Blake CROUCH: Famous

Published by Cléanthe on

Lancelot Blue Dunkquist a trente-huit ans et, pour dire les choses simplement, sa vie n’a pas tout à fait pris le tour qu’il espérait. Il occupe un emploi sans intérêt, habite toujours au-dessus du garage de ses parents et ne semble promis à aucun avenir remarquable. Il possède pourtant quelque chose que beaucoup pourraient lui envier: il ressemble de façon presque parfaite à James Jansen, l’une des plus grandes stars du cinéma américain. Même visage, même silhouette. Depuis des années, des inconnus le prennent dans la rue pour l’acteur oscarisé. Lance ne considère pas cette ressemblance comme une amusante bizarrerie de la nature. Il en a fait le centre de son existence. Pendant dix ans, il a regardé les films de Jansen, étudié sa manière de parler, ses gestes, ses vêtements, tout ce qui pourrait lui permettre de devenir plus ressemblant encore à son modèle. Lorsque son employeur le licencie, il décide que le moment est venu. Puisque le hasard lui a donné le visage de James Jansen, pourquoi se contenter de la vie médiocre de Lancelot Dunkquist ? De New York à Los Angeles, il entreprend donc de devenir véritablement celui auquel il ressemble déjà…

Publié une première fois en 2011, Famous appartient aux premiers romans de Blake Crouch, avant les succès de Dark Matter ou de la trilogie Wayward Pines. Le livre a été récemment réédité et a paru en français chez Gallmeister, dans une traduction de Patrick Imbert. C’est un roman assez bref, construit autour d’une idée presque trop simple pour ne pas éveiller aussitôt la méfiance: que ferait le sosie parfait d’une célébrité s’il décidait de ne plus seulement lui ressembler, mais de prendre sa place ?

Je dois dire que les premières pages m’ont laissé assez circonspect. L’écriture de Blake Crouch est d’une grande simplicité. Le vocabulaire est direct, les phrases efficaces, la psychologie apparemment rudimentaire. Je me suis même demandé un moment si tout cela allait mener très loin. Puis quelque chose se dérègle. Très légèrement d’abord. Par petites touches, presque sans que le récit change de ton.

Car Famous est raconté par Lance lui-même, et c’est sans doute là que se trouve l’idée la plus efficace du livre. Nous sommes enfermés dans sa tête. Lui raconte son projet comme s’il allait de soi. Il raconte ou justifie ses décisions avec une assurance tranquille. Mais de menus indices finissent par s’accumuler et le lecteur comprend progressivement que quelque chose ne tourne pas rond chez cet homme. Ce qui semblait d’abord naïf devient inquiétant. Ce qui pouvait passer pour une lubie apparaît peu à peu comme une obsession. Et derrière la simplicité de l’écriture s’installe une tension assez remarquable. On sait que quelque chose va arriver, que Lance franchira une limite, sans savoir exactement laquelle ni à quel moment. J’ai parfois pensé à Philip K. Dick. Famous n’est pas un roman de science-fiction. Mais il y a quelque chose de dickien dans cette manière de fragiliser progressivement les catégories qui semblaient les plus évidentes. Qu’est-ce qu’un individu lorsque son identité peut être réduite à un visage, une gestuelle, une voix? Qu’est-ce qui distingue encore l’original de la copie lorsque le second connaît peut-être mieux le personnage public que celui qui l’a créé? Lance ne veut d’ailleurs pas exactement ressembler à James Jansen. Il veut devenir l’image de James Jansen, telle qu’il l’a découvert dans ses films ou à travers des interview dans les magazines. Or cette image est déjà elle-même une fabrication.

C’est ce qui permet à Crouch de construire en parallèle une satire assez efficace de la célébrité. Pour Lance, être célèbre signifie être reconnu, entrer partout, être désiré, disposer d’argent, vivre dans un monde où toutes les portes s’ouvrent. La célébrité constitue un état supérieur de l’existence. Les êtres célèbres sont ceux qui comptent; les autres forment la masse indistincte de ceux qui regardent. De New York à Los Angeles, Famous nous entraîne ainsi dans un univers de théâtre, de cinéma, de fêtes et de paillettes où chacun semble préoccupé par son apparence et par le regard des autres. Mais je ne suis pas certain qu’il faille prendre entièrement cette représentation au pied de la lettre. Ce monde est en effet celui que nous voyons à travers Lance. Et reste alors une question: la société qu’il découvre est-elle réellement aussi superficielle qu’il le prétend, ou est-ce lui qui demeure à la surface de tout ce qu’il rencontre ?

Cette ambiguïté me paraît l’une des réussites du roman. Lance ne sait regarder les autres qu’en fonction de ce qu’ils représentent pour lui. Il observe les vêtements, les signes de richesse, la beauté, la célébrité, le prestige. Il déchiffre admirablement les apparences parce qu’il a passé dix années à apprendre à en fabriquer une. Mais il comprend beaucoup moins bien les êtres. Son histoire avec la jeune universitaire qu’il rencontre en fournit sans doute le meilleur exemple. Pour une fois, quelque chose d’autre devient possible. Une relation pourrait naître, qui ne serait plus seulement déterminée par les signes extérieurs de la réussite. Il pourrait peut-être cesser de jouer, accepter simplement d’être Lance. Et c’est précisément ce dont il se révèle incapable. Il y a là quelque chose d’assez triste derrière la comédie noire. Cet homme qui croit courir après le bonheur passe à côté de la possibilité très concrète d’être heureux parce que le bonheur qui s’offre à lui ne ressemble pas à l’image qu’il s’en était fabriquée.

Peut-être alors au fond le véritable sujet de Famous n’est-il pas ailleurs. Lance croit souffrir de n’être personne. Mais son problème est plutôt qu’il refuse obstinément d’être quelqu’un, c’est-à-dire lui-même. Toute son énergie consiste à supprimer Lancelot Dunkquist pour laisser place à James Jansen. La célébrité devient ainsi moins un désir de reconnaissance qu’une entreprise d’effacement de soi. La simplicité stylistique qui m’avait d’abord gêné finit dès lors par trouver sa justification. Lance pense simplement parce qu’il pense presque exclusivement en termes d’apparences, d’objectifs à atteindre et d’obstacles à supprimer. Le roman n’a pas besoin de devenir plus sophistiqué. C’est l’écart entre la tranquillité de cette voix et ce que nous comprenons de ses actes qui produit le malaise.

Reste la chute, que je ne dévoilerai évidemment pas. Elle m’a un peu déçu. Certes, elle appartient assez logiquement à l’économie du roman, poussant jusqu’au bout le jeu engagé autour du double, de l’identité et de la célébrité. Mais peut-être est-ce justement pourquoi je l’ai trouvée un peu trop attendue dans son principe. Après la tension sourde et l’étrangeté progressivement accumulées, j’aurais aimé que Crouch laisse subsister davantage d’incertitude.

Cela n’enlève pourtant rien à ce qui m’a finalement retenu dans Famous. Parti d’une idée presque grotesque (un homme décide de prendre la place de la vedette dont il est le sosie), Blake Crouch en tire un récit beaucoup plus inquiétant qu’il n’en avait d’abord l’air. Et derrière la satire du monde des célébrités se dessine quelque chose d’un peu plus universel: la mésaventure d’un homme tellement fasciné par l’existence des autres qu’il devient incapable de voir ce que la sienne aurait encore pu lui offrir.


1 commentaire

Alex-Mot-à-Mots · 1 octobre 2026 à 12 h 07 min

Wayward Pines m’avait déçu : j’avais aimé le premier tome, et puis j’ai décroché petit à petit. Ce roman en un seul volume, et le sujet, me tente plus.

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