Frédéric REGARD: La Force du féminin (Sur trois essais de Virginia Woolf)

Published by Cléanthe on

Comment une femme peut-elle prendre la parole dans un monde intellectuel et littéraire dont les règles ont été établies sans elle? Faut-il conquérir les formes existantes, s’emparer des discours de ceux qui détiennent le pouvoir et les retourner contre eux? Ou faut-il inventer d’autres manières d’écrire, plus obliques, plus mobiles, capables d’échapper aux oppositions sur lesquelles repose précisément ce pouvoir? C’est à partir de trois essais de Virginia Woolf que Frédéric Regard pose ces questions dans un petit livre dense publié en 2002 aux éditions La Fabrique: La Force du féminin. Sur trois essais de Virginia Woolf. Les trois textes retenus, Mr Bennett et Mrs Brown (1924), Une chambre à soi (1929) et Trois Guinées (1938), couvrent près de quinze années de la réflexion de Woolf et permettent de suivre le déplacement progressif d’une interrogation esthétique vers une pensée ouvertement politique.

Dans l’oeuvre de Virginia Woolf, il y a des romans, il y a des essais, et parmi les essais quelques grands textes fondateurs du féminisme moderne. Il est vrai qu’on a déjà beaucoup écrit sur le féminisme woolfien. Cependant, tout l’intérêt du livre de Frédéric Regard consiste dans son propos décalé d’une lecture du féminisme de Woolf réduite à des thèses. Car ce qui l’intéresse est d’abord la manière dont Woolf affirme son propos. Ses essais ne se contentent pas en effet, selon lui, de développer des idées sur les femmes, la littérature, l’éducation ou le pouvoir: leur écriture met immédiatement ces idées en pratique. Le discours théorique se mêle au récit, l’argumentation emprunte les chemins de la fiction, l’ironie déstabilise les certitudes, les voix se déplacent et les genres littéraires cessent d’être parfaitement séparés. L’essai devient lui-même une expérience.

C’est là que se situe ce que Regard appelle la «force du féminin». L’expression pourrait prêter à malentendu. Car il ne s’agit nullement de définir pour lui une nature féminine ni de supposer que les femmes posséderaient une manière particulière d’écrire. Le féminin est au contraire ce qui échappe à ce genre de définition. Regard le pense comme ce qu’il appelle une «opérativité poétique»: moins une identité donc qu’un mouvement, moins une qualité qu’une manière de déplacer les positions établies. Le féminin serait ce qui refuse de rester là où on l’attend, ce qui brouille les partages trop simples, ce qui préfère le détour à l’affrontement frontal.

Ce parti-pris de lecture des essais de Woolf donne tout son sens au choix de Mr Bennett et Mrs Brown, le premier texte commenté. Dans cet essai consacré au roman moderne, Woolf s’en prend aux écrivains édouardiens et à leur manière, selon elle, de manquer leurs personnages à force d’accumuler les circonstances sociales et matérielles qui les entourent. Mrs Brown, cette femme rencontrée dans un compartiment de chemin de fer et transformée en personnage possible, demeure insaisissable. Pour la saisir, il faudrait précisément inventer une autre littérature. Le personnage féminin oblige l’écriture à remettre en cause ses propres méthodes. La littérature moderne naîtrait donc, dans cette perspective, de l’impossibilité de réduire un être à ce que l’on sait déjà de lui.

Avec Une chambre à soi, la question change d’échelle. Woolf part cette fois des conditions très concrètes dans lesquelles les femmes peuvent, ou ne peuvent pas, écrire. L’argent, l’indépendance, l’accès aux bibliothèques, à l’université, à une pièce où fermer sa porte ne sont pas des détails secondaires. La création dépend aussi de ces réalités matérielles. Mais ce qui retient Regard, c’est la manière dont Woolf refuse de transformer cette démonstration en traité. Elle invente des narratrices, raconte des promenades, imagine la sœur de Shakespeare, passe de l’histoire littéraire à la fiction et de la polémique à l’ironie. L’essai démontre en même temps qu’il raconte.

Cette mobilité est essentielle. Si les institutions refusent aux femmes certaines places, il ne suffit peut-être pas de réclamer simplement une place identique à celle des hommes. Encore faut-il se demander ce que deviennent ceux qui entrent dans les institutions du pouvoir. La question devient centrale dans Trois Guinées, écrit à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Woolf y met en relation la domination masculine, l’éducation, les professions, le prestige social, le militarisme et la guerre. Celui qui prétend lutter contre la guerre sans interroger les structures de pouvoir qui l’ont produite risque de laisser intact ce qu’il condamne. C’est ici que la notion de «féminin» prend chez Regard sa dimension la plus politique. À la conquête du centre, Woolf opposerait volontiers une pensée depuis la marge. Non pas parce que la marginalité serait en elle-même enviable, mais parce qu’elle permet de regarder autrement les règles du jeu. Plutôt que reproduire les gestes de ceux qui dominent, en se contentant de les inverser au profit des dominés, il faudrait imaginer d’autres formes d’intervention. La puissance de Woolf résiderait donc dans cette manière de ne jamais accepter tout à fait le terrain sur lequel on lui demande de combattre.

Le rapprochement des trois essais est particulièrement éclairant. De Mrs Brown, qui échappe aux catégories du romancier, à la femme écrivain d’Une chambre à soi, qui doit conquérir les conditions matérielles de son indépendance, puis à la figure de l’«outsider» de Trois Guinées, une même logique semble se dessiner: ne pas se laisser assigner une identité ni une position. Le féminin, au-delà d’une simple revendication d’émancipation, devient alors une pratique de déplacement, une expérience créatrice. Là se situe sans doute l’idée la plus stimulante du livre de Frédéric Regard. On ne saurait réduire en effet le féminisme de Woolf à des contenus, des opinions. S’il y a un féminisme de Woolf, celui-ci est d’abord à chercher dans son style, dans une certaine pratique d’écriture, dans l’invention d’un modernisme littéraire vraiment réaliste, c’est-à-dire capable de ne pas caricaturer le réel, l’existence. Sa pensée politique se logerait jusque dans la construction des phrases, les changements de registre, l’ironie, les digressions, le mélange des genres. Écrire autrement et penser autrement cesseraient d’être deux opérations distinctes. Là où une démonstration traditionnelle aurait cherché à stabiliser ses concepts, Woolf accepterait au contraire l’ambivalence, la contradiction et le mouvement.

À force de faire du féminin une force d’instabilité susceptible en théorie de traverser toute écriture, ne risque-t-on pas cependant de perdre de vue les femmes elles-mêmes? L’originalité de Woolf tient précisément à sa capacité de ne jamais séparer complètement les formes symboliques des conditions matérielles de l’existence. L’absence d’argent n’est pas une métaphore. L’exclusion de l’université n’est pas seulement une position énonciative. L’impossibilité d’accéder à certaines professions et l’inégalité devant les institutions constituent des réalités historiques que l’invention littéraire permet de penser mais qu’elle ne fait pas disparaître.


J’ai décidé ces derniers temps de consacrer plus de place aux essais que je ne le faisais jusqu’à présent. Ceux-ci constituent en effet une part non négligeable de ma vie de lecteur, accompagnant d’autres lectures, les précédant parfois. Tout un champ d’exploration, de questionnement, de recherche, des genres aussi, ou des domaines, la philosophie notamment, ou la critique littéraire, que je tiens habituellement consignés dans des carnets, loin du blog. Mes lectures d’automne m’entraînent à lire autour de deux auteurs en particulier – Woolf et Zola. J’en reparlerai bientôt.


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