Edgar Rice BURROUGHS: Le Retour de Tarzan
Sur un paquebot qui le ramène d’Amérique en Europe, un jeune homme à l’allure athlétique attire l’attention d’une jolie comtesse française, Olga de Coude. Il se fait appeler Monsieur Tarzan, d’Afrique. Derrière cette identité singulière se cache pourtant un aristocrate anglais, John Clayton, le véritable lord Greystoke, qui vient de renoncer à son titre, à sa fortune et surtout à la femme qu’il aime, Jane Porter, pour ne pas compromettre le bonheur de celle-ci. Élevé parmi les singes dans la jungle africaine, Tarzan a découvert depuis peu le monde des hommes et tente désormais d’y trouver sa place. Mais la civilisation lui réserve quelques surprises. À bord du navire, il déjoue une machination destinée à compromettre l’honneur du comte de Coude et s’attire ainsi la haine de deux aventuriers russes, Rokoff et Paulvitch. Les deux hommes ne tardent pas à chercher leur revanche. À Paris, où Tarzan retrouve son ami Paul d’Arnot, les intrigues se multiplient. Le jeune homme découvre les salons de la bonne société, les séductions féminines, les règles de l’honneur et les hypocrisies mondaines, mais aussi la violence qui se dissimule derrière les apparences policées. Son intelligence, sa force prodigieuse et les réflexes acquis dans la jungle lui permettent de déjouer bien des pièges. Jusqu’au jour où, pour échapper à une existence qui lui semble de plus en plus étrangère, il accepte une mission pour le compte des services secrets français, qui va le conduire en Algérie. Mais le destin n’en a pas fini avec lui, et la jungle africaine n’est peut-être pas aussi loin qu’il l’imagine…
Publié en feuilleton de juin à décembre 1913 dans New Story Magazine, puis en volume en 1915, Le Retour de Tarzan (The Return of Tarzan) constitue la suite directe du premier roman de Burroughs. Les deux livres forment d’ailleurs une sorte de diptyque. Le premier racontait comment un enfant abandonné dans la jungle découvrait progressivement son humanité, apprenait à lire, à parler, puis rencontrait enfin ses semblables. Le second inverse en quelque sorte la perspective en suivant ce que devient cet homme de la nature lorsqu’il doit vivre dans la société des hommes. Tarzan a beau avoir retrouvé son identité et découvert les usages de la civilisation, il demeure profondément étranger au monde dans lequel il vient d’entrer. Et c’est de cette étrangeté que Burroughs tire une bonne partie des aventures de son héros.
Le plus amusant est peut-être de voir comment l’auteur transpose dans les salons parisiens les situations qui faisaient le sel du premier roman. Il y a toujours des prédateurs, des proies, des pièges, des attaques par surprise, des combats dont l’issue dépend de la force ou de la ruse. Mais les fauves ont changé de visage. Les lions et les grands singes ont cédé la place aux aventuriers sans scrupules, aux espions, aux maîtres chanteurs, aux hommes du monde prêts à sacrifier l’honneur d’autrui à leurs intérêts. Tarzan découvre une société où les apparences comptent davantage que les intentions, où la parole peut dissimuler la trahison, où les règles de l’honneur servent parfois à masquer les passions les moins honorables. Et notre homme-singe, qui ne connaît guère les subtilités de ces usages, se révèle paradoxalement mieux armé que beaucoup d’autres pour en déjouer les pièges. Il juge les hommes à leurs actes, non à leurs discours. Il est capable de brutalité, mais ignore la dissimulation. Cela donne lieu à quelques scènes réjouissantes, notamment lorsqu’il échappe aux policiers parisiens en retrouvant, sur les toits et les poteaux télégraphiques, les réflexes qui lui permettaient autrefois de bondir de branche en branche dans la forêt africaine!
Cette opposition entre la jungle et la civilisation prolonge naturellement les interrogations du premier roman. Mais elle prend ici une tournure plus nettement morale. Tarzan découvre que les hommes civilisés ne sont pas nécessairement plus humains que les bêtes. Au contraire, la société semble avoir perfectionné certaines formes de cruauté que la nature ignore. Dans une conversation avec d’Arnot, il oppose ainsi la violence des animaux, soumise aux nécessités de la survie, à celle des hommes, capables de commettre des atrocités gratuites et de se servir de la confiance d’autrui pour le perdre. On retrouve cette réflexion déjà présente dans le premier volume, mais elle prend désormais une dimension nouvelle. Car Tarzan ne se contente plus d’observer l’humanité de l’extérieur.Il en fait lui-même l’expérience. Et cette expérience ne lui donne pas toujours envie de poursuivre son apprentissage de la civilisation… À Paris, il finit par considérer les conventions sociales comme une prison. Il lui semble que son existence véritable est ailleurs, dans cette jungle où la violence est certes omniprésente, mais où les rapports entre les êtres lui apparaissent plus simples et plus intelligibles.
Pourtant, Burroughs ne se contente pas d’opposer une nature innocente à une civilisation corrompue. Tarzan lui-même demeure un être contradictoire. Il éprouve le besoin de tuer, conserve les instincts du prédateur, se laisse parfois emporter par des accès de violence qu’il peine à maîtriser. Mais il découvre aussi le remords, la responsabilité, le sacrifice de soi. L’épisode du duel avec le comte de Coude est ici particulièrement révélateur. L’homme-singe apprend progressivement à reconnaître les obligations morales qui naissent de ses relations avec les autres. L’humanité de Tarzan se construit par la découverte d’une véritable conscience morale. Il y a là une nuance intéressante par rapport au premier roman, où l’auteur semblait accorder une importance déterminante à l’hérédité et aux qualités innées de son héros.
La suite du récit nous entraîne dans une tout autre direction. Après Paris et les intrigues mondaines, voici l’Algérie française, les officiers de l’armée coloniale, les espions, les tribus arabes, les chevauchées dans le désert. Puis, lorsque Tarzan retrouve enfin la forêt équatoriale, le roman change encore de registre. Burroughs semble prendre un plaisir particulier à déplacer constamment son personnage d’un univers romanesque à l’autre, comme pour éprouver toutes les possibilités offertes par ce héros exceptionnel. On passe ainsi du roman mondain au récit d’espionnage, du roman colonial aux aventures africaines, jusqu’à la découverte d’une mystérieuse cité perdue, Opar, dont les ruines abritent les vestiges d’une civilisation disparue. On retrouve alors tout un imaginaire de mondes oubliés, de trésors fabuleux, de temples mystérieux et de cultes sanglants, qui doit beaucoup aux romans d’aventures de la fin du XIXe siècle. Burroughs ne se préoccupe guère de vraisemblance: il lui suffit de suggérer qu’au cœur d’une Afrique encore largement inconnue de ses lecteurs pourrait subsister une cité antique pour que s’ouvre un nouveau territoire de l’imagination.
Cette succession d’aventures permet aussi de retrouver les ambiguïtés du regard que Burroughs porte sur le monde colonial. Dans le premier volume, j’avais été frappé par la manière dont il retournait parfois les stéréotypes du roman exotique, notamment lorsqu’il rappelait les atrocités commises au Congo par les agents de Léopold II. Ici encore, les représentations sont loin d’être uniformes. Les épisodes algériens opposent aux personnages de bandits et de traîtres des figures d’Arabes courageux, généreux et fidèles à leur parole. Mais c’est surtout la rencontre avec les Waziri qui mérite l’attention. Tarzan découvre une communauté africaine dont il admire les qualités humaines. Après avoir sauvé l’un de ses guerriers d’une attaque de lion, il est accueilli avec reconnaissance et découvre chez ces hommes une générosité qui contraste avec les machinations des aventuriers européens. Il prend même conscience, non sans honte, qu’il avait d’abord songé à tuer cet inconnu pour s’emparer de ses armes. Les Waziri lui enseignent ainsi quelque chose que les hommes civilisés ne lui avaient pas toujours appris, la possibilité de relations humaines fondées sur la confiance et la réciprocité.
Il ne faudrait pas pour autant voir dans ces épisodes une remise en cause générale des hiérarchies raciales de l’époque. Les Waziri, malgré leurs qualités, finissent par reconnaître en Tarzan un chef dont la supériorité paraît aller de soi. Le héros blanc demeure l’homme providentiel, celui qui sait commander, organiser la défense de la communauté et triompher de ses ennemis. Burroughs continue donc de penser dans les catégories de son temps, même lorsqu’il s’efforce de nuancer les représentations les plus conventionnelles des populations africaines. Cette ambiguïté est d’autant plus intéressante que le roman multiplie les situations où les valeurs supposées de la civilisation se trouvent mises à l’épreuve. Les Européens ne possèdent pas le monopole de la vertu, pas plus que les populations africaines celui de la sauvagerie. Et lorsque l’aventure conduit les personnages à envisager les limites les plus extrêmes de la survie, c’est encore la fragile frontière entre humanité et barbarie qui se trouve interrogée.
La découverte d’Opar introduit une dernière variation sur cette question. Car voici une civilisation ancienne, riche, puissante, qui a laissé derrière elle d’immenses monuments et des trésors fabuleux, mais dont les descendants vivent désormais au milieu de ruines et pratiquent des rites sanglants. Le contraste entre la splendeur architecturale et la déchéance de ses habitants appartient naturellement aux conventions du roman de civilisation perdue. Pourtant, il fait aussi écho à l’interrogation qui traverse les deux premiers volumes sur les limites de la « civilisation ».
Reste le plaisir du récit. Burroughs est avant tout un formidable raconteur d’histoires. Il sait lancer une aventure, multiplier les péripéties, ménager les coups de théâtre, interrompre une scène au moment où la tension est la plus forte pour retrouver un autre personnage menacé par un nouveau danger. Il y a dans cette construction quelque chose du roman-feuilleton, avec ses rebondissements parfois invraisemblables, ses rencontres opportunes, ses coïncidences providentielles. Et ce deuxième volume en constitue une démonstration particulièrement éclatante. La multiplication des intrigues, le retour régulier de certains personnages, les changements de décor et les périls toujours renouvelés donnent au récit un mouvement presque ininterrompu. Burroughs sait également conduire plusieurs histoires parallèles, rapprocher progressivement des personnages qui s’ignorent, jouer avec les informations dont dispose le lecteur pour créer une attente que les protagonistes ne partagent pas encore. Les coïncidences sont parfois énormes, les méchants extraordinairement tenaces, les secours providentiels. Mais l’auteur ne cherche nullement à nous faire oublier que nous sommes dans un roman d’aventures. Il en assume au contraire tous les ressorts, avec une liberté d’imagination qui constitue l’une des principales qualités de son écriture.
Ce deuxième roman confirme en tout cas que Burroughs a trouvé avec Tarzan bien davantage qu’un héros d’aventures exotiques. Il a créé un personnage suffisamment singulier pour traverser des univers très différents sans perdre son identité. À Paris comme dans le désert algérien, parmi les guerriers Waziri comme dans les ruines d’Opar, Tarzan demeure cet homme partagé entre deux mondes, dont la force tient précisément à ce qu’il n’appartient jamais complètement à aucun d’eux. Et derrière l’accumulation des péripéties, c’est toujours la même interrogation qui revient: qu’est-ce qui fait véritablement de nous des êtres civilisés ? Le premier roman posait la question à travers l’éducation d’un enfant élevé parmi les singes. Le second la reprend à travers les aventures d’un homme confronté aux usages, aux passions et aux contradictions de ses semblables. Une manière, pour Burroughs, de prolonger le mythe qu’il vient de créer, tout en ouvrant devant lui un territoire romanesque dont il semble encore loin d’avoir exploré toutes les possibilités.
Les Aventures de Lord Greystocke
- Tarzan, seigneur de la jungle
- Le Retour de Tarzan
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