont je parlais, je vois que nous avons des intérêts communs
    je le lis un peu en diagonal et le relirai lorsque j’aurai fini la lecture de mon côté

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