MARIVAUX: L’Île de la raison
À la suite d’un naufrage, plusieurs voyageurs français échouent sur une île singulière où les habitants vivent sous le règne de la raison. Dès leur arrivée, les nouveaux venus découvrent avec stupeur qu’ils ont rétréci. La taille de chacun est désormais proportionnelle à ses défauts. Plus l’amour-propre est grand, plus le personnage devient petit. Pour retrouver leur stature normale, il leur faudra reconnaître leurs travers et entreprendre de s’en corriger…
Après le succès de L’Île des esclaves, Marivaux reprend en 1727 le chemin des utopies insulaires avec une pièce aujourd’hui beaucoup moins connue: L’Île de la raison. Cette pièce sera un échec, abandonnée après les premières représentations. Il faut dire que si le principe en est ingénieux, le rapetissement de personnages apparaissant sur scène avec leur taille normale a dû sembler peu crédible. Marivaux confessera lui-même que sa pièce avait fait beaucoup rire lorsqu’il en avait donné la lecture à quelques proches. Mais la fantaisie passe mal à la scène. Et il est vrai que cette farce édifiante n’est pas la meilleure des comédies de Marivaux.
On y retrouve pourtant l’un des procédés favoris du dramaturge: créer une situation artificielle qui révèle soudain ce que les habitudes sociales dissimulent. Comme dans L’Île des esclaves, le déplacement vers un ailleurs imaginaire permet d’observer les hommes avec un regard neuf. Mais alors que la pièce de 1725 s’intéressait principalement aux rapports entre maîtres et serviteurs, L’Île de la raison déplace la réflexion vers l’individu lui-même. Ce ne sont plus les hiérarchies sociales qui sont mises à l’épreuve, mais les illusions que chacun entretient sur sa propre personne.
La galerie des naufragés offre à Marivaux l’occasion de brosser une satire en règle des vanités de son temps. Le courtisan, le philosophe, le poète ou encore la grande dame se révèlent incapables de voir ce qu’ils sont réellement. Chacun se cramponne à une image flatteuse de lui-même, au point de préférer le ridicule à la lucidité. À l’inverse, le simple paysan Blaise apparaît souvent comme le personnage le plus raisonnable du groupe. Fidèle à une tradition qui remonte à Montaigne et que les Lumières ne cesseront d’explorer, Marivaux suggère que la sagesse ne dépend ni du rang ni du savoir.
Ce qui frappe aujourd’hui, c’est à quel point la pièce repose sur la difficile conversion du regard de chacun. Les personnages ne manquent pas d’informations sur eux-mêmes; ils refusent simplement d’en tirer les conséquences. Ils doivent apprendre à se voir tels qu’ils sont. Derrière la fantaisie du rétrécissement se dessine ainsi une réflexion morale: l’obstacle principal à la connaissance de soi n’est pas l’ignorance mais l’amour-propre. On comprend pourquoi cette œuvre, malgré son apparente légèreté, a souvent été rapprochée de certaines traditions philosophiques pour lesquelles le progrès moral consiste d’abord à dissiper les illusions que l’on nourrit sur soi-même.
L’échec de la pièce lors de sa création n’est pourtant guère surprenant. L’idée même de représenter sur scène des personnages changeant continuellement de taille posait des difficultés presque insolubles au XVIIIᵉ siècle. Surtout, l’intrigue reste moins vive que celle de L’Île des esclaves. Les conflits y sont plus abstraits, les personnages davantage conçus comme des types moraux que comme de véritables caractères dramatiques. Cette relative faiblesse théâtrale explique sans doute pourquoi L’Île de la raison demeure aujourd’hui dans l’ombre de sa célèbre sœur. Pourtant, la pièce mérite d’être redécouverte. Derrière son dispositif presque enfantin se cache une interrogation toujours actuelle : que resterait-il de notre importance si notre apparence reflétait exactement la place que nous accordons à notre ego ?
« Que deviendra l’amour, si c’est le sexe le moins fort que vous chargez du soin d’en surmonter les fougues ? Quoi ? Vous mettrez la séduction du côté des hommes, et la nécessité de la vaincre du côté des femmes ! Et si elles y succombent, qu’avez-vous à leur dire ? C’est vous en ce cas qu’il faut déshonorer, et non pas elles. Quelles étranges lois que les vôtres en fait d’amour ! Allez mes enfants, ce n’est pas la raison, c’est le vice qui les a faites ; il a bien entendu ses intérêts. Dans un pays où l’on a réglé que les femmes résisteraient aux hommes, on a voulu que la vertu n’y servît qu’à ragoûter les passions, et non pas à les soumettre. »
Marivaux, L’Île de la raison (1727)
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