Octobre 26 – Escapades en Europe: Migrations et déplacements
Je dois commencer par vous présenter mes excuses pour le retard de ce récapitulatif. Vous avez été fidèles au rendez-vous du 15 octobre, mais j’ai quelque peu tardé à revenir sur vos lectures. Il était donc grand temps de reprendre la route de nos Escapades en Europe, consacrées ce mois-ci aux migrations et aux déplacements de population.

Le thème nous aura fait voyager bien au-delà des frontières européennes, de la Russie aux États-Unis, de l’Argentine à la France, de la Moravie au Canada. Vos lectures nous auront surtout rappelé combien les migrations prennent des formes différentes, selon les époques, les circonstances et les individus. Exils politiques, déplacements forcés, migrations économiques ou départs volontaires: derrière un même mot se cachent des expériences parfois radicalement opposées. Mais on retrouve aussi, d’un livre à l’autre, quelques motifs communs: la perte d’un monde familier, la confrontation avec une autre langue, le poids des souvenirs, et la nécessité de se construire une nouvelle existence.
De mon côté, j’avais initialement prévu de lire Les Émigrants de W. G. Sebald. Mais j’ai finalement préféré prendre le contre-pied des représentations tragiques de l’exil et m’intéresser à ce que les migrants peuvent apporter aux sociétés qui les accueillent. D’où le choix, un peu inattendu, d’un livre de cuisine! Avec Les Cuistots migrateurs d’Étiennette SAVART, je vous proposais de découvrir une entreprise de restauration parisienne qui emploie des réfugiés venus de différents pays. Une belle aventure collective, où la cuisine devient un lieu de rencontre, de transmission et d’apprentissage réciproque. Et où l’intégration ne signifie pas l’effacement des différences, mais la construction de quelque chose de nouveau à partir de celles-ci.
Mon billet sur Les Cuistots migrateurs
Nathalie nous fait remonter jusqu’au XVIIe siècle avec Les Filles de Jeanne. Histoires de vies anonymes d’Andrée LÉVESQUE. À partir du destin de Jeanne Perrin, partie de La Rochelle pour la Nouvelle-France en 1658, l’historienne reconstitue plusieurs siècles d’histoire familiale, en suivant une lignée de femmes dont les existences n’ont laissé que des traces infimes dans les archives. Une histoire des migrations vue d’en bas, attentive aux vies ordinaires, au travail, aux transformations sociales, mais aussi aux silences des documents.
Avec Et Wolf fils de Hersh devint Willy d’Israël Joshua SINGER, Nathalie traverse cette fois l’Atlantique en compagnie d’un jeune Juif de l’Empire russe qui part chercher fortune en Amérique. Devenu Willy, parfaitement intégré à sa nouvelle existence, Wolf semble avoir rompu avec son milieu d’origine. Mais peut-on jamais se débarrasser entièrement de son passé? Le récit explore avec humour et tendresse les contradictions de l’assimilation et les liens persistants avec le pays et la famille que l’on a quittés.
Les Filles de Jeanne — Et Wolf fils de Hersh devint Willy
Patrice nous ramène aux heures les plus sombres de l’histoire européenne avec Les Exilées de Moravie de Kateřina TUČKOVÁ. Le roman s’ouvre en 1945, au moment de l’expulsion des populations allemandes de Tchécoslovaquie. Gerta, dont la mère est tchèque et le père allemand, se retrouve chassée de Brno avec son bébé, prise dans une logique de vengeance collective qui ne s’embarrasse guère des histoires individuelles. Un roman qui interroge les violences de l’après-guerre, la culpabilité héritée et les difficultés de la réconciliation, jusque dans les générations suivantes.
Avec Entre deux mondes d’Olivier NOREK, Ingannmic nous conduit dans la «Jungle» de Calais, où des milliers de migrants attendent de pouvoir gagner l’Angleterre. À travers le parcours d’Adam, ancien policier syrien à la recherche de sa femme et de sa fille, et celui de Bastien, policier français récemment muté à Calais, le roman plonge dans une réalité de violence, de misère et d’attente. Ingannmic se montre assez réservée sur la construction de l’intrigue policière, mais souligne la force du tableau que Norek dresse de cet univers où les réfugiés se retrouvent littéralement coincés entre deux mondes.
Claudialucia a choisi Le Bleu des abeilles de Laura ALCOBA, récit autobiographique dans lequel l’autrice évoque son arrivée en France, à l’âge de dix ans, après avoir quitté l’Argentine de la dictature militaire. L’exil est ici raconté à hauteur d’enfant, à travers les découvertes et les étonnements d’une petite fille qui doit apprendre à vivre dans un pays inconnu. Et c’est surtout l’apprentissage du français qui retient l’attention de Claudialucia: la fascination pour les mots, pour les lettres muettes, pour cette langue étrangère qui devient peu à peu la sienne. Jusqu’au jour où la petite Laura découvre qu’elle peut penser directement en français, sans passer par la traduction. Une autre manière de raconter ce que signifie trouver sa place dans un nouveau pays.
La question de la langue occupe également une place centrale dans la lecture de Sunalee, qui a choisi Scattered All Over the Earth de Yoko TAWADA. Dans un futur indéterminé, le Japon a disparu et Hiruko, réfugiée installée en Scandinavie, a inventé une langue nouvelle, le «panskan», pour pouvoir communiquer à travers plusieurs pays. Sa quête d’autres locuteurs japonais devient l’occasion d’une réflexion sur les langues, leurs frontières et leurs possibilités. Sunalee n’a guère été convaincue par le récit lui-même, dont elle trouve les personnages assez désincarnés, mais elle a apprécié les jeux linguistiques et les interrogations sur la communication qui traversent ce roman singulier.
Heureusement, l’exil ne nous aura pas seulement conduits sur les chemins de la tragédie. Sacha nous propose avec Vilnius, Paris, Londres d’Andreï KOURKOV une escapade beaucoup plus fantaisiste. Trois couples lituaniens décident de profiter de l’ouverture des frontières européennes pour tenter leur chance ailleurs. Leurs aventures, parfois rocambolesques, permettent à Kourkov de brosser un tableau plein d’humour et de tendresse de cette Europe où la liberté de circulation semblait ouvrir toutes les possibilités. Mais Sacha relève aussi la nostalgie qui se dégage du roman, celle d’une Europe encore habitée par l’enthousiasme de ses promesses, et par une certaine idée de l’hospitalité et de la solidarité.
Et Tadloiduciné, alors ? Je l’avais un peu provoqué dans mon billet, en me demandant s’il réussirait ce mois-ci à faire un pas de côté encore plus inattendu que mon livre de cuisine. Le voici finalement revenu vers la littérature, avec Nuits de princes de Joseph KESSEL! Direction le Paris des années 1920 et le monde des émigrés russes qui ont fui la révolution bolchevique. Dans les cabarets où se retrouvent anciens aristocrates, officiers déchus et artistes déracinés, les fastes de la Russie disparue survivent dans une atmosphère de fête, de nostalgie et de déclassement. Une autre figure de l’exil, où la fête elle-même porte le deuil d’un monde perdu.
Au terme de cette étape, ce qui me frappe, c’est la variété des expériences que nous avons rencontrées. Une femme partie au XVIIe siècle vers la Nouvelle-France, un jeune Juif russe devenu fermier américain, une Allemande chassée de Moravie, un policier syrien perdu dans la Jungle de Calais, une enfant argentine qui découvre la langue française, une Japonaise qui en invente une nouvelle, des Lituaniens partis tenter leur chance en Europe, des Russes blancs qui recréent dans les nuits parisiennes quelque chose du pays qu’ils ont perdu, et quelques cuisiniers venus enrichir nos tables de leurs recettes. Autant de manières de quitter un lieu, de perdre parfois un monde, mais aussi d’en découvrir ou d’en construire un autre. Et si nos lectures nous ont souvent confrontés aux violences de l’Histoire, elles nous ont également rappelé que les migrations ne se réduisent jamais aux drames qui les provoquent. Elles sont aussi faites de rencontres, de circulations culturelles, de transformations personnelles, d’apprentissages et de nouvelles possibilités.
Finalement, peut-être est-ce cela qui ressort le plus nettement de notre voyage: l’Europe ne s’est jamais constituée comme un ensemble immobile, mais à travers d’incessants déplacements de populations, de langues, de savoirs et de pratiques. Vos lectures nous auront permis d’en retrouver quelques traces, à travers des destins aussi différents que passionnants.
Merci à toutes et à tous pour vos participations, et encore désolé pour ce récapitulatif un peu tardif!
En novembre, changement de programme : nous retrouverons Franz KAFKA, à l’occasion des Feuilles allemandes organisées par Eva et Patrice. Après tant de frontières franchies, nous entrerons dans un univers où les portes, les seuils et les passages deviennent parfois singulièrement difficiles à traverser… A bientôt donc, ici même, le 15 NOVEMBRE!

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