Donna LEON: L’affaire Paola (Brunetti 08)
Au petit matin, dans Venise encore déserte, une femme brise la vitrine d’une agence de voyages qu’elle accuse de favoriser le tourisme sexuel. Cette femme, qui attend ensuite tranquillement la police sur les lieux de son action, c’est Paola Brunetti, l’épouse du commissaire. Pour Guido, la situation est embarrassante: il comprend parfaitement l’indignation de sa femme, mais il est policier et ne peut accepter que chacun décide seul de se substituer à la loi et de se faire justice. Lorsque le propriétaire de l’agence est retrouvé assassiné, l’affaire prend une tournure autrement plus grave cependant…
Publié en 1999 sous le titre Fatal Remedies, L’Affaire Paola est la huitième enquête du commissaire Brunetti. Et cette fois-ci, Paola passe au premier plan! Une idée ingénieuse pour qui suit les aventures du commissaire vénitien, comme je le fais depuis déjà quelques temps, dans l’ordre de leur publication… Après huit volumes, en effet, le lecteur n’est plus simplement le compagnon d’enquête de Brunetti. Il entre pour ainsi dire davantage dans l’intimité de son couple. Car entre Paola et Guido, le désaccord est réel. Paola est entière, prête à agir lorsqu’une injustice lui paraît insupportable. Brunetti partage son indignation, mais il sait aussi ce que signifie substituer la conscience individuelle à la loi.
Donna Leon aurait pu faire de cette opposition un simple conflit moral. Elle en fait quelque chose de plus subtil: une manière de révéler la solidité de leur amour. Paola et Guido sont différents. Ils ne regardent pas toujours le monde de la même façon, n’ont ni le même caractère ni les mêmes réactions. Pourtant leur lien résiste. Leur amour n’abolit pas leurs différences, mais les contient. Brunetti peut être irrité, inquiet, même désemparé par le comportement de sa femme, sans jamais cesser de comprendre profondément celle qu’il a épousée. Voilà qui donne une épaisseur nouvelle aux scènes familiales qui font depuis le début le charme de la série.
Au-delà de l’enquête, qui conduit Brunetti jusque sur la terre ferme autour d’une fumeuse histoire de trafic de médicaments contrefaits, L’Affaire Paola confirme une autre évolution de la série qui prend un tour toujours plus mélancolique, plus désabusé. Brunetti enquête, interroge, découvre, participe même à une tentative d’arrestation, mais cela ne signifie pas que le monde s’en trouve remis en ordre. La corruption, les compromissions, l’exploitation des plus faibles demeurent. Son métier lui apprend peut-être surtout les limites de ce qu’il peut réparer. Cette mélancolie n’assombrit pourtant jamais complètement les romans. Brunetti conserve Paola, ses enfants, ses livres, ses repas, Venise elle-même. À mesure que ses illusions sur le monde diminuent, ces bonheurs privés semblent prendre davantage de prix. C’est sans doute ce qui me plaît le plus dans cette série.
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