Edgar Rice BURROUGHS: Tarzan, seigneur de la jungle

Published by Cléanthe on

En 1888, John Clayton, lord Greystoke, un jeune aristocrate anglais chargé d’une mission en Afrique occidentale, embarque avec son épouse Alice sur un navire à destination du continent africain. Mais la traversée tourne au drame. À la suite d’une mutinerie, les deux jeunes gens sont abandonnés sur une côte déserte, aux portes d’une forêt équatoriale peuplée de bêtes sauvages. Livrés à eux-mêmes, ils entreprennent d’organiser leur survie. Clayton construit une cabane, rassemble des provisions, tente de protéger sa femme des dangers de la jungle. Un enfant naît. Mais la mort frappe bientôt le petit refuge. La mère disparaît, puis le père est tué par un grand singe. Le nourrisson, miraculeusement épargné, est recueilli par Kala, une femelle qui vient de perdre son propre petit. Élevé parmi les singes, l’enfant grandit sans rien connaître de ses origines humaines. On l’appelle Tarzan, ce qui signifie « peau blanche » dans la langue de ses compagnons. Plus faible que les autres petits singes, dépourvu de poils et incapable de rivaliser avec leur force, il apprend peu à peu à compenser ses handicaps par son intelligence et son adresse. Jusqu’au jour où, explorant une étrange cabane abandonnée au bord de la mer, il découvre des objets mystérieux, des armes, des vêtements et surtout des livres. Sans le savoir, le fils de lord Greystoke vient de retrouver les vestiges de sa propre histoire. Commence alors une aventure extraordinaire, celle d’un enfant de la jungle qui va découvrir qu’il est un homme…

Cela faisait bien longtemps que je voulais lire Tarzan. Ce désir remonte à ma découverte, il y a plusieurs décennies, de cette étonnante collection publiée par les éditions NéO sous le titre L’Intégrale Tarzan. J’avais alors découvert avec surprise que les aventures du célèbre homme-singe ne se limitaient nullement à l’histoire initiale de lord Greystoke, ni aux quatre ou cinq films hollywoodiens avec Johnny Weissmuller que je connaissais. Derrière le personnage devenu l’une des grandes figures de la culture populaire mondiale se cachait tout un univers romanesque, développé par Edgar Rice Burroughs au fil d’une longue série de romans. Publié en octobre 1912 dans The All-Story Magazine, avant de paraître en volume en 1914, Tarzan of the Apes est le premier épisode de cette longue aventure littéraire. Son auteur, Edgar Rice Burroughs (1875-1950), appartient à cette génération d’écrivains américains qui contribuèrent à l’essor d’une littérature populaire de grande diffusion, nourrie de récits d’aventures, de mondes perdus, de science-fiction et d’exotisme. Un univers romanesque qu’on aurait tort de regarder de haut au seul motif qu’il appartient à la littérature de divertissement.

Car ce premier Tarzan réserve quelques surprises! On y retrouve naturellement tout l’attirail du roman d’aventures du début du XXème siècle: la jungle mystérieuse, les bêtes féroces, les tribus de cannibales, les explorateurs européens, les trésors cachés, les naufrages, les périls innombrables, les jeunes femmes en danger! On pense à Kipling et à son Livre de la jungle, et à toute cette littérature d’aventures coloniales qui connut un immense succès à la fin du XIXe siècle. Pourtant, ce qui m’a frappé dans ce roman, c’est la manière dont Burroughs prend régulièrement ses distances avec les conventions qu’il utilise. Il les reprend, les exploite avec une indéniable efficacité narrative, mais se plaît aussi à les déplacer, parfois même à les retourner complètement. Et ces retournements sont souvent plus intéressants que l’aventure elle-même.

Le premier concerne naturellement la question des rapports entre nature et culture. Qu’est-ce qui fait de Tarzan un homme? Élevé parmi les singes, Tarzan se considère comme l’un d’eux. Lorsqu’il aperçoit pour la première fois son reflet dans l’eau d’un lac, il se trouve affreusement laid! Son corps dépourvu de poils, son nez étroit, sa bouche trop petite, ses dents ridicules lui semblent autant de disgrâces par comparaison avec la beauté puissante de ses compagnons. Voilà qui renverse plaisamment les canons habituels de la beauté humaine. Burroughs adopte le regard de son personnage et, avec une ironie assez réjouissante, nous donne à voir un homme qui se juge monstrueux précisément parce qu’il ne ressemble pas à un singe. Mais c’est surtout la découverte des livres qui constitue l’un des épisodes les plus étonnants du roman. Tarzan apprend seul à lire et à écrire, à force d’observation, de comparaisons, de déductions. Il découvre progressivement la signification des signes imprimés, avant même de savoir qu’il existe une langue humaine parlée. C’est donc par l’écrit, et non par la parole, qu’il entre dans la civilisation! Et c’est finalement dans les livres qu’il apprend qu’il est un homme.

Cette interrogation sur la nature et la culture se double toutefois d’une conception de l’hérédité très caractéristique de l’époque. Car Tarzan n’est pas n’importe quel enfant abandonné dans la jungle. C’est un aristocrate anglais, le fils de lord Greystoke ! Et Burroughs ne cesse de rappeler que son intelligence supérieure, sa force de caractère, sa noblesse naturelle lui viennent aussi de sa naissance. Il y a là une contradiction assez étonnante: le roman fait de l’éducation par le milieu le principe même de l’histoire de Tarzan, tout en attribuant à l’hérédité une puissance déterminante. La jungle lui enseigne l’art de survivre, l’observation, la ruse, l’agilité. Mais les qualités qui lui permettront de dépasser les autres animaux semblent inscrites dans son patrimoine héréditaire. Sous le récit de formation affleure ainsi une conception aristocratique, et plus largement raciale, des qualités humaines. Burroughs reste bien, sur ce point, un homme de son temps.

Mais il n’est pas toujours là où on l’attend. Et c’est ce qui rend particulièrement intéressants les rapports entre humanité et sauvagerie qui traversent le roman. Tarzan tue. Il tue pour se nourrir, pour se défendre, pour venger Kala, sa « mère ». Il tue comme les bêtes parmi lesquelles il a grandi. Mais Burroughs ajoute une remarque singulière: Tarzan éprouve aussi du plaisir à tuer, et cela précisément parce qu’il est un homme. Les animaux tuent par nécessité; l’homme seul est capable de tuer gratuitement, pour le plaisir de faire souffrir et de donner la mort. Voilà une étrange manière de célébrer la supériorité de l’humanité! Loin de faire de l’homme le couronnement moral de la nature, Burroughs lui attribue une cruauté dont les animaux seraient incapables. Ce qui distingue l’homme de la bête n’est donc pas nécessairement ce qui l’honore. Et l’on voit combien cette idée trouble la représentation traditionnelle de la civilisation, supposée arracher l’homme à la violence primitive.

C’est surtout dans les épisodes consacrés aux populations africaines que ce jeu avec les stéréotypes devient saisissant. On pourrait s’attendre, dans un roman américain de 1912 situé en Afrique équatoriale, à retrouver sans beaucoup de nuances les représentations raciales et coloniales de l’époque. Et elles sont bien présentes! Burroughs ne se prive ni des descriptions convenues de sauvages cruels et superstitieux, ni des scènes de cannibalisme qui appartiennent au répertoire du roman d’aventures exotiques. Pourtant, il introduit régulièrement des remarques qui viennent compliquer cette représentation. Le passage le plus frappant est sans doute celui de la capture du lieutenant français D’Arnot par les guerriers d’un village de cannibales. Tout commence comme dans un récit d’aventures coloniales: l’officier européen, représentant de la civilisation, tombe entre les mains de sauvages qui lui réservent un supplice effroyable. Mais voilà que le narrateur ajoute aussitôt une précision inattendue: la cruauté de ces hommes s’explique aussi par le souvenir des «atrocités plus cruelles encore» commises contre eux et leurs familles par les officiers blancs de Léopold II de Belgique. Ces cannibales sont les survivants d’une tribu autrefois puissante, chassée de l’État indépendant du Congo par les violences de la domination coloniale.

Ce renversement est remarquable. Car la question surgit immédiatement: qui sont donc les véritables sauvages? Les Africains qui s’apprêtent à torturer leur prisonnier ou les Européens qui, au nom de la civilisation, ont commis contre eux des atrocités plus terribles encore? On pense évidemment à Joseph Conrad et à son Au cœur des ténèbres qui, quelques années auparavant, avait lui aussi fait de l’expérience coloniale au Congo une interrogation sur la barbarie européenne. Burroughs n’est certes pas Conrad, et son roman ne constitue pas une dénonciation systématique de l’entreprise coloniale. Les préjugés raciaux y demeurent nombreux et parfois particulièrement brutaux. Mais cette référence explicite aux crimes de Léopold II, au moment même où l’auteur mobilise l’un des stéréotypes les plus éculés du roman exotique, interdit en tout cas de réduire Tarzan à une simple célébration de la supériorité de l’homme blanc sur une Afrique sauvage. L’opposition entre civilisation et barbarie se révèle autrement plus instable que ne le laisserait supposer l’imaginaire dans lequel le roman semble d’abord s’inscrire.

Et c’est peut-être cette instabilité qui explique aussi la puissance du mythe de Tarzan. Car le personnage appartient simultanément à deux mondes sans se confondre avec aucun d’eux. Homme parmi les animaux, animal parmi les hommes, aristocrate anglais élevé dans la jungle, être de nature qui découvre la civilisation dans les livres, il échappe à toutes les classifications. Sa force physique, son courage, son intelligence lui donnent la stature d’un héros presque surhumain. Mais son étrangeté, son ignorance des conventions sociales, sa manière de regarder le monde des hommes de l’extérieur font aussi de lui un personnage singulièrement attachant. La rencontre avec Jane Porter ajoute naturellement une nouvelle dimension à cette histoire. L’amour devient l’occasion d’une découverte de l’autre, mais aussi d’une interrogation sur la possibilité, pour cet homme de la forêt, de trouver une place dans la société des hommes. Voilà sans doute l’une des raisons pour lesquelles Tarzan a pu devenir bien davantage qu’un simple personnage d’aventures. Il incarne une forme de liberté, le rêve d’une existence affranchie des contraintes sociales, tout en demeurant profondément attaché à une identité humaine qu’il lui faut découvrir.


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