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Anne PERRY: Un Noël à New York

 

Hiver 1904. Janina Pitt a 23 ans. La fille de Charlotte et Thomas Pitt a accepté d’accompagner sa jeune amie Delphinia Cardew en Amérique où elle doit épouser Brent Albright, un homme de la haute société. Du bateau d’où elles débarquent à New-York, en ces jours précédant Noël, la ville offre le visage d’une grande métropole cosmopolite et fascinante. Introduite dans la meilleure société, grâce à sa jeune amie, Janina ne tarde pas à se lancer avec plaisir à la découverte de la ville, que les premiers flocons de neige tombant sur Central Parc commencent à recouvrir d’un charme indéfinissable. Mais la cité a ses pièges, que Janina devra révéler, pour éviter de sombrer dans les chausse-trappes d’une histoire familiale prête à se refermer sur elle…

Avec son volume annuel de la série des Petits crimes de Noël, Anne Perry fait partie de ces auteurs que j’aime à retrouver au pied du sapin. Curieusement, je ne peux pas dire que je sois vraiment emballé par les intrigues. Ce volume n’y a pas échappé. J’ai découvert le meurtrier à peine le crime commis – un comble pour un récit policier à énigme, même si le mobile, lui, est resté obscur jusqu’au dénouement. Mais il y a dans ces petits récits un charme indéfinissable, une ambiance, un décor, rehaussé encore année après année par de très jolies couvertures. Bref, j’ai replongé cette année, comme on plonge avec plaisir la main dans le sachet de papillotes : avec la joie d’une friandise attendue, même si on sait que ce n’est pas ce qu’on a goûté de plus divin.

Et ce livre est fait pour cela. Il est ce qui convient pour se détendre. Et j’en avais bien besoin ces jours-ci. Bref, une traversée à bord d’un transatlantique, une petite visite de New-York en 1904, geôles comprises, avec gîte et couvert assuré dans une demeure patricienne près de la cinquième avenue et promenade dans Central Parc enneigé, la traque d’une mère qu’on croyait disparue et la découverte d’un cadavre encore tout fumant histoire de se donner le frisson, plus une petite histoire sentimentale avec le policier chargé de vous arrêter, que demander de mieux, bien installé au fond du canapé, sous une couverture, avec tout à côté le sapin qui scintille, et une assiette de biscuits parfumés à portée de main ? Et puis en plus la neige, qui par chez moi tarde à tomber malgré le froid continu depuis plusieurs semaines, mais qui depuis début décembre occupe mes lectures.

Jack LONDON: L’appel de la forêt

london-lappel-de-la-foretAlors qu’il coule des jours heureux auprès du juge Miller, Buck, chien croisé d’un terre-neuve et d’une chienne colley, est un jour enlevé à son maître par l’aide-jardinier et vendu à un trafiquant de chiens. Direction le Klondike, les étendue glacées. Buck va désormais servir comme chien de traineau. Dans l’effervescence de la Ruée vers l’Or, l’animal est attelé et lancé sur les pistes glacées…

L’appel de la forêt, L’appel sauvage, ou encore L’Appel du monde sauvage comme vient de le rebaptiser la récente traduction de la Bibliothèque de la PléiadeThe Call of the Wild – est avec Croc-Blanc, Loup-Brun, Ce spot et Construire un feu l’une des cinq histoires que London a consacré à des chiens. C’est aussi la plus célèbre, celle qu’on lit au sortir de l’enfance, appuyée d’adaptations télévisées ou cinématographiques.

J’ai été bien surpris moi-même de reprendre ce livre. Comme toujours quand je relis, j’y ai retrouvé quelque chose de très différent de l’impression que j’en avais gardé. Plus brutal, plus rapide que ce que je croyais m’en rappeler, L’appel sauvage est une fable, plus qu’un roman, plus rugueux, plus artificiel aussi que dans mon souvenir.

Sous ce récit, bien sûr, une thèse, celle de la plupart des récits justement qui prennent sur le monde un point de vue animal : la proximité des hommes et des bêtes, renforcée ici par l’expérience de vie commune à quoi les rigueurs du Grand Nord condamnent hommes et chiens. Ainsi toute la chiennerie humaine forme le cadre de l’aventure de Buck, et des relations entre chiens qui ne manquent pas de leur côté de faire penser aux relations entre les hommes dont ces chiens sont si proches. C’est une écriture elle-même assez chienne qui sert le récit, courte, rapide, courant à l’essentiel, capable de sympathie ou d’affection, mais débarrassée des raffinements de la culture de salon – quelque chose d’un art brut donc, qui sonne comme un retour à l’essentiel.

Subtil à sa manière cependant, l’art de Jack London se nourrit du point de vue original donné sur l’Histoire : la grande aventure du Klondike vue à travers le regard d’un chien prend des allures d’épopée (la tentative pour relier le plus rapidement possible les villes de mineurs le long de la route de la Ruée vers l’or et permettre au courrier toujours plus abondant de parvenir sans retard à ses destinataires), de comédie humaine (le destin tragi-comique de trois imbéciles imbus d’eux même, ne comprenant rien aux rigueurs de la vie polaire, étrangers à cette touche de respect qui dans le Grand Nord pointe sous la brutalité des paroles, et qui finissent par s’abîmer dans un lac), de tragédie antique (le destin de John Thornton, nature franche et généreuse, parti chercher la fortune dans les confins, mort sous les flèches des indiens).

C’est qu’il y a décidément quelque chose de fort romanesque dans ce Grand Nord. Le long des plaines enneigées, des rivières gelées, des forêts, des montagnes, la présence brutale des indiens, des loups ramènent au récit d’une nature originelle, organisée ou dirigée selon d’autres principes que ceux de la nature civilisée. Il y a sans doute quelque chose de rousseauiste dans ce motif d’une nature première pointant sous le masque d’une nature seconde, d’un primitif innocent, bien que meurtrier, paraissant sous la figure de la sauvagerie dans laquelle redescendent si facilement hommes et bêtes lorsqu’ils sont réduits à certaines extrémités. Car le destin de Buck n’est pas tout simplement celui d’un retour au sauvage. En s’éloignant des hommes pour s’établir parmi les loups, Buck a fui aussi cette sauvagerie dont il a plusieurs fois au cours du récit éprouvé les violences: vol, bestialité, attaque de chiens sauvages, et trouvé une communauté. Fuyant l’Histoire, Buck finalement rejoint la légende, le conte :

Alors, quand viennent les longues nuits d’hiver et que les loups sortent du bois pour chasser le gibier dans les vallées basses, on le voit courir en tête de la horde, sous la pâle clarté de la lune, ou à la lueur resplendissante de l’aurore boréale. De taille gigantesque, il domine ses compagnons, et sa gorge sonore donne le ton au chant de la meute, à ce chant qui date des premiers jours du monde.

Anne PERRY: Le Condamné de Noël

9782264066855Londres, 1868. Alors que la période de Noël commence, Claudine Burroughs ne se sent pas joyeuse à l’idée des bals sans fin, des obligations sociales et des évènements somptueux. Venir en aide aux femmes dans le besoin à la clinique Hester Monk lui a ouvert les yeux sur un autre monde, et le fait que son mari n’approuve pas ce choix la rend malheureuse. Mais les deux univers qu’elle côtoie vont bientôt se rencontrer. Lors d’un gala de Noël, une femme est brutalement battue, et il apparaît rapidement qu’il s’agit d’une prostituée invitée clandestinement par l’un des invités. Le poète Dai Tregarron, accusé d’être l’agresseur, prétend qu’il ne faisait que protéger cette femme contre la violence de trois riches jeunes hommes. Claudine croit en l’histoire de Dai, mais face au rang social qui joue en sa défaveur, comment peut-elle prouver son innocence sans tout risquer ? (4ème de couverture)

Le roman policier de Noël est un genre à part entière dont j’aime bien goûter les charmes à l’approche des fêtes. Anne Perry en a fait une série, publiant chaque année l’un de ses « petits crimes de Noël ». Celui de cette année nous entraîne, une fois de plus, dans la bonne société du Londres victorien. On y croise un poète débauché, une infirmière bénévole prête à se dévouer aux causes semblant perdues d’avance, un comptable ancien proxénète, et tout ce que Londres compte de bien, du moins en apparence. Tout cela est assez convenu. Mais j’aime bien ces petits livres à la couverture suggestive. J’aime ces histoires sans surprise, divertissantes, parce que sans recherche d’originalité excessive. L’un des charmes de ces petits Contes de Noël, tient à cette forme convenue, qu’on grignote comme une friandise en attendant Noël. C’est l’occasion, à mon tour, de vous souhaiter un

Joyeux Noël

Ödön von HORVÀTH: Jeunesse sans Dieu

Horvàth (Ödön von), Jeunesse sans DieuAllemagne, Années 30. Pour avoir répondu à un élève qui professait des idées racistes que « les nègres sont des êtres humains, comme nous », le narrateur, un professeur qui enseigne dans une école secondaire, est devenu suspect à sa hiérarchie et à ses élèves. Peu de temps après, accompagnant sa classe lors d’un camp d’entraînement militaire, pendant les vacances de Pâques, le professeur surprend les relations d’un de ses élèves, Z, avec une jeune fille, chef d’une bande de voleurs, et par curiosité ouvre par effraction le coffre dans lequel le jeune homme dépose ses affaires personnelles. Z, tient un journal, dans lequel il menace de mort quiconque essaierait de lire son journal. Bientôt, une violente querelle éclate entre Z et N, un de ses camarades, à propos du coffre dont Z vient de remarquer l’effraction. N est retrouvé mort. Tout semble accuser Z. Une enquête pour homicide commence, sans que le professeur, honteux, ne se soit encore résolu à révéler sa curiosité…

Publié en 1938, à Amsterdam, alors que l’auteur se trouve en exil, Jugend ohne Gott est le plus célèbre roman d’Ödön von Horvàth, écrivain peu connu en France, mais qui fut l’un des grands écrivains anti-nazis des années 30. C’est un roman dont il n’est pas si facile de parler: sur la trame d’une histoire criminelle, le narrateur, un professeur soumis aux injonctions nouvelles d’un régime qui entend avant tout préparer les jeunes gens à la guerre, fait l’expérience du nihilisme nouveau, auquel lui même n’est pas tout à fait étranger, depuis que l’expérience traumatisante de la Grande guerre l’a fait renoncer à toute foi religieuse. Comment résister à la montée du fanatisme, de l’endoctrinement quand on a soi-même renoncé à tout idéal? Obligé de plier devant un pouvoir que l’on ne rencontre jamais en face au cours du roman, mais qui s’insinue dans tous les esprits par les moyens de communication, la radio, les circulaires confidentielles envoyées à l’administration, c’est l’individu lui-même qui est ici en jeu, sa pérennité, son destin. De façon plutôt subtile, par petites touches d’un discours intérieur qui voit le professeur assister avec effroi et incompréhension à la levée d’un monde qui est la négation même de l’humain, l’entrée dans l’ « ère des poissons », pour reprendre la métaphore de l’auteur, Ödön von Horvàth a donné un portrait, de l’intérieur, de la vitrification totale d’une société, au nom du pseudo principe de réalité, professé à longueur d’ondes par le régime nazi pour légitimer sa politique.

Sur le plan de la forme, il s’agit d’un roman paradoxal, sans doute, le régime réduisant a priori toute possibilité à l’histoire de s’envoler: l’épisode de l’aventure amoureuse de Z et de la jeune voleuse, la curiosité malsaine du professeur lisant en secret le journal de Z, et même l’enquête, puis le procès qui s’en suit, accusant à tort Z, puis la jeune fille, rien ne parvient à prendre cette forme romanesque qu’on se serait attendu à trouver sous la plume d’un auteur nourri de la grande tradition littéraire autrichienne. Désespérément plat jusqu’à la fin du récit, il semble que le roman soit lui-même le témoignage d’un monde duquel s’est enfui tout romanesque depuis qu’il n’y a plus de place dans le pays ni pour l’imagination, ni pour l’individu, ni pour la foi elle-même.

Ironie d’un monde sans dieu, la mort d’Ödön von Horvàth restera sans doute, pour tous ceux que désespèrent les sombres coïncidences, comme le symbole de cette époque d’absurdité: au moment de l’accession au pouvoir d’Hitler, Hörvàth s’était réfugié à Vienne; après l’Anschluss, il fuit, de nouveau, et finit par gagner Paris, après un périple à travers l’Europe. C’est là qu’il meurt, bêtement, sottement, écrasé par la chute d’un arbre devant le Théâtre Marigny. Le projet d’une adaptation cinématographique de Jeunesse sans Dieu, discutée un temps avec Robert Siodmak, ne verra jamais le jour.

Tom SHARPE: Wilt 2


Sharpe (Tom), Wilt 2
Désormais père d’ « adorables » quadruplées, Henry Wilt a pris du galon et exerce comme directeur du département de culture générale dans l’établissement technique supérieur où il est embauché. Un directeur qui ne dirige pas grand chose en fait. Entre des enseignants difficiles à contenir, des injonctions politiques impossibles à accorder à la réalité du terrain et une famille débordante de vitalité, Wilt a trouvé un équilibre, fragile, qu’il fortifie ordinairement par un excès de bière et des rentrées tardives chez lui. Mais voici que sa femme, une imposante matrone dont la dernière lubie va à la recherche d’un mode de vie plus écologique, s’est mise dans la tête de louer le dernier étage de leur demeure à une jeune étudiante allemande. L’arrivée de la belle et désirable Gudrun Schautz ne va pas aller sans quelques désordres nouveaux…

Après les grands élans du coeur et les descriptions d’une nature sublime par quoi j’ai commencé ce mois anglais, il me fallait quelque chose de plus léger. J’ai choisi de me replonger dans les aventures d’Henry Wilt, découvertes il y a deux ans, et c’est avec un plaisir toujours aussi grand, que j’ai retrouvé le cours loufoque de la vie de ce personnage décapant.

Wilt est l’incarnation de l’anglais moyen. Commun, un brin conservateur, moyen en tout, soumis à sa femme, une furie déraisonnable, et à ses enfants, quatre abominables petites pestes mal élevées, toujours débordé par des situations professionnelles et familiales qu’il ne contrôle pas, il cultive les passions, mais sans excès (un brin misogyne, tranquillement xénophobe, gentiment cinglé, méprisant sans la haïr la jeunesse à laquelle il enseigne), sauf peut-être dans le domaine de la boisson, qu’il consomme sans modération. Mais c’est un catalyseur (de malheurs) et un révélateur (de la folie ambiante): autour de lui s’agitent de vrais fous, des racistes débiles, des dégénérés homophobes, des gauchistes en mal d’expériences révolutionnaires ou de dangereux terroristes. On se demande comment tout cela tient ensemble, mais c’est le talent de Tom Sharpe que de le faire tenir, grâce à un humour (quelque chose entre les Monty Python et Mr Bean) qui part dans tous les sens.

Se situant volontiers au-dessous de la ceinture, ce deuxième volume de Wilt multiplie les allusions grivoises. Les mésaventures du pénis d’Henry Wilt, écorché un soir d’ivresse dans un buisson de roses, cèdent cependant assez vite la place au récit loufoque et enlevé de l’assaut organisé par la police afin de délivrer la maison familiale tenue par de dangereux terroristes. Le personnage haut en couleur de Mrs de Frackas, une vieille anglaise ayant vécu dans les Colonies du temps de l’Empire, ajoute sa note hilarante à ce récit, peut-être un peu moins satirique que le précédent, mais dans lequel les institutions en prennent néanmoins copieusement pour leur grade: hôpital, école, armée, police. Bref, c’est toujours aussi drôle.

Un petit bijou d’humour anglais décapant.

 

 

LC - le mois anglais

 

Thomas HARDY: Loin de la foule déchaînée

Hardy (Thomas), Loin de la foule déchaînéePeu après la faillite de sa ferme, le berger Gabriel Oak, qui a perdu son troupeau suite aux mauvaises manoeuvres d’un chien mal dressé, est obligé de s’engager comme simple ouvrier agricole. Alors qu’il cherche du travail, il sauve une ferme d’un incendie, et est embauché sur l’exploitation, que dirige une jeune femme indépendante et courageuse. Celle-ci se révèle être la même qui l’avait éconduit quelques mois plus tôt: Gabriel aime Bathsheba Everdene, désormais sa maîtresse, mais condamné à garder son amour secret, il se dévoue aux intérêts de la jeune femme que courtisent deux hommes du voisinage: le taciturne fermier Boldwood, qui s’est pris d’amour fou pour elle, et le séduisant et séducteur sergent Troy…

Les romanciers anglais du XIXème siècle sont les inventeurs d’une forme de récit à la narration linéaire, faite de rebondissements et de péripéties, de hasards, de coïncidences et de coups de théâtre, récits souvent  éreintants pour les nerfs, mais qui savent tenir le lecteur en haleine – une sorte de narration pure, concentrée sur le simple fait de raconter. Et nous en avons l’habitude. C’est elle qui a fini par s’imposer dans la plupart de nos séries télévisées. Je ne suis pas toujours friand de cette narration à la Dickens (cause des rapports toujours un peu difficiles que j’entretiens avec ce dernier auteur), et dont Loin de la foule déchaînée peine à s’émanciper, à la différence d’autres livres de Thomas Hardy, sans doute parce qu’il s’agit encore d’une œuvre de jeunesse. Du point de vue strictement narratif, je préfère en effet des romans plus denses, plus touffus, plus complexes aussi. J’ai découvert Hardy, il y a deux ans, à l’occasion d’un autre mois anglais, avec Les Forestiers, qui appartient à cette deuxième catégorie de textes. Et j’ai depuis poursuivi, notamment au cours de ma bouderie bloguesque, l’exploration de l’œuvre de cet immense écrivain que je tiens dans mon panthéon victorien en aussi haute estime que l’immense George Eliot (et que bien sûr « mon cher » Henry James, mais il s’agit là d’un regard étranger, américain, posé sur l’Angleterre du XIXème siècle).

Pourtant, j’ai dévoré ce Loin de la foule déchaînée (pas moins de trois cent pages d’une traite, hier soir – enfin jusqu’à un peu tôt ce matin:-)) qui prouve que, quoi qu’il arrive, Thomas Hardy reste l’un de mes écrivains préférés. Avec son personnage de Bathsheba, Hardy a sans doute inventé l’une des plus grandes figures romanesques de toute la littérature du XIXème siècle. Sensible, courageuse, émancipée, Bathsheba est une femme d’une rare beauté, qui fait tourner la tête à tous les hommes. Mais son pouvoir est sans garantie au regard de la place faite à une femme dans cette société anglaise du XIXème siècle. Face au désordre de l’entêtement amoureux, qui précipite les demandes en mariage, elle est obligée de composer, comme déjà les personnages de Mme de La Fayette, dans une partie où l’amour est une aventure qui se joue à deux, à jeu égal, dit-on, mais s’achève toujours sur la défaite des femmes. J’ai aimé la plainte tragique de Bathsheba, qui montre qu’il n’y a pas d’issue alors pour une femme maltraitée:

Non, j’ai changé d’avis. Il n’y a que les femmes dépourvues de dignité, pour s’enfuir hors de chez elles. Je connais une situation pire que celle de mourir chez soi des mauvais traitements d’un mari: c’est de vivre chez les autres après avoir abandonné le foyer conjugal. J’ai tout bien pesé ce matin, et j’ai fait mon choix. Une femme qui se sauve est un embarras pour chacun, un fardeau à elle-même et un sujet de moquerie; ses souffrances sont pires que toutes celles qui l’auraient atteintes en restant chez elle, y compris les insultes, les coups ou la faim. Lydia, si jamais vous vous mariez – que Dieu vous en préserve!- vous vous trouverez un jour dans une situation analogue; mais retenez bien ceci, ne reculez pas. Restez où vous êtes, et laissez-vous plutôt mettre en pièces que de céder. C’est ce que je vais faire.

C’est que le jeu de l’amour n’a pas été écrit par les femmes, mais pour les hommes, comme le dit encore Bathsheba dans un sublime moment de lucidité:

Il est difficile à une femme d’exprimer ses sentiments dans un langage presque entièrement formé par les hommes pour exprimer les leurs.

C’est ce que j’aime chez Thomas Hardy: cette façon de prendre à revers la bonne conscience de son époque, de plonger sous les apparences d’une société qui s’offre le spectacle de son haut niveau de civilisation. C’est ce qu’il y a d’effrayant aussi dans le destin de ses personnages: portrait terrible de l’aliénation des femmes, d’une société où les fausses apparences du droit fait aux sentiments, à l’amour véritable, à l’échange des promesses entre amoureux, au libre engagement cache la plus simple et classique brutalité. C’est la charge de cet autre grand, Henry James, dans Washington Square, mais plus violente encore, plus anglaise d’une certaine manière.

Autour de Bathsheba, les trois hommes qui la désirent sont les protagonistes de cette partie de dupes que se révèle être le jeu amoureux. Francis Troy campe un fringant sergent, séducteur et un brin immoral, qui finit par séduire Bathsheba et par l’épouser, non sans avoir auparavant compromis une jeune domestique, victime de ses belles manières. C’est un personnage de vilain, comme les aime la littérature anglaise, à la fois manipulateur, et victime de ses passions, de son goût trop débordant pour les plaisirs, pour la domination.  Willian Boldwood, un fermier fortuné, interprétant trop littéralement un billet sentimental, envoyé par jeu par Bathsheba, est auparavant tombé amoureux fou d’elle, preuve supplémentaire de la légèreté qui en amour est refusée aux femmes. Prise dans le piège des désirs de cet homme, que par ailleurs elle estime, elle se débat, multipliant auprès de lui les fausses promesses. Le destin de ces deux hommes – la mort et la folie – montre quelle partie dangereuse se joue sous le nom de l’amour.

Mais le jeu de dupes n’est nulle part plus grand qu’entre Gabriel Oak et Bathsheba, qui mutuellement se recherchent, mais mettent tout le roman à trouver la cause de leur malheur. Trop sincère, trop moral, peut-être un peu trop droit, Gabriel n’a pas su se rendre désirable auprès d’une Bathsheba qui peine à se diriger au milieu des pièges que les désirs des hommes lui tendent. C’est la droiture de Gabriel, la liberté de Bathsheba qui vont mettre tout le roman à se rencontrer, à s’accorder l’une avec l’autre, dans une société qui ne laisse guère de prise à ces valeurs. C’est que Loin de la foule déchainée, cache, sous son regard acerbe, désenchanté un grand, un véritable roman d’amour.

Cependant, le jeu des passions ne serait pas tel, s’il n’y avait aussi un poète chez Thomas Hardy, un poète bucolique, un chantre de la vie pastorale, sensible aux efforts des hommes face aux rigueurs d’une vie agricole, sensible aussi, et surtout, aux mouvements de la nature, à l’évolution des saisons, aux grands basculements météorologiques, dans un pays où le temps qu’il fait est devenu à lui seul (et on le doit notamment à Hardy) un sujet de roman. Car la nature chez Hardy est belle, parfois sublime. Les descriptions sensibles qu’il en donne (je les note à chaque fois; j’ai composé un recueil avec elles) construit un passionnant contrepoint à la vie des hommes. Il y a par exemple la scène de l’orage qui menace de détruire les récoltes, et que Gabriel sauve par sa seule énergie, aidé de sa maîtresse, pendant que les autres hommes cuvent leur alcool dans la grange, avec le sergent Troy. C’est à cause de ces moments là aussi, d’une intensité dramatique peu commune et d’une égale force poétique, que j’aime l’œuvre de Thomas Hardy.

 Challenge XIXe siècleLC - le mois anglais

Pearl BUCK: L’Exilée

Buck (Pearl), L'ExiléeLe monde ou la Mission? La contemplation exaltée des beautés de ce monde ou la poursuite du grand Œuvre divin, enseignée à une communauté de puritains par leur foi rigoriste? Tel est le dilemme qui s’est posé à Carie, une jeune américaine éprise en même temps de joie et d’Idéal. A peine mariée au pasteur Stone, elle rejoint la Chine avec son époux où pendant plusieurs décennies ils vont travailler à évangéliser les populations locales. Mais si Stone se consacre d’emblée à sa mission, sans écouter d’autre motivation que celle, religieuse, qui l’a conduit ici, très vite Carie se montre sensible au charme particulier de ces régions de Chine, à l’humanité qui y vit, qui y souffre. Bientôt, un premier enfant naît, très vite suivi d’un deuxième. Dans le décor d’une Chine sensible, que le pasteur Stone s’évertue à ne pas voir, les destins des deux époux s’éloignent…

Pearl Buck fait partie de ces auteurs, dont j’ai souvent entendu parler sans rien en savoir ou presque. Et je crois que j’en serais resté là si l’autre jour, à table, son nom n’était soudainement tombé, à l’occasion d’une conversation amicale où chacun évoquait ses grandes lectures de jeunesse, après ceux de Zola, Balzac, Jane Austen… Le lendemain, chez un des bouquinistes que je fréquente hebdomadairement, ou presque, je suis tombé sur cet Exilée, dont j’ai aimé la belle couverture, un peu passée, d’une autre époque, avec cette odeur caractéristique des vieux Livre de Poche que je lisais chez mes parents. Je ne saurais dire s’il s’agit d’un grand livre, et si Pearl Buck mérite d’être tirée de l’oubli, ou du quasi oubli, dont le prix Nobel n’a pas suffi à la préserver. Mais c’était le livre qu’il me fallait, à ce moment là. Et j’ai passé quelques belles soirées à suivre l’histoire de cette mère courage, partagée entre une foi fervente, mais inquiète, et un goût exalté pour les joies et les beautés du monde, au milieu des magnifiques paysages d’une Chine que l’Occident commençait alors à peine à découvrir.

Car L’Exilée offre d’abord un très beau portrait de femme. Dès le début du livre, une femme se souvient, d’une autre femme, sa mère.  Cette narratrice, Consolation, est le double de l’auteur et Carie, l’héroïne, sa propre mère. Mais jamais, dans le récit, nous ne sortirons de cette relation singulière: une femme se souvenant d’une autre femme, sans que le rapport biographique ne soit même explicité entre les deux.

Parmi les images qui traversent ma mémoire, j’en choisis une qui la représente le mieux. Je prends celle-ci: elle se trouve au milieu du jardin américain qu’elle a planté au cœur sombre d’une cité chinoise, sur le bord du fleuve Yangtsé. »

Je dirai que c’est cette phrase, la première phrase du roman, qui m’a fait acheter le livre, sans doute parce que j’aime beaucoup les portraits, les portraits de femme en particulier, et qu’il y était aussi question d’un jardin. Carie est une femme instruite et sensible, éduquée dans le cadre rigoriste d’une communauté de puritains hollandais venus s’établir en Amérique. Dès son plus jeune âge, sa sensibilité à la beauté et aux souffrances des autres hommes, qui s’exprime notamment dans le récit par des évocations subtiles  de la région montagneuse de Virginie, font de Carie un être un peu à part, au milieu d’une communauté élevée dans le goût de l’effort, du travail bien fait, qu’anime une suspicion poussée à l’égard de tout ce qui pourrait détourner ces croyants de la contemplation divine, notamment les joies de ce monde. Idéaliste, elle se rêve missionnaire et finit par épouser le pasteur Stone, une sorte de saint, qui ne songe qu’à Dieu et à son ministère (mais trouvera le loisir d’avoir sept enfants avec elle!).

Pearl Buck a composé ce récit en s’inspirant de la vie de ses propres parents, des missionnaires américains partis en Chine où il passèrent tout le restant de leur vie. C’est un des aspects intéressants du roman: ce portrait pudique de parents dont l’auteur ne comprend pas toujours les motivations, le constat retenu de l’échec de leur mariage, la folie de sainteté du père, qu’on devine aisément égoïste sous sa ferveur évangélique, l’engagement sans compter de la mère pour les miséreux, pour ses propres enfants, contre les injustices.

Sur cette trame familiale, Pearl Buck a composé un récit dans lequel j’ai trouvé en fait deux romans.

Il y a d’abord un roman religieux, ou plutôt ce que j’appellerais un roman de la foi, genre aujourd’hui passé de mode. Pourtant, la confrontation de Carie et de son mari, le pasteur Stone, offre une belle occasion à l’auteur de s’interroger sur le sens de la vie, la place qu’y prennent les joies de l’existence, la signification d’une sainteté à laquelle certains comme Carie peuvent aspirer en croyant ne jamais la trouver, tandis que d’autres, à l’image du pasteur Stone, font profession d’enseigner la foi et négligent ou méprisent ceux à qui ils l’enseignent. Il n’est pas indifférent que cette confrontation soit en même temps celle d’un mari et de sa femme: à Stone qui méprise le monde parce que sa vie est intégralement tournée vers Dieu, Carie oppose le motif d’une femme ivre de joie et de beauté, qui aborde la Chine non en conquérante, mais comme une personnage sensible qui en perçoit tout de suite les souffrances et la profonde humanité, une femme humaine, donc, du monde, sans être mondaine, volontiers révoltée contre son Dieu, mais pas jusqu’à se détourner de lui, une mère attachée passionnément à ses enfants, au contraire de son mari, indifférent, ou qui s’accommode, au principe que ce serait la volonté de Dieu, de la mort de plusieurs d’entre eux, vaincus par les rigueurs de la vie itinérante et les nombreuses épidémies.

L’autre roman, bien sûr, est celui de la Chine, une pays que Carie découvre avec ses yeux capables de voir, et qui éclate dans de très belles descriptions des paysages des régions bordant le fleuve Yangtsé, des vieilles villes historiques, du spectacle des beautés sublimes côtoyant la misère la plus noire. On ne peut pas lire ces lignes sans être pris par un véritable intérêt pour la Chine. Google aidant, j’ai découvert des lieux que j’ignorais (j’ai découvert surtout que je ne savais pas grand chose de la Chine, une fois sorti des grandes cités contemporaines), et j’avoue que j’ai été à deux doigts à certains moments d’étudier plus sérieusement la possibilité d’un voyage par là bas, sur les trace du beau personnage de ce roman. Qui sait, cela sera peut-être un jour plus qu’une rêverie entre deux pages de lecture. Je repenserai alors à L’Exilée, et à la belle rencontre que j’y ai faite.

Henry JAMES: Le Regard aux aguets

James (Henry), Le Regard aux aguetsA vingt-six ans, Roger Lawrence, un bostonien, droit, un brin rigide, issu de la société fortunée de Nouvelle-Angleterre,  aspire aux joies du mariage. Il rêve d’un foyer confortable, d’une épouse tendre et aimante, d’un havre de sécurité.  Éconduit plusieurs fois par les femmes du monde qu’il fréquente, Roger tourne son dévolu vers une fillette de douze ans, une enfant démunie dont il a hérité de la garde. Il l’adopte et décide de l’éduquer avec le but secret d’en faire plus tard sa femme…

Pygmalion en Amérique, tel pourrait être le sous-titre de ce premier roman d’Henry James, rédigé par un auteur relativement inexpérimenté de 28 ans, quoiqu’il ait déjà produit alors quelques habiles récits en s’essayant à l’art de la nouvelle. Un roman étrange, un brin artificiel, qui n’est pas dénué cependant d’une certaine saveur de satire sociale et campe – déjà – un premier et beau portrait de femme, ballottée par les rigueurs de son origine sociale et les désirs des hommes qui croient pouvoir tisser en secret le motif de sa destinée. Sur ce canevas scabreux, à la limite incestueux (Roger élève Nora comme sa propre fille et découvre avec elle les joies de la paternité!), Henry James, qui renia ensuite ce livre qu’il jugeait froid et inabouti, compose cependant les thèmes qui seront ceux de son œuvre future: la satire de la naïveté américaine; la proximité de la droiture et d’une certaine perversité morale; l’enfance, la féminité, la sensibilité aux arts vécus comme un point de vue mêlé d’inconscience et de lucidité sur les perversions des hommes; la revendication du droit individuel au bonheur; le romanesque défini non comme une qualité du récit, mais comme la suite de l’imagination des personnages et de leur méprise sur eux mêmes et sur leur entourage.

C’est un premier roman, bien sûr, moins abouti que d’autres œuvres postérieures de jeunesse, ces deux sommets de la comédie du mariage que sont Confiance et Les Européens ou bien le très balzacien Washington Square. Mais c’est le premier roman d’un très grand écrivain, attentif à sculpter finement des personnages romanesques, au moyen de quelques phrases ciselées qui valent à elles seules que l’on se plonge dans ce roman.

Roger est un puritain naïf qui ne se rend même pas compte de la perversité de son projet de séduction. Sa représentation du mariage reste prisonnière d’une vision toute faite qui finalement concède peu à la liberté des sentiments:

Il voyait dans l’avenir, brillant comme à travers la brume, une scène intime, un petit salon éclairé de lampes par une nuit d’hiver, une placide épouse et mère, rayonnante d’un bonheur domestique, une enfant aux cheveux d’or et au milieu de tout cela, lui-même, ivre de possession et de gratitude.

Don Quichotte du mariage, tout entier à ses rêves domestiques, il néglige la manipulation qu’il fait subir à la jeune Nora, s’abritant derrière l’idée qu’il ne s’imposera pas à elle, mais attendra que chez sa pupille la reconnaissance se transforme en transport amoureux.

Roger n’avait nulle envie de rappeler à sa jeune compagne ce qu’elle lui devait, car la clef de voûte de son plan était que leur relation s’épanouît le plus naturellement du monde. Mais il guettait patiemment, comme un botaniste au cours de ses randonnées attend les premières violettes des bois, la timide fleur champêtre de l’affection spontanée.

Face à lui Nora est un de ces beaux personnages d’enfant puis de femme qui annonce les héroïnes de Ce que savait Maisie ou d’Un portrait de femme. Bénéficiant de la générosité de Roger, dont elle tarde à percer le secret, elle se vit comme une princesse dans un conte de fée. Ignorante de la relation qui la lie à son tuteur, elle ne tarde pas à développer sous son regard des qualités qui font d’elle un personnage plus sensible, plus moral et plus intelligent que le pygmalion qui projette sur elle son fantasme d’une vie rangée à l’abri des séductions du monde. Pourtant, rien de définitif sous la plume de James: Roger reste un personnage plus ridicule que pervers, tiraillé dans une « guerre perpétuelle entre son dessein égoïste et son généreux caractère ».

Des péripéties, nombreuses, finissent par déplacer définitivement le roman cependant du côté de la comédie sociale, en s’appuyant sur une galerie de personnages fantasques: Fenton, un profiteur, qui rappelle tardivement un lien de cousinage avec Nora, tâchant de gagner la dot de la jeune fille en faisant une irruption brutale et rocambolesque dans le cours bien réglé de la vie campagnarde où la jeune fille et son tuteur ont élu domicile; Hubert Lawrence, un cousin de Roger, qui trouve dans son ministère de pasteur et dans les beaux sermons qu’il prononce en chaire un terrain d’élection à son talent de séduction des femmes de la bonne société; Mrs Keith, qui chaperonne Nora lors du voyage de la jeune fille en Europe, et tente, à Rome, de la convertir au catholicisme.

Mais le véritable triomphe du romanesque, c’est dans la fin de ce récit (je ne le dévoile pas!) que vous le trouverez: victoire de l’imagination et de l’amour sur la duplicité des sentiments. Le cœur a ses énigmes et les voies du bonheur ne sont parfois pas si éloignées que cela du romanesque le plus échevelé.

Challenge XIXe siècle