Donna LEON: Mortes-eaux (Brunetti 10)
Une nuit, à Pellestrina, un bateau de pêche prend feu et explose. Au matin, deux pêcheurs, un père et son fils, manquent à l’appel. Leurs corps sont bientôt retrouvés, coincés dans leur navire, au fond des eaux de la lagune. Tous deux ont été assassinés. Chargé de l’enquête, le commissaire Guido Brunetti découvre rapidement qu’il ne sera pas facile de faire parler les habitants de cette petite île au sud de Venise. Ici, tout le monde se connaît, chacun sait beaucoup de choses, mais personne ne paraît disposé à les raconter à la police. Les solidarités familiales, les rivalités anciennes et la méfiance envers les étrangers opposent au commissaire un mur de silence. Pour tenter de le franchir, Brunetti accepte que la signorina Elettra, l’ingénieuse secrétaire du vice-questeur Patta, se rende à Pellestrina où elle possède des attaches familiales. Une initiative dont il ne tardera pas à mesurer les dangers…
Mortes-eaux est le dixième volume des enquêtes du commissaire Brunetti, ce policier vénitien imaginé par la romancière américaine Donna Leon. On y retrouve naturellement les éléments qui font l’agrément de la série. Pourtant, ce volume m’a paru assez différent des précédents. L’enquête progresse plus lentement, le récit s’attarde davantage sur les lieux et les personnages et, surtout, Brunetti s’y trouve impliqué d’une manière plus personnelle qu’à l’ordinaire.
Il faut dire que Donna Leon nous entraîne cette fois dans une Venise assez inhabituelle. Pellestrina n’est pas la Venise des palais, des canaux et des quartiers familiers au commissaire. C’est une longue et étroite bande de terre, presque une ligne tracée entre deux étendues d’eau, la mer Adriatique d’un côté, la lagune de l’autre. Un territoire de pêcheurs, exposé aux vents et aux éléments, où l’existence est réglée par les contraintes d’un métier difficile et par la proximité des familles. Nous sommes pourtant toujours à Venise, à quelques kilomètres seulement de la Sérénissime. Mais tout semble ici plus lointain. Car cette géographie singulière crée une distance que les relations humaines viennent encore accentuer. Brunetti découvre une communauté dont il ne possède pas les codes et dans laquelle son autorité de policier ne lui ouvre guère de portes. Il est étranger dans son propre territoire.
L’intérêt de cette nouvelle enquête est là. Le silence des habitants de Pellestrina appartient à une certaine organisation de la vie collective, fondée sur les liens de parenté, la solidarité professionnelle et la distinction entre ceux qui sont d’ici et ceux qui viennent d’ailleurs. Cette solidarité est ambiguë. Elle protège les individus dans un environnement difficile, mais elle peut aussi devenir une complicité tacite, jusqu’à faire obstacle à la justice. Donna Leon retrouve ainsi l’un des thèmes récurrents de ses romans: la difficulté de faire coïncider la loi, la morale et les règles implicites qui gouvernent réellement les sociétés humaines. Brunetti, qui connaît pourtant admirablement les accommodements de ses concitoyens avec les principes, se heurte ici à une forme d’opacité particulièrement résistante.
De là, sans doute, la lenteur particulière de ce roman. J’ai trouvé ce dixième volume moins rapide que les précédents, mais cette lenteur m’a paru constituer précisément l’une de ses qualités. Habituellement, Brunetti évolue dans un univers dont il connaît les usages, les ressources, les réseaux de relations. À Pellestrina, ses habitudes d’enquêteur perdent une partie de leur efficacité. Il lui faut attendre, écouter, revenir sur les mêmes questions, accepter que les choses se dérobent. Le temps policier, celui de l’investigation qui progresse d’un indice à l’autre, semble se heurter à un autre temps, celui d’une communauté insulaire qui n’a aucune raison de se plier aux exigences de la police vénitienne. Les journées passent et l’enquête paraît parfois immobile. Cette impression est encore renforcée par la géographie du lieu. Cette longue bande de terre entre mer et lagune donne au roman une dimension presque claustrophobique, paradoxale dans un paysage aussi ouvert. On voit loin, mais on ne peut aller bien loin. Tout circule difficilement, à commencer par la parole. Le territoire paraît isolé moins par les distances que par les hommes qui l’habitent.
Donna Leon tire de cette situation un effet narratif assez remarquable. Là où le roman policier traditionnel organise la progression vers la vérité, Mortes-eaux semble parfois suspendre cette progression. Le lecteur partage l’impatience du commissaire, son sentiment de piétiner, mais aussi la conscience diffuse qu’un danger se prépare. La lenteur devient alors un instrument du suspense. Ce n’est plus tant l’accumulation des révélations qui entretient l’inquiétude que leur absence. Les silences s’allongent, les certitudes se font plus rares et l’attente finit par prendre quelque chose d’oppressant. Comme si, dans ce paysage presque immobile entre les deux eaux, le drame avançait à une vitesse que personne ne parvenait à mesurer.
Mais cette immobilité apparente a aussi pour effet de déplacer le centre de gravité du roman. À mesure que l’enquête progresse difficilement, c’est Brunetti lui-même qui devient plus intéressant. Car Mortes-eaux est aussi un roman dans lequel le commissaire se découvre plus vulnérable. La présence de la signorina Elettra introduit en effet un trouble inhabituel. Cette collaboratrice si compétente, dont l’efficacité et les talents parfois mystérieux tirent régulièrement Brunetti d’embarras, cesse d’être seulement une auxiliaire précieuse. En acceptant qu’elle s’expose aux dangers de Pellestrina, le commissaire prend conscience de l’attachement qu’il lui porte. Et cet attachement n’est peut-être pas exclusivement professionnel! Il y a depuis longtemps entre Brunetti et Elettra une complicité particulière, faite d’estime réciproque, d’intelligence partagée, d’une certaine ironie devant les pesanteurs de la hiérarchie policière. Mais Donna Leon laisse ici entrevoir autre chose. Brunetti n’est pas insensible au charme de la jeune femme, à son assurance, à son indépendance. Il y a chez lui une attirance qu’il ne cherche pas véritablement à formuler, et dont il ne sait peut-être pas lui-même ce qu’il faudrait penser. Car Brunetti n’est pas un héros de roman sentimental. Son mariage avec Paola, sa vie familiale, les plaisirs modestes de son existence quotidienne constituent une part essentielle de son équilibre. C’est précisément ce qui rend ce trouble intéressant. On découvre chez cet homme si raisonnable, si attaché à la mesure, une vie affective plus complexe qu’il ne le supposait sans doute lui-même. L’inquiétude croissante pour Elettra donne à ce sentiment une intensité nouvelle. L’enquêteur, d’ordinaire capable de conserver une certaine distance devant les événements, ne peut plus considérer les risques de son investigation avec la même sérénité. Il y a là un déplacement discret mais significatif du personnage, qui ajoute à la tension du récit une dimension presque intime.
Et c’est ici que les deux grandes lignes de ce roman finissent par se rejoindre. La lenteur de l’enquête, qui pouvait d’abord paraître une simple caractéristique du rythme narratif, se transforme progressivement en attente inquiète. Plus les événements tardent à se dénouer, plus Brunetti mesure ce qui lui échappe. À l’impuissance du policier devant le silence d’une communauté répond celle de l’homme devant ses propres sentiments et devant la possibilité du malheur. Et puis vient un dénouement sombre, qui donne rétrospectivement à cette longue attente une signification plus douloureuse. Je n’en dirai naturellement pas davantage. Sinon que cette conclusion laisse une impression durable, comme si le roman refusait de nous accorder le réconfort que procure habituellement la résolution d’une énigme policière. La vérité, lorsqu’elle se fait jour, ne suffit pas nécessairement à rétablir l’ordre ni à effacer ce qui a eu lieu.
J’ai beaucoup aimé cette nouvelle enquête de Brunetti. Peut-être précisément parce que Donna Leon y prend son temps, parce qu’elle nous éloigne de la Venise familière pour nous conduire jusqu’à cette étrange frontière entre la mer et la lagune, et parce qu’elle laisse apparaître, derrière la clairvoyance habituelle de son commissaire, un homme moins assuré, plus sensible et finalement plus exposé qu’on ne l’imaginait. Mortes-eaux est un roman policier dans lequel l’attente compte presque autant que l’action, les silences autant que les paroles et les incertitudes d’un homme autant que la résolution d’un crime. Une enquête dont la lenteur, loin d’affaiblir le récit, lui donne sa tonalité singulière et sa gravité.
Les Enquêtes du Commissaire Brunetti:
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