Alexandra LEMASSON : Virginia Woolf

Published by Cléanthe on

En 1904, à la mort de son père, Virginia Stephen, âgée de vingt-deux ans, quitte avec sa sœur Vanessa et ses deux frères la maison familiale de Hyde Park Gate, dans le quartier de Kensington, pour s’installer à Bloomsbury. Un déménagement qui ressemble à une petite révolution. Finie l’atmosphère pesante de la demeure victorienne, avec ses conventions, ses obligations mondaines et ses hiérarchies familiales. Dans cette nouvelle maison londonienne se retrouvent bientôt quelques jeunes intellectuels, écrivains, artistes et universitaires qui formeront le célèbre groupe de Bloomsbury. Pour Virginia, qui a grandi parmi les livres de la bibliothèque paternelle sans bénéficier de la même éducation que ses frères, s’ouvre alors la perspective d’une vie nouvelle, affranchie des contraintes de son milieu. Mais la jeune femme porte aussi le poids d’une enfance marquée par les deuils, des violences sexuelles et les premières manifestations d’une maladie psychique qui ne cessera de la tourmenter. Comment, de cette existence traversée de tant de contradictions, naîtra l’une des œuvres les plus novatrices de la littérature du XXe siècle ?

Virginia Woolf (1882-1941) est de ces écrivains dont la légende a fini par recouvrir la personne. Il y a la romancière géniale, figure majeure du modernisme littéraire anglais, l’égérie du groupe de Bloomsbury, la pionnière du féminisme, mais aussi la femme excentrique, tourmentée par la folie, qui choisit de mettre fin à ses jours en se noyant dans une rivière du Sussex. Autant d’images qui, à force d’être répétées, finissent par constituer une sorte de personnage. C’est précisément de cette légende qu’Alexandra Lemasson entreprend de dégager Virginia Woolf dans la biographie qu’elle lui consacre, publiée en 2005 chez Gallimard dans la collection Folio biographies. Elle parvient ainsi à retrouver, derrière les représentations convenues, un peu intimidantes, une femme infiniment plus complexe, drôle, sociable, parfois cruelle, passionnée par l’existence, et engagée dans un combat obstiné pour conquérir sa liberté.

Car l’excentricité de Virginia Woolf, si souvent mise en avant, recouvre en réalité deux dimensions qu’il importe de distinguer: une maladie qu’elle subit et contre laquelle elle lutte, et une volonté farouche de ne pas laisser les conventions sociales déterminer son existence. La première a trop souvent donné lieu à une forme de romantisation du génie littéraire. Les troubles psychiques de Virginia Woolf, que l’on rattache aujourd’hui, rétrospectivement, à la bipolarité, n’ont pourtant rien d’une disposition providentielle à la création. Ce sont des souffrances bien réelles, des crises parfois terribles, des périodes d’effondrement qui interrompent son travail et menacent son existence. Il serait cependant tout aussi simplificateur de nier les relations complexes qui peuvent exister entre cette sensibilité exacerbée, l’intensité de certaines perceptions et l’expérience de la création. L’écriture est pour Virginia Woolf à la fois une activité intellectuelle exigeante, une manière de donner forme au monde et, peut-être, un moyen de tenir à distance le chaos intérieur. Mais elle est aussi une source d’inquiétude et d’épuisement. Voilà qui nous éloigne singulièrement de l’image complaisante de l’écrivain dont la folie serait le secret du génie.

J’ai particulièrement apprécié, dans cette entreprise de démystification, les mises au point consacrées aux violences sexuelles subies dans son enfance et sa jeunesse de la part de ses demi-frères Gerald et George Duckworth. La question est délicate, tant elle a suscité d’interprétations biographiques et psychologiques parfois aventureuses. Les témoignages de Virginia Woolf sur les agressions dont elle a été victime imposent de prendre ces violences au sérieux, tout en distinguant les faits rapportés des reconstructions ultérieures qui prétendent en préciser chaque circonstance. Il faut se garder surtout de vouloir expliquer rétrospectivement toute son existence, sa sexualité ou son œuvre par ces traumatismes. Ce serait enfermer à nouveau Virginia Woolf dans un déterminisme dont toute sa vie semble précisément avoir été une tentative d’émancipation.

Car l’autre dimension de cette personnalité est bien la conquête de la liberté. Virginia Woolf naît dans un monde où les femmes, même lorsqu’elles appartiennent à une famille cultivée et favorisée, ne disposent ni des mêmes possibilités d’instruction ni de la même indépendance que les hommes. Elle appartient encore par sa naissance à l’Angleterre victorienne, mais participe pleinement au bouleversement intellectuel et moral qui accompagne l’entrée dans le XXe siècle. Le groupe de Bloomsbury, avec ses discussions artistiques, ses audaces intellectuelles, sa liberté de mœurs et ses rapports amoureux souvent peu conventionnels, constitue l’un des laboratoires de cette transformation. Mais il ne s’agit pas seulement pour Virginia de conquérir une liberté personnelle. Il lui faut aussi inventer une liberté d’écrire. Rompre avec les formes héritées du roman victorien, abandonner la progression linéaire de l’intrigue et les certitudes du narrateur omniscient pour explorer les mouvements de la conscience, les impressions fugitives, les jeux de la mémoire et les profondeurs du temps intérieur. De Mrs Dalloway (1925) à La Promenade au phare (1927), puis aux Vagues (1931), Virginia Woolf contribue ainsi à renouveler profondément l’art du roman. La conquête de la liberté est aussi une révolution esthétique.

Dans cette trajectoire, Leonard Woolf occupe une place essentielle. C’est sans doute l’un des aspects les plus intéressants de la biographie d’Alexandra Lemasson que de refuser, là encore, toute simplification. Épousé en 1912, Leonard fut pour Virginia un soutien considérable. Attentif à sa santé, soucieux de lui ménager les conditions nécessaires à son travail, il contribua puissamment à rendre possible son œuvre. Ensemble, ils fondèrent en 1917 la Hogarth Press, qui allait devenir une maison d’édition importante de la modernité littéraire anglaise. On mesure difficilement ce qu’aurait été la vie de Virginia sans cette présence vigilante. Mais cette sollicitude avait aussi sa contrepartie. À force de vouloir la protéger, Leonard exerçait sur son existence une surveillance parfois étouffante, réglant son travail, ses activités, ses relations avec le monde extérieur. Dans quelle mesure cette protection indispensable devenait-elle elle-même une entrave à la liberté qu’elle cherchait à conquérir? La question n’admet aucune réponse simple. Il serait injuste de faire de Leonard un geôlier, comme il serait naïf de ne voir en lui qu’un époux admirable et dévoué. Alexandra Lemasson rappelle fort justement qu’il est aussi illusoire de vouloir l’enfermer dans un personnage que de réduire Virginia Woolf à sa propre légende. C’est dans cette ambiguïté que réside toute la difficulté, mais aussi toute la richesse de leur relation.

Il y a enfin quelque chose de particulièrement intéressant dans la manière dont Alexandra Lemasson aborde son sujet. Plutôt que de suivre rigoureusement la chronologie d’une existence, elle privilégie une construction thématique, revenant sur les épisodes et les relations qui permettent d’éclairer les différentes facettes de Virginia Woolf. Ce choix entraîne parfois quelques allers-retours dans le temps, mais il correspond assez bien à son ambition: moins raconter les étapes successives d’une destinée que restituer les contradictions d’une personnalité. La romancière n’apparaît plus comme une figure tragique cheminant inexorablement vers son suicide, mais comme une femme qui aura connu aussi des bonheurs, des enthousiasmes, des amitiés, le plaisir de la conversation et la joie de créer. Une femme capable d’une extraordinaire liberté intellectuelle, mais aussi prisonnière de ses angoisses, de ses fragilités et de certaines dépendances affectives. La biographie cesse ainsi d’être le récit d’un destin annoncé pour devenir celui d’une existence ouverte, avec ses possibles, ses hésitations et ses contradictions. On ne pouvait mieux retenir la leçon de Virginia Woolf, qui dans ses romans renonça justement avec vigueur à réduire à un schéma ou un caractère les mille facettes de ses personnages.

Ainsi Alexandra Lemasson ne cherche pas tant à expliquer le génie de Virginia Woolf qu’à restituer les conditions humaines dans lesquelles son œuvre a pu naître. La distinction me semble essentielle. Une vie d’écrivain ne fournit jamais la clé définitive de ses livres, pas plus qu’une maladie, une enfance douloureuse ou une relation conjugale ne suffisent à rendre compte d’une invention littéraire. Il reste toujours quelque chose qui échappe à la biographie: cette faculté singulière de transformer une expérience du monde en une forme nouvelle. Le mérite de ce livre est de nous le rappeler, tout en redonnant à Virginia Woolf ce que sa légende tend parfois à lui retirer: sa liberté, sa complexité et, tout simplement, son humanité.


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