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Pier Maria PASINETTI: De Venise à Venise

« Annibale Tolota Pelz devait avoir, sauf erreur dans mes calculs, treize ans en 1926. C’était le benjamin de la famille. Il a toujours été aussi le plus vif et le plus volubile, tant lors de son jeune âge ici même à Venise qu’adulte plus tard dans d’autres villes d’Italie et du monde. Dernièrement on l’a revu quelquefois à Venise et l’autre soir, nous avons dîné ensemble ici, à Dorsoduro… »

A rebours de la Venise des masques et des gondoles, et de la légende littéraire d’une cité des enchantements, des dissimulations, des simulacres, il y a la Venise qu’on trouve quand on parcourt les Fondamente rectilignes de Cannaregio, qu’on se perd du côté de S.Elena, au delà des jardins de la Biennale, qu’on prend l’aperitivo sur les quais de la Giudecca,  : une Venise provinciale, populaire, avec ses petites histoires de voisinage, ses amitiés qui remontent souvent aux années de collège. Ouvrir De Venise à Venise (titre original : Dorsoduro), c’est plonger pour près de 400 pages dans cette autre Venise. Il y a en effet une ville à saisir par ceux qui l’habitent et l’écheveau des relations qu’ils entretiennent entre eux. C’est ce que réussit avec brio Pasinetti. Tout l’univers de ce grand roman est donné dès la première page : un personnage, puis un autre, dont l’auteur déroule le fil de l’histoire, passant régulièrement du passé des événements racontés (une plongée dans les années 1920) au présent de la narration (les années 80).

Au début, c’est parfois un peu difficile à lire. On se perd parfois entre tous ces personnages. Mais quelque chose finit par en émerger, comme de la surface vaporeuse qu’a peint Turner à Venise. Au centre de l’histoire, une maison, le palais Bialevski et l’amitié entre trois hommes : Edoardo Bialevki, modèle du vénitien cosmopolite, libéral, cultivé, le professeur Remigio Berg, professeur d’histoire, et Alvise Balmarin, un dentiste. Dans les années où le fascisme s’impose en Italie, tous les trois ont en commun la distance polie qu’ils maintiennent à l’égard de la nouvelle idéologie. Bialevski profite de la liberté que lui donne un passeport britannique pour aider un ancien responsable politique inquiété par le nouveau régime à quitter le pays. Balmarin, promis à une brillante carrière médicale, a abandonné ses ambitions de reconnaissance sociale sur les champs de bataille du premier conflit mondial : le métier de dentiste exercé dans un modeste cabinet vénitien est une façon pour lui de se consacrer désormais à l’essentiel – adoucir la douleur des gens – tout en se maintenant à l’écart des grands mouvements de l’histoire.

Oui, mais, comme on est à Venise, plus précisément à Dorsoduro, et que chaque sestier de Venise est un tout petit monde, chacun côtoie aussi d’autres gens, avec lesquels les relations remontent souvent à l’enfance : Silvio Tolotta Pelz, qui occupe avec sa famille l’étage noble du palais Bialevski, est tout entier au sentiment de son importance, nourri de ses relations avec les autorités fascistes et les prélats de l’Eglise ; Ezio et Marcello Sbordoni, les deux beaux-frères d’Alvise Balmarin, fascistes de la première heure, cultivent pour l’un une forme de snobisme esthète à la D’Annunzio, cédant plus tard à sa fascination pour les nazis rencontrés dans l’atmosphère d’un fond de brasserie bavaroise en dirigeant une revue ouvertement antisémite, pour l’autre la nostalgie du coup de poing.

Il y a aussi les jeunes adultes, les adolescents, les enfants, sur lesquels le narrateur, qui était alors le plus jeune du groupe, offre un regard mêlé d’admiration et de nostalgie : autour des deux familles en miroir que forment les Balmarin, avec leurs deux fils, Corrado et Osvaldo, et leur fille Giovanna, et les Tolotta Pelz, avec leurs deux filles et leur fils, dont on murmure depuis l’enfance qu’ils se marieront un jour ensemble, toute un galerie de personnages anime un récit d’où émerge la belle figure de Giovanna, qui capte tous les regards.

Difficile de résumer au-delà la matière si dense, si riche de ce roman, dont j’ai à peine ici effleuré la surface. On oppose parfois l’Histoire et les histoires. En faisant résonner ensemble, parfois les uns contre les autres, les destins individuels jusqu’à produire une polyphonie magistrale, Pasinetti montre que la vraie opposition serait plutôt entre ceux qui traitent l’Histoire comme du matériel humain en gros et le respect des destinées individuelles : « Assez ! Avec les souvenirs, enough is enough, je me le disais depuis des jours. Et je me disais aussi : peut-être devrait-on s’adonner à l’Histoire solennelle et générale, avec de larges tranches d’êtres humains amalgamés, pétris tous ensemble, et qui individuellement demeurent inexplorés, inexistants. Partir de l’idée que chaque individu constitue un univers, c’est comme vouloir mesurer l’infini. » Tout l’humanisme de l’auteur est finalement de ne pas avoir renoncé à se confronter à cet infini.

Eduardo MENDOZA: L’Île enchantée

« Rêver. Au fond, toute ma vie, je n’ai su faire que çà : rêver, songea Fabregas un matin de printemps, tandis qu’il se rasait et contemplait dans le miroir ses traits bouffis de sommeil apparemment sans rapport avec la réflexion lucide qui venait de lui traverser l’esprit. Il acheva sa toilette dont l’agréable routine ne parvenait pas à dissiper l’anxiété qui le tourmentait depuis plusieurs heures.». Au réveil d’une crise peut-être plus grave que d’habitude, Fabreguas, un industriel catalan, décide sur un coup de tête de tout plaquer et de partir en voyage. Un périple qui va le conduire, sans raison, jusqu’à Venise, la ville lagunaire qui menacerait bien de l’enliser…

Je commence, avec L’île enchantée, un cycle de textes et de récits vénitiens auquel j’ai consacré de belles heures de lecture depuis un peu plus d’un mois. Le prétexte d’un séjour à Venise, en avril, m’a donné envie pour une fois de déroger à la règle qui veut que je ne lise jamais de livre en rapport avec les lieux où je voyage. Mais j’avais envie de lire quelque chose sur Venise, de compléter, pour un fois, mon voyage par des histoires, des récits. Il faut dire que Venise a beaucoup fait écrire, d’une manière qui ne me convient pas toujours d’ailleurs, mais j’en reparlerai à propos du roman de Pasinetti, De Venise à Venise qui est la vraie belle découverte de ces dernières semaines.

Le roman de Mendoza cependant n’est pas mal non plus. Et comme cela fait déjà bien vingt ans que j’ai envie de lire cet auteur, je n’ai pas boudé mon plaisir. C’est le livre parfait que j’offrirais à quelqu’un qui rêve de quelque chose d’un peu différent, une lecture qui le ou la surprenne. Au croisement de la rêverie décadente sur une Venise enlisée, mortifère et de la représentations de la Cité des masques et des fantasmes – deux façons de considérer Venise qui ordinairement peinent à me convaincre, tellement j’ai de Venise une autre vision, plus concrète, plus populaire, plus provinciale aussi : celle d’une cité de quelques dizaines de milliers d’âmes qui s’arrangent pour vivre, le plus simplement possible, dans un lieu chargé d’histoire et envahi par des millions de touristes – Mendoza a produit un livre délirant, un livre fou – c’est la manière de l’auteur – qui à la fois assume et dépasse le mythe de Venise.

D’emblée, Mendoza nous prévient. Ainsi quand son héros débarque à Venise : « Pendant le trajet, Fabreguas contempla du vaporetto le spectacle de la ville étendue devant ses yeux. Les édifices majestueux lui semblaient à présent se dresser dans le seul but de le narguer. Un décor aussi fallacieux que mes chimères, pensa-t-il. » Ce n’est pas Venise que nous allons voir. Mais un mythe, un fantasme, un rêve, une chimère. A travers le personnage de Fabreguas, perdu dans une Venise dont il ne parvient plus à s’extraire, tombant vaguement amoureux d’une jeune femme mystérieuse, Maria Clara, qui à la fois s’offre à lui et se dérobe, Mendoza tisse des bouts d’histoire, des lieux plus ou moins fantastiques, des personnalités improbables et de tout cela fait un récit.

Il est difficile, pour cette raison, de raconter le roman de Mendoza. C’est une sorte de labyrinthe narratif dans lequel on prend plaisir à se perdre, selon une forme de résonance bien particulière avec la déambulation au hasard dans les ruelles de la ville que quiconque a fait le voyage de Venise connaît bien. Des lieux inventés (telles la chapelle avec ses fresques byzantines ou l’île de Ondi) côtoient des noms eux bien réels mais oubliés ou peu connus (le peintre Dolabella). Les histoires et bouts de légendes se multiplient, enchâssés dans le récit principal. Certaines font partie de l’histoire légendaire de Venise : la translation du corps de saint Marc depuis Alexandrie ramené dans de la viande de porc. D’autres sortent de l’imagination de l’auteur ou renvoient à d’autres histoires, d’autres livres : le miracle de saint François parlant à Ondi la langue des oiseaux, l’histoire de la tempête qui menaça d’engloutir Venise, l’histoire des reliques de saint Mamert portées par les eaux jusqu’au Midi, l’histoire de sainte Marine, sainte travestie entrée déguisée en homme dans un couvent de moines dont elle devint le prieur, l’histoire du palais de la famille de Maria Clara, l’histoire de l’anachorète saint Babile et de la baleine échouée sur son île, etc. Au milieu de tout cela, des fausses pistes : les restes de saint Mamert ne sont pas conservés à Venise. Des rencontres improbables. Des scènes rêvées : ainsi la délirante dispute des représentants de différentes églises chrétiennes ou l’aventure en bateau avec le gros homme et sa femme.

La progression du récit elle-même mérite l’attention. Je vous laisse découvrir sur quelle image délirante de Venise rebondissent les aventures de Fabreguas dans la cité lagunaire au début du deuxième chapitre. Avec le troisième et dernier chapitre, l’auteur nous plonge de plus en plus dans un rêve qui tourne régulièrement au cauchemar (le palais labyrinthique dont Fabreguas peine à sortir, les rendez-vous manqués avec Maria Clara, etc.). Au détour de plusieurs belles pages surgit une Venise onirique : ainsi cette très belle image de la brume qui a envahi Venise, coupant les passants à mi-corps.

Mendoza, auteur catalan, a surtout beaucoup écrit sur Barcelone. Je pense retenter l’expérience prochainement – car il s’agit d’une vraie expérience, une belle, une très belle expérience de lecture.

Samuel BJØRK: Je voyage seule

Une fillette est retrouvée assassinée dans la forêt, un cartable sur le dos, vêtue de vêtements qui la fond ressembler à une poupée. Sur un écriteau pendu à son cou quelqu’un a écrit: « Je voyage seule ». Tout porte à croire qu’il ne s’agit que de la première mise en scène d’une série de meurtres impliquant un serial killer particulièrement retors. La Norvège est en émoi. Pour le commissaire Holger Munch une périlleuse course contre la montre commence…

Attention! Livre addictif, je vous previens. Si vous vous decidez d’y jeter un coup d’oeil, prevoyez une ou deux journées vides de toute autre activité! Vous ne pourriez pas tenir le rythme du rapport à rendre sans faute pour le boulot le lundi matin, des enfants à accompagner au sport, de la vieille grand-mère à laquelle vous avez oublié de rendre visite depuis trois mois. Tourner la première page de ce thriller, c’est menacer d’y rester scotché jusqu’à la fin! C’est en tout cas l’expérience que j’en ai fait, et ceux autour de moi à qui je l’ai fait lire.

Car il y a quelque chose de mystérieux avec les auteurs de polars scandinaves: c’est cette capacité qu’ils ont à entraîner leur lecteur avec des procédés qui pourraient paraître assez classiques au demeurant. Une équipe d’enquêteurs à laquelle on s’attache, un duo de « flics » débordés par la vie, mais sur-doués, un enchaînement de crimes tous plus sordides les uns que les autres, des fausses pistes, des chausse-trappes, un serial killer dont les motivations ne sont pas forcément celles qu’on croit – on a là les ingrédients d’un bon thriller classique. Et pourtant ce Je voyage seule est plus qu’un thriller classique. J’ai été littéralement scotché pendant tout un week-end. C’est un livre que l’on dévore presque d’une traite. Pourquoi? C’est là le mystère. Sans vouloir trop en dire, car ce serait dommage pour ceux qui n’ont pas eu encore la chance de se plonger dans ce roman, la façon dont l’action est subtilement démultipliée, le rôle des personnages secondaires, toute la partie de police procedural, une narration tonique donnent au roman un rythme d’une grande maîtrise.

Le personnage de Mia Kruger, defoncée à longueur de pages – un cocktail d’alcool et d’antidépresseurs, que Munch part rechercher dans l’île où elle s’est isolée du monde afin d’y mettre fin à ses jours et qui accepte de remettre à plus tard son suicide pour pouvoir l’aider à résoudre l’affaire, donne le ton de ce thriller. Une obscure histoire de secte, des jeunes filles auxquelles on interdit tout commerce avec le monde, un garçon laissé à lui-même et au soin de son petit frère par des parents misérables mais qui est doué pour les lettres, les relations de Munch lui-même avec sa propre famille, d’autres péripéties ou histoires secondaires, et cette sordide histoire de meurtres d’enfants qui vient donner une forme d’urgence macabre à l’enquête, mais n’est jamais décrite avec complaisance (ce que je n’aime pas souvent dans ce type de thrillers) tout finit par s’articuler – ou pas – et par scotcher le lecteur.

A lire absolument donc. Et en plus j’ai vu depuis qu’il y a une suite. J’espère que ce second volet sera à la hauteur du premier…

Véronique OLMI: Bakhita

Elle ne s’appelle pas encore Bakhita. Elle est alors une petite fille, une enfant, vivant auprès de ses parents comme le font tous les enfants, ou comme ils devraient pouvoir le faire, dans un village du Darfour, où elle aime déjà à raconter des histoires aux autres enfants, à tenir les plus petits tout près d’elle. De ce village, de sa langue, de son nom même, elle oubliera bientôt tout, ou presque. Enlevée à sept ans, elle est réduite en esclavage, passe de maîtres en maîtres, subit la soumission, les violences, les tortures, le viol. Un jour, elle est rachetée par le consul d’Italie, qui la ramène avec lui en Europe…

C’est le livre de la rentrée, dont tout le monde parle, un formidable succès de librairie. Je me tiens habituellement éloigné de ces engouements saisonniers – sans doute parce que j’aime prendre le temps de laisser se construire le désir d’un livre, sa nécessité. J’ai plongé, cette fois-ci, pour des raisons diverses, dont la principale tient au destin de cette Bakhita – comme pour beaucoup des lecteurs qui s’arrachent le livre ces temps-ci, c’est une découverte: cette femme née dans un village dajou du Darfour à la fin du XIXème siècle, tombée en esclavage à l’âge de sept ans, entrée dans les ordres en Italie, où elle traversera les deux guerres mondiales, le fascisme, devenue en 2000 sainte Joséphine Bakhita, à l’issue de sa canonisation par Jean-Paul II. Au croisement de l’histoire de l’esclavage et des stratégies d’appropriation de ce parcours hors du commun par le pouvoir politique ou religieux, ce destin avait tout pour me séduire. Et le livre de Véronique Olmi, malgré quelques réserves qui ne sont apparues que dans les 100 dernières pages, est une belle réussite.

Car c’est d’abord un très beau livre, très émouvant, d’une force littéraire accomplie. Un uppercut à la poitrine dit sur son blog Eve. Je suis d’accord. Difficile devant un tel livre de ne pas sentir plusieurs fois monter les larmes. L’émotion est au comble. Grâce à une gradation discrète mais efficace, Véronique Olmi donne de l’esclavage dans le nord-est africain au XIXème siècle une description à la limite du soutenable. Ce sont les pages les plus fortes du livre sans doute. Surprenante d’abord par sa concision, une forme de sécheresse qui dans les trente premières pages donnerait presque l’impression de ne rien accrocher, la langue de Véronique Olmi impose peu à peu sa nécessité, se gonfle à l’occasion, recherche à tout moment une précision qui permet de reconstituer sans pathos un destin pathétique. Il est difficile de raconter dans l’espace d’un billet ces pages sombres, mais magnifiques: la longue marche des esclaves où aucune vie, même celle des nourrissons, n’est respectée, l’évocation à la fois si violente et si pudique des violences sexuelles subies par Bakhita ou des tortures, bien d’autres scènes encore parviennent à donner un contenu sensible à la réalité de l’esclavage, sans jamais verser dans le discours moralisateur ni dans le débordement de bons sentiments.

Il y a quelque chose de théâtral dans ce dispositif bien sûr. Véronique Olmi écrit aussi pour le théâtre. L’émotion comme moyen de combler la distance entre cette destinée étrangère, cette trajectoire spirituelle de chair et de sang et notre propre vie. On appelle cela l’incarnation. Et il est intéressant que cette question qui est celle du théâtre soit aussi celle du christianisme. Je vous laisse découvrir par quel chemin Bakhita, esclave soudanaise, finira par rejoindre l’Italie et par entrer dans les Ordres. Il y a aussi quelque chose de romanesque dans ce destin. Et je ne voudrais pas gâcher ce romanesque.

C’est, m’a-t-il semblé, la deuxième réussite de ce livre: évitant l’écueil du récit d’édification religieuse, Véronique Olmi trouve à raconter de l’intérieur la rencontre de Bakhita avec le dieu chétien. Une rencontre qui est d’abord celle de l’Italie (de belles pages sur Gênes, sur Venise). Qui se nourrit de la conscience que le destin de ceux qui souffrent est partout le même sur la Terre, que si l’esclavage est une indignité qui place celui qui l’a subi toujours en position de dominé, une courbure qu’aucun acte d’affranchissement ne pourra jamais effacer, il est aussi une richesse intérieure qui donne à celui qui l’a vécu la compréhension intime de ce que vivent tous ceux qui souffrent. La rencontre de Bakhita avec la figure souffrante  de Jésus crucifié et son entrée, à Venise, au couvent est un des moments très émouvants du livre. Je connais peu de descriptions aussi inspirées, aussi sensibles du véritable sentiment amoureux qui peut envahir le chrétien sinon quelques belles pages de Zola (mais qui traite cet amour sous l’angle de la pathologie) ou de Thérèse d’Avila (mais qui brûle d’un tel feu qu’on peine parfois à la suivre).

Le livre de Véronique Olmi aurait pu s’arrêter là. J’ai moins été convaincu en effet par la deuxième partie du roman. Les longues années de vie religieuse de Bakhita, la popularisation de son histoire dans l’Italie fasciste, au moment où le régime décide d’envahir l’Ethiopie, auraient mérité, me semble-t-il, un autre livre. Instrumentalisée par le régime, peut-être aussi par son propre ordre religieux, Bakhita restera au fond cette esclave à quoi l’ont réduit à sept ans les trafiquants d’esclaves. Le jeu du pouvoir fasciste, la collusion avec le pouvoir de certains religieux, la porosité entre évangélisation et colonisation sont des aspects du destin de Bakhita qui auraient demandé à être étayés.  Le service de Dieu impose-t-il qu’on accepte tous les esclavages? Même celui de rendre une visite au Duce? J’aurais aimé que Véronique Olmi ne se contente pas d’effleurer ces questions.

Mais son livre demeure cependant un très beau livre.

 

Anne PERRY: Le Spectacle de Noël

Dans un manoir du Yorkshire, coincé par la neige en hiver, des comédiens se sont réunis pour jouer une adaptation de Dracula de Bram Stocker. Bien sûr, quand on est coupé du monde par des intempéries qui rendent les chemins impraticables et qu’on a justement l’idée de mettre en scène des histoires de vampire, les choses ne peuvent pas en rester là! C’est alors qu’un mystérieux voyageur fait son apparition. Quel est cet homme au charme troublant qui semble si bien s’y connaitre en histoires de vampires? Comment expliquer l’attraction ou la répulsion qu’il inspire et sa connaissance poussée des choses de la scène?

Que dire de ce récit, sinon que c’est un Anne Perry? Un petit Anne Perry, dans la série des Petits Crimes de Noël, qui sortent chaque année, à point, au moment où s’allument dans les rues les décorations de Fêtes et que l’air commence à humer le parfum de la soupe d’huitres au champagne et de la dinde aux marrons. Habituellement, je lis chaque année ces textes. Mais il m’en reste quelque uns, retrouvés sur le coin d’une étagère, à côté des guirlandes de l’an passé. Tous ne sont pas excellents, au delà de l’ambiance particulière, de cette atmosphère de Noël qui suffit la plupart du temps à me satisfaire.  Mais il faut avouer que ce Spectacle de Noël, paru il y a déjà quelques années, est plutôt un bon cru, en tout cas si on aime le théâtre… et les histoires de vampires. Un hommage appuyé au livre de Bram Stocker et au monde du théâtre anglais, avec, en guest-star, Caroline, la mère de Charlotte Pitt. Tiens, je reprendrais bien une petite papillote, moi!

Veijo MERI: Une histoire de corde

« Joose Keppilä trouva une corde sur le chemin de l’intendance. Probablement était-elle tombée de la charrette d’un tringlot négligent. C’était la seule chose utilisable et universellement valable qu’il eût trouvé au cours de toute la campagne. Intacte, en pleine fibre, toute neuve et toute nette, les deux bouts bien finis ». Bien déterminé à emporter sa trouvaille chez lui en douce à l’occasion d’une permission qui le ramène du front russe, Joose décide de s’entortiller le corps de cette corde. Pour le malheureux soldat, commence alors un long, un très long voyage…

Je ne crois pas avoir jamais lu de livre finlandais. Mais si cette histoire de corde est à l’image des livres qu’on publie là-bas, je pense que la Finlande doit être un bien intéressant pays, où l’on cultive une forme de distance par rapport aux choses, un humour à la fois ravageur et retenu, qui tombe à point dans ce récit qui est l’histoire, vue par le petit bout de la lorgnette, d’une guerre bien étonnante à son tour. Suédoise depuis le moyen-âge, puis russe au XIXème siècle, la Finlande est un pays récent qui a acquis son indépendance en 1917, à la suite de la Révolution russe, indépendance défendue de haute lutte à l’occasion d’un guerre civile qui opposa la jeune nation finlandaise aux « rouges » soutenus par la Russie. En 1939, à la faveur du nouveau conflit en Europe, la Finlande est attaquée par Staline, vaincue une première fois, obligée de céder une partie de la Carélie. Puis c’est tout le pays qui est menacé d’annexion à l’Union Soviétique. Devant la pression du voisin russe et l’absence de toute autre solution d’alliance en ce temps troublé où l’indépendance du pays n’est pas le principal souci des nations européens, la jeune république finlandaise est conduite à passer un accord militaire avec l’Allemagne nazie et s’engage, du côté du Troisième Reich, à condition de rester sur des positions défensives, dans la guerre contre la Russie. Ainsi la Finlande offre dans l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale le cas singulier d’un Etat démocratique – et la Finlande resta une démocratie tout au long de la guerre – allié aux nazis. Je ne connaissais pas cette histoire. Et j’ai appris même, en faisant quelques recherches par la suite, que cette situation ubuesque devait aboutir à plusieurs situations inimaginables: ainsi ces combattants finlandais de religion juive qui, pour défendre leur pays menacé par l’Union soviétique, servirent dans l’armée finlandaise alliée de l’Allemagne et se virent même pour certains d’entre eux décerner la croix de fer par le régime nazi! On comprend qu’avec une telle histoire on soit conduit parfois à développer une vision de la guerre – et du destin des peuples – qui ne soit pas banale.

Car c’est là le principal intérêt de ce livre. Dans le train qui conduit le soldat Joose jusque chez lui en permission, les personnes se croisent, toutes revenant du front, avec chacun son lot d’anecdotes, ses bons mots, ses coups de sang ou ses histoires à raconter. Dans un désordre qui n’a d’égal que la troupe fatiguée et les absurdités du conflit, des bribes de conversation s’enchaînent, des morceaux de scènes, parfois des histoires entières qui sont autant de vues, singulières, limitées, mais toujours significatives de la violence guerrière. Ainsi l’histoire de ces cochons échappés grignotant les cadavres de soldats oubliés dans un champ. Ou ces deux soldats partis récupérer des ossements sur le champ de bataille et bernés par l’interne qui les avait engagé pour une histoire de besace. Ou encore cet adjudant fou, seul homme clairvoyant peut-être dans la folie de la guerre. Ou cet aviateur tombé de l’avion laissant son passager tranquillement installé à l’arrière. Ou cet autre qui manqua sa cible.

Au cours du voyage, des contretemps viennent rajouter encore aux conditions de plus en plus difficiles dans lesquelles Joose, le corps ceint d’une corde dans laquelle il étouffe, tente de rejoindre sa famille, et enrichir le récit de nouvelles anecdotes: ainsi ce chef de convoi allemand qui s’affale sur le quai au moment de sauter dans le dernier wagon, plein de morgue et de suffisance, et qui finira écrasé par l’Express en essayant de rejoindre son train en suivant les voies. Joose est lui-même au centre de plusieurs de ces scènes, où on le prend pour un ivrogne, où l’on s’inquiète de sa santé.

Il ressort de tout cela une vision explosive, dans laquelle le macabre côtoie volontiers le grotesque, un ton très singulier pour parler de la guerre, à rebours de toute idéalisation ou héroïsme nationalistes. Découvert au fond de ma PAL, ce livre que je ne me souviens même pas d’avoir acheté un jour est la bonne surprise de ce début de Décembre nordique. D’ailleurs cela ne m’étonne pas trop: tout ce que publient les Editions Sillages, une « petite » maison à découvrir, vraiment, est du meilleur niveau, et je n’y ai fait jusqu’à présent que de très belles découvertes.

 

James Oliver CURWOOD: Le Grizzly

Jim et Bruce sont deux hommes, qui, depuis plusieurs mois, pistent le gros gibier dans les montagnes Rocheuses canadiennes encore sauvages en ce début de XXème siècle. Leur rencontre avec Thor, un Grizzly, le plus grand qu’ils n’aient jamais vu, va réveiller chez les deux compagnons le plaisir de la chasse et confronter l’ours géant, pour la première fois, à la crainte d’une créature dont il découvre le pouvoir de nuisance. Entre montagne et forêts et jusqu’au fond de la vallée où coule la rivière la traque s’organise. Jusqu’où le grizzly pourra-t-il fuir devant la progression des hommes?

Je retrouve avec ce roman de James Oliver Curwood l’univers du grand nord côtoyé l’an passé avec les romans de Jack London. Si je continue comme cela, je crois que cette fin novembre et ce début de décembre  vont finir par devenir un rendez-vous obligé! J’ai en tout cas bien envie de replonger cette année dans d’autres romans de Curwood, dont je gardais le souvenir, de l’enfance, ou de l’adolescence, de beaux récits animaliers, que j’aimais même plus à l’époque que ceux de London. On compare souvent les deux auteurs, sans doute parce qu’ils ont écrit l’un et l’autre des romans mettant en scène des animaux et se passant au Nord, quoique le rapprochement, me semble-t-il aujourd’hui, ne soit pas si pertinent. A un London réaliste, cru dans sa vision d’une nature qui n’est pas un doux refuge, mais un désert de sauvagerie, révélant aussi celle des hommes, quand ce n’est pas leur bêtise, leur mesquinerie, une nature qui ploie d’abord les corps, gèle les membres, tord les plus endurants des caractères, Curwood oppose la vision poétique, souvent lyrique d’espaces dominés par une vie animale où l’homme doit apprendre à trouver sa place. Pour ce qu’il fait subir au roman d’aventures, pour ce précieux travail de dynamitage des codes et des valeurs charriés par une certaine façon de se représenter l’aventure (celle dont on rêvait sans doute dans les salons de New-York, de Baltimore ou de Boston), je préfère aujourd’hui London. Mais j’ai passé un très agréable moment avec ce roman de Curwood, qui donne en tout cas une furieuse envie de se plonger dans les paysages qui servent de cadre à son histoire.

La narration, elle-même originale, déroule le récit selon un double point de vue, des hommes et des animaux. Jim est un aventurier, qui consacre ses hivers à écrire sur les grandes courses dans la nature qu’il accomplit l’été. Il a beaucoup chassé naguère, même si le goût s’en estompe un peu aujourd’hui. Bruce, son guide et ami, est un chasseur émérite. Secondés par Metoosin, un indien, et un troupe de chiens, ils font la traque à l’ours, qui va se révéler le plus coriace des adversaires. Car Thor, l’ours géant, qui règne sur deux vallées et un domaine de plusieurs dizaines de kilomètres carrés est un seigneur dans son genre. Chasseur redoutable, c’est un animal, à sa manière, paisible et magnanime. Sa rencontre avec Muskwa, un ourson orphelin de quelques mois, en contrepoint du récit principal, donne à l’histoire ce ton de camaraderie animale qui explique que Curwood soit un de ces auteurs qu’on aime lire dans l’enfance. Édifiant à sa manière, le roman est aussi le récit d’une conversion, mieux: d’une double conversion. Celle de Jim qui, après sa rencontre avec l’ours, qui se détourne de lui plutôt que de l’attaquer, apprend à sublimer ses pulsions de chasseurs, découvre un autre rapport possible avec la nature; celle de Thor à l’amitié naissante avec Muskwa, l’ourson orphelin qu’il recueille.

Robert HARRIS: Fatherland

Berlin, 1964. Un vieil homme est retrouvé, gisant, dans l’eau de la Havel, dans un quartier résidentiel qui habituellement n’héberge que les grosses huiles du régime. Appelé sur place au petit matin le Sturmbannführer-SS Xavier March, inspecteur de la Kripo, est dépêché pour enquêter sur ce qui a tout l’air d’une mort suspecte. Une mort qui ne tarde pas à intéresser la Gestapo, qui se saisit de l’affaire et dont les ordres semblent remonter jusqu’à Heydrich lui-même. Pourquoi veut-on empêcher March d’enquêter ? Quels secrets cherchent-on si résolument à protéger ? Il faut dire que dans cette réalité alternative, où l’Allemagne nazie a remporté la guerre en Europe, le souvenir des premiers temps du régime fait l’objet d’un contrôle minutieux, surtout depuis qu’un rapprochement entre les deux ennemis, Allemagne et Etats-Unis, s’annonce. Y aurait-il quelque part des preuves des décisions prises lors d’une certaine conférence tenue à Wannsee, en janvier 1942 ? Pour March, une lutte contre la montre et contre la mort commence…

J’avais envie depuis longtemps de lire le roman de Robert Harris, pour les raisons justement qui font la réussite de ce livre : l’uchronie, genre que l’auteur explore avec un quasi sans faute, et le nazisme vu sous l’angle du roman policier, dont je trouve depuis la Trilogie berlinoise de Philip Kerr que c’est un des meilleurs points de vue romanesque sur la période et le régime. Dans un Berlin de 1964, transformé en partie par les travaux de Speer, le vieux Führer règne sur un immense empire où les choses ne se passent pas exactement comme il l’avait rêvé au début de sa domination, mais où l’ordre de la terreur règne. On songe évidemment au monde soviétique, tel que nous l’avons connu dans notre réalité, à la façon dont les totalitarismes survivent en s’appuyant sur toute une organisation administrative et le contrôle de l’information. Traversé de mouvements de contestation diffus, le grand Reich allemand doit soutenir à l’est une guerre de guérilla contre ce qu’il reste de la Russie d’antan, tandis qu’une véritable guerre froide, à l’ombre de la menace nucléaire, a gelé les forces à l’ouest face aux États-Unis. Administré par l’ordre nazi, l’Europe occidentale, réunie en une union européenne, n’est qu’une organisation d’États vassaux qui a son siège à Berlin, pendant qu’à l’est les terres gagnées en Pologne, en Ukraine, en Russie, peinent à attirer les populations de colons allemands, malgré toute la propagande sur la théorie de l’espace vital.

Tout ce portrait historique est réussi, mais n’est pas l’essentiel de ce roman, dont le propos porte au-delà du simple récit de divertissement qu’on aurait pu attendre d’un roman de science-fiction policier. En réalité, en suivant la forme et le rythme de l’aventure policière, Fatherland pose une question : et que serait-il arrivé de la mémoire de la Shoah, si les nazis avaient réussi leur pari et gagné la guerre ? Dans le cheminement labyrinthique de l’enquête policière, une réalité peu à peu s’impose : celle d’un génocide qui avait été préparé pour rester secret. Une des grandes réussites de ce livre réside dans l’effroi qu’on ne peut manquer d’éprouver au moment où on se rend compte qu’une société ignorante (ou ne se posant pas trop la question) des millions de mort sur laquelle elle s’est bâtie est une chose tout à fait plausible. Du futur imaginaire, uchronique depuis lequel il se tient, c’est notre passé à nous que l’inspecteur SS Xavier March fait peu à peu surgir, et ce qu’il était préparé à devenir : la conférence de Wannsee où furent coordonnées les actions des différents ministères en vue de la Solution finale, l’absence d’ordre écrit de Hitler. Alors, de vrais textes surgissent, des actes juridiques. L’émotion qui gagne le lecteur est à la hauteur de la gravité que mérite la question. Comment Robert Harris arrive-t-il à coordonner tout cela avec un véritable récit romanesque et une galerie de personnages secondaires convaincants (la journaliste américaine Charlie Maguire, l’infâme général SS Globocnik, le chef de la Kripo Arthur Nebe, le partenaire de March Max Jaeger) reste le secret du talent de cet auteur. La relation de March et de son fils, Pili, est aussi une des réussites du roman ; mais comme elle constitue un des moments clés de l’histoire, j’aurais peur d’en dire trop. Pour la même raison je ne commente pas les toutes dernières pages du livre, d’une beauté déchirante, dans lesquelles on trouvera peut-être la véritable leçon de ce livre.