Annie ERNAUX: Regarde les lumières mon amour
Pendant un an, de novembre 2012 à octobre 2013, Annie Ernaux a noté ce qu’elle voyait lorsqu’elle se rendait faire ses courses à l’hypermarché Auchan du centre commercial des Trois-Fontaines à Cergy. Des clients poussent leurs chariots dans les allées. Certains s’arrêtent devant les promotions. On compare les prix. On remplit ou non son panier. Des enfants réclament un jouet. On attend devant les caisses. Les saisons passent. Et le magasin change avec elles, tout en restant le même, avec ses deux niveaux et son escalator central. Noël, les soldes, la rentrée scolaire donnent successivement aux rayons leurs couleurs et leurs marchandises. Certains rayons changent de place. Rien, apparemment, de plus banal. Au point qu’on ne parle pas, habituellement des supermarchés dans les romans. Pourtant, à mesure qu’Annie Ernaux regarde ce lieu familier, l’hypermarché prend une autre figure. L’espace voué à la consommation devient un observatoire de la société contemporaine, un endroit où se donnent à voir les différences sociales, les comportements collectifs, les désirs, les frustrations, mais aussi quelques instants de grâce inattendus. Le supermarché fait sont entrée dans la littérature…
Publié en 2014 dans la collection Raconter la vie, dirigée par Pierre Rosanvallon, Regarde les lumières mon amour prolonge une veine importante de l’œuvre d’Annie Ernaux. Après Journal du dehors et La Vie extérieure, l’écrivaine choisit une nouvelle fois de détourner son regard de sa seule histoire personnelle pour observer les lieux où s’expose la vie collective. Cergy, où elle vit depuis la fin des années 1970, est depuis longtemps l’un de ces territoires privilégiés: ville nouvelle, transports en commun, centres commerciaux… un deces lieux de passage où se croisent des populations qui ailleurs ne se rencontreraient peut-être jamais. L’hypermarché est l’un de ces endroits. Il appartient pleinement à notre expérience quotidienne, mais demeure curieusement peu représenté dans la littérature. Annie Ernaux décide de le regarder comme un objet digne d’être écrit.
Cette démarche rapproche évidemment Regarde les lumières mon amour de l’un de ses plus grands livres: Les Années. Dans ce livre majeur, Annie Ernaux avait entrepris de raconter une existence en la fondant dans une mémoire collective: les objets, les chansons, les publicités, les manières de parler, les habitudes alimentaires ou les transformations de la consommation permettaient de faire surgir une époque tout entière. Le « je » autobiographique s’y effaçait souvent derrière le « nous » ou le « on ». Dans Regarde les lumières mon amour, le dispositif est différent mais le mouvement comparable. Il ne s’agit plus de parcourir plusieurs décennies, mais de concentrer le regard sur un seul lieu pendant une année. L’hypermarché devient alors comme un raccourci du monde social.
Car faire ses courses n’est jamais une activité aussi neutre qu’elle en a l’air. Tout le monde peut entrer dans le magasin et parcourir les mêmes allées, mais chacun ne dispose évidemment ni du même argent, ni de la même liberté devant les marchandises. Les prix, les promotions, les quantités achetées, l’hésitation devant un produit ou l’attention portée à quelques centimes dessinent silencieusement les différences de condition. Ernaux observe aussi les populations selon les jours et les heures, les familles, les personnes seules, les femmes, les enfants, les personnes âgées, les employés du magasin. L’hypermarché rassemble dans un même espace des groupes sociaux différents et rend visibles, parfois brutalement, les écarts qui les séparent.
Il y a dans ce petit livre une évidente veine sociologique. Mais parler de sociologie ne signifie pas qu’Annie Ernaux se transforme en enquêtrice extérieure au monde qu’elle décrit. C’est même exactement le contraire qui fait l’intérêt du texte. Elle n’entre pas dans l’hypermarché pour l’étudier (c’est un contre-sens qu’on fait trop souvent sur cette partie de son oeuvre, que je dirais d’inspiration sociologique), mais elle y vient parce qu’elle y fait ses courses. Elle aussi, elle achète, elle attend, elle regarde les prix, elle éprouve l’attraction des marchandises et les désagréments du passage en caisse. Elle participe au monde qu’elle observe. Cette position est caractéristique de son écriture. Annie Ernaux possède la distance de celle qui cherche à comprendre les mécanismes sociaux, mais elle refuse le surplomb de celle qui prétendrait ne pas en faire partie. Elle sait que son propre regard est socialement situé. Toute son œuvre est justement traversée par cette double appartenance. Dans l’hypermarché, cette position trouve presque naturellement son terrain. L’écrivaine observe les autres clients, mais elle est l’une d’entre eux.
Et c’est ce qui empêche heureusement Regarde les lumières mon amour de se laisser aller à un simple réquisitoire contre la société de consommation, et en fait donc un texte bien plus subtil que ce qu’on aurait pu craindre avec un tel sujet. Ceux qui, sur certaines ondes ultraconservatrices, ou en commentaire de certains journaux, se livrent régulièrement à un « Ernaux bashing » obsessionnel, dès que le nom d’Annie Ernaux est prononcé, et ne jugent jamais de son oeuvre qu’au prisme des engagements politiques et idéologiques de l’autrice, qu’on sait proche de LFI, feraient mieux de la lire. Ce ne serait pourtant pas la première fois qu’une œuvre se révèle plus vaste, plus complexe et plus libre que les positions nécessairement situées de celui ou celle qui l’a écrite. C’est même une constante de la littérature, son engagement le plus passionnant. D’autant qu’Annie Ernaux en a fait justement le sujet de son écriture. Il aurait donc été facile de faire de l’hypermarché le symbole commode d’un monde marchand aliénant les individus, organisant leurs désirs et transformant chaque fête en occasion d’acheter. Tout cela, bien sûr, est présent dans le livre. La disposition des rayons, les promotions, la séparation des jouets destinés aux filles et aux garçons, la succession des opérations commerciales montrent suffisamment comment le magasin construit et oriente le désir du consommateur. Mais Annie Ernaux, parce qu’elle est une très grande écrivaine, une des meilleurs selon moi de la littérature française contemporaine, ne réduit jamais ce lieu à ce fonctionnement. Elle en éprouve aussi l’attraction. Surtout, elle regarde ceux qui le fréquentent sans ironie sociale. Et les regardant, elle se regarde. Car l’hypermarché est également un lieu où les gens vivent. Des familles s’y promènent. Des enfants s’y émerveillent. Des couples discutent. Des inconnus échangent quelques mots. Des existences se croisent pendant quelques instants avant de se disperser à nouveau. Entrer à l’hypermarché, c’est pour l’écrivain sortir de sa tour d’ivoire. Comment expliquer alors que si peu le fassent? Ou du moins le disent?
Le titre du livre résume merveilleusement cette ambiguïté. «Regarde les lumières mon amour», ce sont les paroles d’une mère à son enfant devant les illuminations de Noël du centre commercial. Tout pourrait inviter à l’ironie. Les lumières sont celles d’un espace marchand, mises en place pour attirer les clients au moment où la consommation atteint son sommet annuel. Et pourtant la parole de la mère, elle, n’a rien de faux. La tendresse qu’elle exprime est réelle. Au milieu du dispositif commercial surgit un instant d’émerveillement partagé. Le monde de la marchandise n’abolit pas les sentiments humains. Ceux-ci continuent de s’y glisser et l’hypermarché peut révéler, sous les envoûtements mercantiles, un lieu de vie.
Le regard est ainsi affaire d’écrivain. Annie Ernaux a su trouver l’écriture juste. Elle interprète, certes, mais elle commence toujours par regarder. Le livre avance sous la forme de notations datées, de scènes brèves, de paroles entendues, de remarques sur les objets, les clients ou l’organisation du magasin. Plutôt que de proposer une théorie générale de l’hypermarché, l’autrice accumule des fragments et laisse progressivement apparaître ce qu’ils révèlent du monde social. On retrouve ici quelque chose de la méthode des Années, comme je l’ai dit plus haut. Ernaux possède cette capacité à restituer leur poids social aux choses les plus ordinaires. Ce que nous voyons chaque semaine sans vraiment le regarder devient sous sa plume un matériau littéraire. L’hypermarché, lieu où la majorité des français, si on en excepte les habitants des hyper-centre urbains, achète aujourd’hui de quoi vivre, est ainsi un lieu où une société entière se donne fugitivement à lire.
C’est finalement ce qui m’a séduit dans ce court texte, dévoré en deux heures de temps, au début d’un week-end. À partir d’un endroit tellement familier qu’il en est devenu presque invisible, Annie Ernaux oblige à regarder autrement. Elle montre tout ce qu’il contient: la violence des différences sociales, les stratégies de la consommation, les automatismes du quotidien, mais également cette vie collective, confuse et discontinue, faite de gestes, de paroles et de regards. Il faut sans doute pour voir tout cela être exactement à la place qu’occupe Annie Ernaux: suffisamment distante pour voir ce que les habitudes nous empêchent de remarquer, suffisamment impliquée pour ne jamais considérer les autres comme de simples objets d’étude. Regarde les lumières mon amour, pour notre bonheur (en tour cas pour le mien!) tient tout entier dans cette tension.
8 commentaires
nathalie · 28 septembre 2026 à 9 h 14 min
Ton paragraphe sur le supermarché comme un endroit où les gens vivent me fait penser à cet été où les gens allaient dans les centres commerciaux parce qu’ils sont climatisés, ainsi qu’à une série de reportage de Marsactu, un média indépendant marseillais, sur la vie d’une zone commerciale, les rencontres avec ceux qui y bossent, ceux qui viennent y traîner sans rien acheter, ceux qui font du rodéo de voiture et du tuning la nuit venue, etc. C’était passionnant.
Et très d’accord sur le fait que pour les bons auteurs, leurs bons livres leur échappent !
Cléanthe · 28 septembre 2026 à 16 h 10 min
Ce sont des lieux de vie habituellement boudés par la littérature. C’est ce que j’ai aimé dans le livre d’Annie Ernaux, une autrice que j’apprécie tout particulièrement par ailleurs.
Sacha · 28 septembre 2026 à 15 h 25 min
N’ayant lu pour l’instant que quelques-uns de ses romans « autobiographiques », je lirai celui-ci avec plaisir pour voir de quelle manière Annie Ernaux fait ce pas de côté.
Cléanthe · 28 septembre 2026 à 16 h 11 min
C’est un livre court, mais une bonne introduction à la veine plus sociologique de l’autrice, dont le chef-d’oeuvre dans ce registre est « Les Années ».
Aifelle · 28 septembre 2026 à 16 h 36 min
Il me semble me souvenir que ce petit livre n’avait pas été très bien accueilli alors que c’est l’un de mes préférés (Annie Ernaux à la radio hier annonce qu’elle allège son agenda pour pouvoir retrouver du temps pour réécrire. Ça lui manque trop.
Cléanthe · 28 septembre 2026 à 17 h 06 min
D’une certaine manière, je plains presque les politiques qui ont cru un peu vite ces temps-ci pouvoir mettre Annie Ernaux dans leur escarcelle. Il n’est pas impossible qu’ils deviennent à leur tour matière à littérature. 😉 J’attends en tout cas avec impatience son prochain livre.
Alex-Mot-à-Mots · 29 septembre 2026 à 15 h 36 min
Je me rappelle l’avoir lu à a sortie, mais en 2014, cela ne me rajeunit pas…
Cléanthe · 30 septembre 2026 à 9 h 10 min
C’est toujours agréable de voir qu’un livre laisse suffisamment de traces pour qu’on s’en souvienne encore des années après.