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Odilon Redon: Il rêve et autres contes

Le souvenir d’un séjour dans le pays Basque, la rencontre d’une inconnue dans un wagon de train, l’expérience terrifiante d’une voix sortie d’un meuble une nuit dans une chambre d’auberge, le quotidien de la guerre pour les hommes du rang…, voici quelques-unes des propositions de ce recueil de contes d’Odilon Redon.


Redécouverts au tout début du XXIe siècle, grâce aux travaux d’une universitaire, Claire Moran, sur le symbolisme, les contes d’Odilon Redon forment le pendant narratif de l’oeuvre d’un peintre pour qui la chose littéraire était sans doute aussi importante que la peinture, ou que la musique. En témoignent ses goûts personnels: sa correspondance abonde en références à ses lectures , tout comme à des expositions ou à des concerts. Odilon Redon fut de ces artistes qui n’hésitent pas à prendre la plume lorsqu’il s’agit de défendre des goûts artistiques ou de rendre hommage à un grand artiste. Le recueil A soi-même, compilation des textes autobiographiques et des écrits sur l’art laissés à sa mort par Redon, est une de ces pépites qu’on trouve parfois dans l’oeuvre d’un artiste, lorsqu’il sait aussi manier la phrase.

Les dix contes réunis ici certainement sont œuvre d’amateur plus que de véritable écrivain. Maladresse, inachèvement, répétitions sont les signes manifestes d’une œuvre littéraire qui ne manque pas d’éclat, mais à quoi fait défaut la maîtrise d’un vrai travail d’écrivain. Non, Odilon Redon n’est pas Fromentin, qui sut partager sa création entre peinture et écriture. Mais il y a dans le passe-temps sensible de Redon et dans cet hommage d’un peintre lettré aux pouvoirs de la narration littéraire, où prime l’expression d’une sensibilité tournée vers une vision poétique et onirique de la réalité, quelque chose de suffisamment réussi pour meubler agréablement quelque moment de désoeuvrement. Ou éloigner du désordre des passions et des chaos de l’existence quelque heures durant. C’est en tout cas la jolie expérience que j’ai vécu avec ce petit livre, expérience belle, bien que fragile, au moment où ma vie sentimentale, comme je l’ai déjà évoqué dans les précédents billets, achève de basculer dans un ailleurs ou un autre chose que je n’imaginais pas il y a quelques mois encore.

Tous les textes de ce recueil ne sont pas réussis cependant. J’avoue avoir un peu buté sur Le Fakir, évocation à mon goût trop idéalisée des aspirations spirituelles du symbolisme et de son penchant pour la philosophie orientale, ou sur 1870 Décembre, portrait tout autant idéalisé de l’homme du peuple dans la guerre. J’y retrouve les traits de ce que justement je n’aime pas parfois dans le symbolisme: cette évocation éthérée du renouvellement éthique et spirituel de l’humanité.

Mais il y a aussi tous ces textes que baigne une atmosphère délicieusement onirique, condition de l’élévation poétique du réel par l’art. Quelque chose au fond d’analogue au rôle que tient la couleur dans la peinture de Redon ou l’usage si malicieux qu’il fait du noir dans ses dessins. Car le rêve chez Redon n’est pas seulement ce plongeon dans un monde éthéré qu’on pourrait imaginer, mais un univers plein de malice, comme en témoignent les très réussis Un séjour dans le pays Basque, Une histoire incompréhensible, Nuit de fièvre ou Le Recit de Marthe la folle. Je vous laisse au plaisir de découvrir ces petits bijoux.

Jack LONDON: Le Fils du Loup

Dans le Grand Nord, on trouve de tout, des hommes et des femmes révélés par la nature et le destin. Mason était un homme amoureux, marié à une indienne. Dans la rigueur du désert blanc, un arbre lui tomba dessus. Que peut un homme même amoureux sans espoir de survivre? (Le silence blanc). Tous auraient vu en Scruff Mackenzie un homme plein de ressources. Mais il faut savoir jouer serré lorsque l’idée vous vient d’aller prendre femme dans une tribu d’indiens farouches peu enclins à se laisse déposséder d’une de leurs plus jolies jeunes filles (Le fils du loup). Bettles et Lon McFane étaient deux bons gars emportés dans une querelle stérile qui sans l’intervention de Malemute Kid n’aurait pas manqué de dégénèrer en un duel sanglant (Les hommes de Forty-Mile). Carter Weatherbee et Perry Cuthfert, deux fainéants, partirent chercher l’aventure dans le Nord. Mais que peuvent deux hommes comme eux coincés dans une cabane en plein hiver alors que la moindre sortie menace les corps d’une mort rapide? (En pays lointain). Quand Westondale aborda la cabane de Malemute Kid, il avait déjà plusieurs heures d’avance sur l’officier de police qui le pourchassait. Parviendrait-il à gagner de vitesse son poursuivant? (A l’homme sur la piste). Paul Roubeau était prêtre, un bon gaillard de prêtre. Mais que valent les recommandations de la foi face au malheur d’une femme maltraitée par son mari ? (La prérogative du prêtre). Sitka Charley, un indien, décida un jour de vivre comme un blanc. Que vaut cependant le code d’honneur de l’homme blanc face aux nécessités de la piste?(La sagesse de la piste). Madeline était une indienne, achetée par Cal Galbraith pour quelques bouteilles et un fusil rouillé aux temps héroïques des débuts de la conquête du Grand Nord. Mais à présent que la civilisation s’y developpe avec son lot de plaisirs comment conserver sa place dans le cœur de l’homme blanc? (La femme d’un roi) Pour retrouver sa femme Naas entreprit une véritable odyssée qui le conduisit jusqu’à Dawson. Mais le temps a passé et y a-t-il encore place dans le Grand Nord pour un Ulysse des glaces? (Une odyssée dans le Grand Nord)

Le Fils du loup (The Son off the Wolf) est le premier recueil de nouvelles, réunies par Jack London en 1900, celui par lequel l’auteur faisait son entrée dans la littérature. Je poursuis avec ce recueil la découverte des récits de l’écrivain américain consacrés au Grand Nord. Des récits très efficaces, que je préfère de plus en plus aux romans plus connus. London est l’écrivain de la confrontation des hommes avec la nécessité dans un monde à la limite de la civilisation et de la sauvagerie. Très souvent tragique, parfois horrible, mais aussi truculente ou comique, la nouvelle est la forme qui convient à une écriture naturaliste telle que celle de London, centrée sur les hommes, leurs comportements, leurs passions, si difficile à mettre en système, si éloignée aussi des facilités du roman d’aventure.

Figure récurrente, Malemute Kid est le personnage principal ou secondaire de l’essentiel des histoires de ce recueil. Malemute Kid est pour ainsi dire le sage du Grand Nord, une sorte de double démiurgique de l’écrivain, un de ces hommes qui ont tout vécu, tout connu, et qui est respecté pour cela par les autres. Un homme sûr qui se plait à mettre en scène les réactions de ses contemporains, à les pousser dans ce qu’ils ont de meilleur, ou simplement à les abriter quand ils en ont besoin. A la limite de la légalité parfois, jouant avec le destin, c’est lui qui tient la carabine qui abrège les souffrances de Mason mortellement blessé (Le silence blanc) ; c’est encore lui qui offre à Westondale les précieuses minutes dont celui-ci aura besoin pour semer la police (A l’homme sur la piste). Incarnant les valeurs de la justice et de la camaraderie, qui ne s’accordent pas toujours avec le sens légal et politique que les hommes leur donnent dans la société civilisée, il ramène l’humanité à ce qu’elle a d’essentiel et à être autre chose qu’une lutte sauvage pour la survie.

Car la leçon du Grand Nord est qu’il n’y a pas de survie possible là où l’entraide, le partage équitable, la gestion des conflits, un certain respect de la parole donnée ne trouvent pas à s’exprimer. Raisons matérielles, presque animales et non pas morales, dont l’horrificque descente aux enfers des deux incapables épris d’aventure, héros de la nouvelle En pays lointain, offre le contrepoint ironique.

Je pense passer encore quelques temps dans ce Grand Nord décidément si romanesque. Prochaine étape Les Enfants du froid.

Autres billets sur Jack LONDON:

Jack LONDON: L’appel de la forêt

Jack LONDON: Construire un feu

Jack LONDON: Construire un feu

 

Le moyen d’échapper à des tortures certaines quand on s’est mal comporté et qu’on tombe entre les mains d’une tribu indienne qu’on a soi-même martyrisée ? (La face perdue) Comment vous acquitter de votre mission lorsqu’on vous a confié un sac et que vous devez compter jusqu’à vos dernières forces pour mener le colis à bon port ? (Une mission de confiance) Un homme dans la neige, qui marche, coincé par le froid et s’efforce de rester en vie, pourra-t-il échapper aux rigueurs épouvantables du climat ? (Construire un feu) Est-il possible d’avoir rencontré le diable en la personne d’une chien un peu trop fidèle ? (Ce spot). Comment croire en l’étrange coïncidence qui conduisit la belle Braise d’or jusqu’à la folie ? (Braise d’or). Comment le juge O’Brien partagea-il le sort, un soir de cuite, du condamné qu’il avait peu auparavant ordonné de laisser aller sur le fleuve vers une mort certaine ? (Comment disparut O’Brien ) Et l’étrange marché que fit El-Sou la Peau-Rouge pour rembourser les dettes laissées par son père à sa mort et le non moins étrange cadeau que lui fit Porportuk pour annuler les siennes ? (L’esprit de Porportuk)

Lost face est un recueil de nouvelles paru en 1910, traduit en francais sous le titre Construire un feu, du nom de la plus célèbre de ces nouvelles, sans doute l’un des récits les plus connus de Jack London. Ce texte est à lui seul un résumé de la manière de l’écrivain américain. Il y a bien sûr dans cette nouvelle ce qu’on attend de Jack London : le froid, la neige, le Grand Nord, un gaillard bien bâti, un chien, au temps de la ruée vers l’or. C’est que dans les régions glacées du Klondike et du Yukon, tout prend une signification autre. La moindre glissade sous la croûte d’une rivière gelée est un arrêt de mort. La moindre négligence tourne à la tragédie.

L’emballement tragique décrit par Construire un feu est à la hauteur de ces attentes : un homme qui a choisi de faire un détour pour vérifier la présence du bois qui lui sera utile au printemps prochain se retrouve piégé par le froid. Ses efforts pour réchauffer ses membres qui l’un après l’autre le lâchent, son énergie impuissante face à une nature plus forte que l’homme, quoi qu’il arrive, souligne la solitude de l’homme face à un monde où il faut être au moins deux pour pouvoir s’en sortir.

Il y a en effet chez London deux inspirations qu’on pourrait s’étonner de voir se rencontrer : celle d’un retour à la sauvagerie des origines et de ce qu’elle dit de la permanence de la loi du plus fort, seule capable de révéler les êtres ; celle de l’entraide, des coopérations, des solidarités humaines. Construire un feu, comme chacune des six autres nouvelles du recueil, chacune à sa manière, traite de cette matière là.

Lecteur depuis longtemps des romans de Jack London, dans lesquels je suis retombé récemment, j’avoue avoir découvert avec ces nouvelles un écrivain qui me convainc peut-être plus encore que celui des romans. Raison de plus de poursuivre mon exploration des terres glacées, dont je vous rappelle que j’ai fait mon thème de lectures pour ce mois de décembre.

Adolf RUDNICKI: Le Marchand de Lodz et autres récits

Rudnicki (Adolf), Le Marchand de LodzIl s’appelait Mordche Chaim Rumkowski. Mais on pourrait dire de lui aussi l’Empereur: un réprouvé, un prisonnier, un juif, installé par les nazis à la tête du ghetto de Lodz, régnant sur d’autres réprouvés, d’autres prisonniers, d’autres juifs, en tyranneau singeant les tyrans nazis. Lui s’appelait Ostap Ortwin, ou Stéphane Konecki comme le nomme Rudnicki dans un récit inspiré de la vie de ce grand journaliste et critique littéraire polonais d’origine juive. Cet autre s’appelait Emmanuel, parvenu à s’échapper d’un convoi en route pour le camp d’extermination et qui devint après la guerre l’un des architectes qui reconstruisirent Varsovie. Ce sont trois vies, trois portraits, trois récits, pour tâcher de retisser des liens entre la Pologne et son passé juif, reconstruire l’événement innommable, poser des mots sur l’indicible…

Ma rencontre avec la prose d’Adolf Rudnicki est un de ces faits simples, pas prémédités, qui tiennent à peu de choses sans doute, mais dont je me demande toujours après coup comment il aurait été possible que cette rencontre ne se fasse pas, à ce moment là, de cette façon là. Heureusement, il y a de beaux passeurs dans le monde de la littérature. Le travail éditorial des Éditions Sillages, dont j’aime tout particulièrement le choix de textes essentiels, mais souvent peu connus, publiés sous des couvertures élégantes, appartient à cette catégorie. Celle des vrais amis, auxquels je songerais bien volontiers à limiter parfois mon existence, s’il était possible de vivre de livres et d’eau fraîche.

Pourtant, le propos de ces trois nouvelles est dur, très dur, bien sûr. Ce sont trois histoires du ghetto, pendant la seconde guerre mondiale, dans une Pologne occupée par l’Allemagne nazie. Un pays que les rigueurs de l’Occupation n’invitent guère à songer à la partie la plus misérable de la population, ceux qui, enfermés dans le ghetto, sont réduits au degré ultime de la déchéance, de l’abandon. Ces trois récits ont tous été écrits dans les deux décennies d’après-guerre, alors que la Pologne communiste, jetant un voile pudique sur ces événements, a fait sienne un nouveau mot d’ordre: ne regardez plus le passé, tournez-vous donc vers l’avenir. En ce sens, l’œuvre de Rudnicki est une œuvre de résistance. C’est pour cela d’abord que c’est un grand écrivain.

On trouvera en même temps sous sa plume toute la palette du romancier d’Europe centrale: un sens certain de l’ironie, voire de l’auto-ironie, un récit sans grandiloquence, attaché au contraire à la narration simple, sans esbroufe, d’événements incroyables, un talent accompli pour montrer les articulations de la petite et de la grande histoires à travers le portrait d’individus en pleine déchéance ou au contraire d’impuissants sublimes. A Rumkowski (Le Marchand de Lodz), singe incroyable des tyrans au service desquels il met son sens de l’organisation, afin de transformer le ghetto de Lodz en une entreprise efficace travaillant pour l’occupant nazi, tout en se donnant des airs d’empereur d’opérette, s’oppose Le Grand Stephane Konecki, symbole de l’assimilation des juifs polonais avant-guerre, tenant crânement tête au milicien ukrainien qui vient l’arrêter. Emmanuel est un survivant, comme l’est aussi Regina. Leur portrait en miroir (Regina, Regina Borkowska) est l’occasion de faire ressurgir un passé embarrassant, que tous voudraient bien oublier dans la Pologne en reconstruction d’après-guerre.

Rappeler les faits, interroger les événements, reconstruire un passé évanoui. Le destin politique de Rudnicki, qui eut tôt fait d’entrer en délicatesse avec la censure communiste, s’explique sans doute par la droiture de cette méthode littéraire. Les faits: c’est-à-dire des récits circonstanciés de la main-mise de l’occupant nazi sur la société polonaise, son travail d’épuration, d’extermination, l’auteur ne taisant rien, dans sa reconstitution, des infamies individuelles ou collectives, du rôle des milices, de l’indifférence du gros de la population au sort des juifs – une population il est vrai souvent réduite à l’impuissance. Mais il y a aussi des questions. Ainsi, à propos de l’Empereur du ghetto, Rudnicki soulève cette interrogation dérangeante: « Est-il possible qu’il ne se soit pas rendu compte de son propre avilissement? » – question centrale de toute philosophie depuis que le concept de totalitarisme a fait son  entrée, avec le succès qu’on sait, dans le vocabulaire de la pensée politique. Il y a enfin le plus touchant: le beau récit que Rudnicki consacre à l’une des grandes figures intellectuelles de la Pologne d’entre deux guerres, Ostap Ortwin, mort en 1942, dans des conditions non élucidées. Récit magnifique de ses derniers moments reconstitués, sans doute inventés, non par goût de travestir la réalité historique, mais parce que c’est la seule façon de la rappeler, de la refaire surgir – tellement il est important de garder quelque chose face à la folie d’anéantissement de l’Histoire. Je garderai moi-même longtemps en mémoire la fin pathétique et sublime du grand Stéphane Konecki: le grand homme chantant crânement un vieil air juif, qui le dénonce, face à un milicien criminel imbécile, hilare et ravi de sa prise. Une lecture essentielle.

 

Emile ZOLA: Angeline ou La maison hantée

 

 

Zola--Emile---Nouvelles-roses.jpg« Il y a près de deux ans, je filais à bicyclette par un chemin désert, du côté d’Orgeval, au-dessus de Poissy, lorsque la brusque apparition d’une propriété, au bord de la route, me surprit tellement, que je sautai de la machine pour la mieux voir. C’était, sous le ciel gris de novembre, dans le vent froid qui balayait les feuilles mortes, une maison de briques, sans grand caractère, au milieu d’un vaste jardin, planté de vieux arbres. Mais ce qui la rendait extraordinaire, d’une étrangeté farouche qui serrait le coeur, c’était l’affreux abandon dans lequel elle se trouvait. Et, comme un vantail de la grille était arraché, comme un immense écriteau, déteint par les pluies, annonçait que la propriété était à vendre, j’entrai dans le jardin, cédant à une curiosité mêlée d’angoisse et de malaise. »…

D’Emile Zola, on connaît bien entendu Les Rougon-Macquart, l’oeuvre colossale en vingt volumes, peut-être un ou deux romans de jeunesse, parfois la série des Trois villes ou la série, inachevée, des Quatre Evangiles, et, dans la forme courte, les Contes à Ninon. Mais on oublie que Zola a aussi été l’auteur d’un certain nombre de nouvelles, parfois fantastiques, dont cette Maison hantée, curiosité que j’ai débusqué au fond de ma bibliothèque pour ce rendez-vous Maisons hantées du challenge Halloween. Au centre du récit, une maison, La Sauvagière, dont le narrateur fait la découverte au hasard d’une promenade en bicyclette. Une maison abandonnée, décrite dans des termes qui donnent le frisson. L’art de la description conduit ici par l’un des maîtres du genre a cet étrange pouvoir de suggestion que donne aux meilleurs récits fantastiques – en tout cas ceux qui retiennent mon attention – une langue précise, détaillée, réaliste. Le meilleur fantastique se nourrit du goût du détail vrai. Et en l’occurrence, avec Zola, ici on est servi.

L’histoire elle-même est assez simple. Il est question d’une petite fille, morte peut-être de mauvais traitements, mais plusieurs versions de sa mort coexistent – autre dispositif narratif pertinent. De ces versions concurrentes d’une disparition qu’on devine douloureuse, peut-être criminelle naît cette part d’inconnu nécessaire à faire prospérer le sentiment diffus d’angoisse nécessaire au récit. La chute décevra peut-être. Mais le retour à la normalité, trop brutal (je ne vous révèle pas tout), n’est pas inintéressant non plus. Il interroge en tout cas le statut des fantômes: cessent-on de les entendre quand ils ont cessé d’hanter un lieu ou bien leur présence n’est-elle que la manifestation de notre capacité à ressentir leur présence?

Challenge Halloween 2013 de Lou et de Hilde

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Ferdinand VON SCHIRACH: Crimes

CrimesComment un médecin tranquille, bourgeoisement installé dans la quiétude d’une petite ville du sud de l’Allemagne, baignée par le Neckar, finit-il après des décennies de vie commune par assassiner sauvagement sa femme, s’acharna à coups de hache sur son cadavre et fut malgré tout réhabilité, après une peine mineure d’emprisonnement ? Comment le vol de ce qui ne semblait qu’une vulgaire tasse à thé entraîna trois petites frappes berlinoises à subir une violence criminelle qui les dépasse ? Comment une passion un peu trop vive conduisit un jour un jeune homme amoureux à vouloir dévorer celle qu’il aimait ? Ou bien un petit voleur minable, mais plein de cœur, à trouver une rédemption dans une plantation en Ethiopie ?

Les onze affaires criminelles racontées par Ferdinand von Schirach sont tellement surprenantes qu’on les croirait taillées sur pièce pour un recueil de nouvelles policières. Ce qu’est ce livre. Et on pourra très bien le lire comme cela. Pourtant, ce sont plus que des nouvelles. Avocat inscrit au barreau de Berlin, Ferdinand von Schirach prétend n’avoir présenté ici que des affaires qu’il aurait défendu. Il se met d’ailleurs souvent en scène dans le cours du récit. Le mélange de violence et de tendresse, de sordide et d’humanité des cas exposés serait tout simplement celui de la vie-même. Pourtant il lui a fallu retravailler ces affaires, afin de les rendre méconnaissables pour protéger l’anonymat des protagonistes et le droit, dans toute affaire jugée, à l’oubli des fautes commises. On ne cesse donc, à la lecture de ce recueil, de se poser une question qui contribue à l’impression vertigineuse de l’écriture de von Schirach. Où se situe la frontière entre le droit et la littérature ? Le problème avec lequel l’auteur se coltine est commun à ces deux regards posés sur le réel : le brusque surgissement du mal, par hasard, ou, comme une énigme, au débouché d’un travail souterrain, ou par le fait d’un enchaînement insupportable de circonstances. Pour cette raison, ce recueil très convaincant, dans lequel l’auteur a su trouver une forme et une langue, sans boursouflures, directes, mais attentives aux êtres et aux événements, à la hauteur de cette ambition morale ou métaphysique, appartient à ces œuvres allemandes contemporaines hantées par la question du droit, inspiration dont la grande Juli Zeh a fait en quelques romans son domaine de spécialité, mais qu’on retrouve aussi à l’occasion traverser un roman de Günter Grass. Jamais donneuse de leçons, en prise directe avec le réel, le contenu de nos vies-mêmes, et les vertiges que la raison morale y découvre, cette littérature nouvelle constitue sans aucun doute un bel exemple de la vitalité contemporaine des Lettres allemandes.