Virginia WOOLF: Un lieu à soi
Une femme marche dans les allées d’un collège anglais. Elle réfléchit. On lui a demandé de parler des femmes et de la fiction, sujet assez vaste pour qu’elle ne sache pas très bien par quel bout le prendre. Mais tandis qu’une idée commence à se former, un homme vient interrompre sa promenade: elle marche sur une pelouse réservée aux membres du collège. Un peu plus tard, elle tente d’entrer dans la bibliothèque. Nouvel obstacle: une femme ne saurait y pénétrer ainsi, sans être accompagnée ou munie d’une lettre d’introduction. Il ne s’est encore presque rien passé et pourtant Virginia Woolf tient déjà son sujet. Pour écrire, encore faut-il pouvoir marcher où l’on veut, entrer dans les bibliothèques, disposer de temps, d’argent, d’un espace où personne ne viendra vous rappeler que vous n’êtes pas tout à fait à votre place…
C’est de ces contrariétés que naît Un lieu à soi, essai de Virginia Woolf considéré comme un des textes majeurs du féminisme. Que par essai on n’entende pas cependant une démonstration lourdement ordonnée. Mais bien Essai, au sens que lui donnait Montaigne. Virginia Woolf se promène, déjeune, observe, se souvient, invente des personnages, ouvre des livres, examine les rayonnages d’une bibliothèque et laisse une pensée en appeler une autre. Peu à peu pourtant, une proposition se dessine… Pour qu’une femme puisse écrire, le talent ne suffit pas. Il lui faut aussi une indépendance matérielle et «un lieu à elle». Et c’est toute une histoire de la littérature qu’il faut dès lors reprendre depuis son commencement.
Publié en 1929, A Room of One’s Own est issu de deux conférences prononcées l’année précédente devant les étudiantes de Newnham College et de Girton College, à Cambridge. Le texte fut longtemps connu en français sous le titre Une chambre à soi, dans la traduction de Clara Malraux. Marie Darrieussecq a choisi pour sa nouvelle traduction Un lieu à soi, manière de rappeler que la room de Woolf n’est pas nécessairement une chambre à coucher mais un espace propre, matériel bien sûr, mais aussi intellectuel. C’est sans doute ce qui donne encore aujourd’hui à cet essai sa force. Nous aimons imaginer le génie comme une puissance souveraine capable de triompher de tous les obstacles. Woolf commence par ramener la littérature à ses conditions les plus matérielles. Car avec quoi écrit-on? Avec du temps, de l’argent, une éducation, des livres auxquels on puisse avoir accès, une porte que l’on puisse fermer. C’est cette vision beaucoup moins romantique qui permet à Virginia Woolf de poser un regard décapant sur les conditions de la création littéraire.
Les cinq cents livres de rente dont dispose la narratrice prennent ainsi une importance considérable. Cette indépendance lui épargne de devoir accepter n’importe quel travail pour subsister et, surtout, lui permet de ne dépendre intellectuellement de personne. L’argent ne produit évidemment pas le talent. Il crée en revanche les conditions dans lesquelles celui-ci peut se développer. La liberté artistique cesse dès lors d’être une notion abstraite. Elle repose aussi sur la possibilité très concrète de disposer de son temps et de son espace. Woolf va même jusqu’à donner à cette indépendance financière une importance plus immédiate que le droit de vote récemment acquis par les femmes britanniques.
Ce matérialisme de Woolf me paraît l’un des aspects les plus intéressants du livre. Son propos dépasse largement la seule question des femmes écrivains. Tout créateur dépend de conditions historiques, économiques et sociales qui rendent certaines œuvres possibles et en empêchent d’autres. Mais ces contraintes n’ont évidemment pas pesé avec la même force sur tous. Pendant des siècles, les femmes ont disposé de moins d’éducation, de moins d’argent, de moins de liberté de mouvement et, surtout, de beaucoup moins de temps qui puisse véritablement leur appartenir.
C’est ici que Woolf imagine l’une des figures les plus célèbres de son essai: une sœur de Shakespeare, qu’elle appelle Judith. Imaginons-la aussi douée que son frère. Même intelligence, même sens de la langue, même désir d’écrire. Seulement Judith est une femme. Tandis que William peut aller à l’école, lire les auteurs anciens, quitter Stratford, rejoindre Londres, travailler pour le théâtre et devenir comédien puis dramaturge, sa sœur demeure enfermée dans les possibilités que son époque réserve aux jeunes femmes. Son génie ne disparaît pas faute d’exister; il disparaît faute de pouvoir devenir une œuvre. La fable est remarquablement efficace parce qu’elle déplace la question. Demander pourquoi l’histoire littéraire compte si peu de femmes est revenu trop souvent en effet à s’interroger sur leur talent. Woolf demande plutôt quelles institutions auraient permis à ce talent d’apparaître. Où sont les écoles? Où sont les revenus? Où sont les bibliothèques? Où est la liberté de choisir sa vie? Dès lors, l’absence des femmes dans l’histoire de la littérature ne prouve plus leur incapacité à écrire. Elle devient elle-même un fait historique qu’il faut expliquer.
Il faut cependant apporter ici une nuance que près d’un siècle de recherches rend aujourd’hui nécessaire. Woolf connaissait beaucoup moins bien que nous la production littéraire des femmes de l’époque moderne. Les travaux menés depuis ont retrouvé de nombreuses autrices des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles et montré que les femmes écrivaient davantage qu’elle ne le supposait: de la poésie, des textes religieux, des journaux, des mémoires, du théâtre destiné à la lecture, des ouvrages de polémique ou de conseil. La sœur de Shakespeare demeure donc une parabole puissante des obstacles imposés aux femmes.
Cette correction ne me paraît pas affaiblir le livre. Elle permet au contraire de mieux comprendre sa nature. Un lieu à soi n’est pas un traité d’histoire littéraire. Woolf procède par images, expériences fictives, raccourcis volontairement frappants. Elle ne cesse d’ailleurs de brouiller les frontières justement entre l’essai théorique et le récit. Sa narratrice change de nom, se transforme en personnage, imagine des vies possibles, invente des livres et des écrivaines. La démonstration avance moins par accumulation de preuves que par déplacements successifs du regard. C’est ce qui rend la lecture étonnamment romanesque. Au lieu d’exposer une thèse puis d’en dérouler les conséquences, Woolf met en scène une pensée qui se cherche. Une promenade interrompue conduit à la question de l’accès au savoir; un repas fait apparaître les inégalités économiques entre collèges masculins et féminins ; une bibliothèque conduit à s’interroger sur la manière dont les hommes ont écrit sur les femmes; Shakespeare fait surgir sa sœur imaginaire; les romancières du XIXᵉ siècle permettent ensuite de réfléchir aux traditions littéraires dont une écrivaine peut hériter.
Car écrire suppose aussi d’avoir derrière soi des livres auxquels répondre. Woolf retrouve ainsi Jane Austen, les sœurs Brontë, George Eliot, mais aussi Aphra Behn, à laquelle elle accorde une importance particulière parce qu’elle fut l’une des premières Anglaises à vivre véritablement de sa plume. Une littérature ne naît jamais de rien. Chaque écrivain hérite d’une langue, de formes, d’expériences antérieures. Or une femme qui se met à écrire ne dispose pas seulement de moins de temps et d’argent, mais rencontre également une tradition littéraire presque entièrement constituée par des hommes.
Woolf ne cherche pourtant pas à remplacer une littérature masculine par une littérature féminine enfermée dans une identité symétrique. Les dernières pages conduisent vers une idée plus complexe, celle d’un esprit qu’elle appelle «androgyne», capable de ne pas écrire dans l’obsession de son propre sexe. Cette notion peut sembler aujourd’hui datée dans sa formulation, mais elle vise quelque chose de précis: la création véritable exige que l’écrivain puisse échapper autant que possible aux crispations, aux rancœurs et aux identités imposées. L’émancipation des femmes ne doit pas seulement permettre aux femmes d’écrire. Elle doit rendre possible une littérature plus libre.
Il est enfin difficile de séparer les idées du livre de la manière dont elles sont exprimées. Un lieu à soi peut être lu comme un manifeste féministe, mais le mot risque de donner une fausse idée de sa tonalité. Woolf ne cherche pas à asséner des vérités. Elle préfère l’ironie, le détour, la fiction, parfois une fausse désinvolture qui lui permet de déplacer brusquement l’argument. Sa pensée avance comme avancent souvent ses romans: par associations, sensations, changements d’échelle, moments où une scène ordinaire ouvre soudain sur une perspective beaucoup plus vaste. C’est peut-être là que l’essai rejoint le mieux son sujet. Woolf revendique pour les femmes la liberté d’écrire et construit précisément un livre qui refuse de se laisser enfermer dans les formes attendues de la démonstration universitaire. À une question académique: «les femmes et la fiction», elle répond par une promenade intellectuelle où se mêlent économie, histoire, littérature, imagination et autobiographie. La liberté qu’elle réclame, elle commence par l’exercer dans la forme même du texte.
Près d’un siècle après sa publication, certaines données historiques d’Un lieu à soi peuvent donc être discutées et plusieurs de ses catégories demandent à être replacées dans leur époque. Mais la question centrale demeure remarquablement féconde. Quelles conditions faut-il réunir pour qu’une voix qui jusqu’alors n’avait guère accès à la littérature puisse enfin se faire entendre? Woolf répond par une image volontairement simple: de l’argent, une porte, un lieu où travailler. Derrière cette pièce fermée se trouve pourtant un espace beaucoup plus vaste, celui où chacun peut disposer assez librement de sa vie pour transformer son expérience en littérature.
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