Enrique VILA-MATAS: Docteur Pasavento

Published by Cléanthe on

Invité à Séville pour participer à une rencontre littéraire consacrée aux rapports entre réalité et fiction, un écrivain éprouve soudain un profond malaise devant le personnage public qu’il est devenu. Les colloques, les interviews, les voyages d’auteur lui apparaissent désormais comme une prison. Profitant de ce déplacement, il décide de disparaître. Non de mourir, mais de s’effacer. Il abandonne l’itinéraire prévu, gagne Naples où il adopte bientôt le nom de docteur Pasavento, avant d’entreprendre une longue errance à travers l’Europe. Paris (rue Vaneau), Bâle, Herisau… Chaque étape semble le rapprocher un peu plus de Robert Walser, dont le destin nourrit son rêve d’effacement. Pourtant, à mesure que le narrateur cherche à disparaître, son histoire ne cesse de s’enrichir. Les rencontres se multiplient, les écrivains surgissent à chaque détour, la réflexion accompagne le voyage. Ce qui devait conduire au silence devient peu à peu un formidable moteur de fiction…

Pour cette étape des Escapades européennes consacrée aux litteratures espagnoles, j’avais envie de lire un écrivain contemporain dont l’œuvre jouit d’une réputation considérable et dont je gardais depuis plusieurs années l’un des titres majeurs en attente. Enrique Vila-Matas occupe aujourd’hui une place très singulière dans la littérature espagnole. Depuis plusieurs décennies, il construit des romans où l’essai et la fiction dialoguent constamment, où les écrivains deviennent des personnages et où la littérature finit souvent par constituer le véritable sujet du récit. Docteur Pasavento, publié en 2005, est sans doute l’une des expressions les plus accomplies de cette démarche.

Inutile de chercher une histoire dans ce roman. Il n’y en a pour ainsi dire pas. Ou plutôt cette non histoire ouvre à une multiplicité d’histoires, mais dont aucune ne prend vraiment, même si elles hantent les tentatives désespérées de l’écrivain de disparaître. On pourrait dire naturellement, comme le fait le 4e de couverture, que Docteur Pasavento est un roman sur la disparition. Il l’est assurément. Pourtant, ce qui m’a surtout frappé est le paradoxe qui anime tout le livre. Plus Pasavento cherche à disparaître, plus la fiction se met à proliférer autour de lui. Chaque changement d’adresse, d’identité ouvre une nouvelle histoire. Chaque fuite entraîne une rencontre. Chaque détour devient l’occasion d’une réflexion sur la littérature. Car l’effacement qu’il recherche, ce tournant modeste qu’il cherche à donner à son existence ne le conduit jamais au silence. Pour preuve ce long récit qu’il nous donne a lire. L’effacement devient un étonnant principe de création.

Cette réflexion passe aussi par un jeu permanent entre autobiographie et invention. Il rentre une part d’autofiction en effet dans le roman de Vila-Matas. Le narrateur ressemble beaucoup à Enrique Vila-Matas. Il fréquente les mêmes lieux, les mêmes manifestations littéraires, les mêmes écrivains. Pourtant il demeure insaisissable. La frontière entre ce qui relève du vécu et ce qui appartient à la fiction ne cesse de se déplacer. Car ce qui importe ici n’est pas la fidélité des faits, mais la vérité romanesque que permet ce brouillage volontaire des identités.

Européen par son espace géographique, littéraire, le roman de Vila-Matas reste aussi très espagnol dans son inspiration. Il est vrai que cette ouverture aux autres littératures est une constante en Espagne, où, dès les classes du lycée, le cours de lettres est d’abord un cours de littérature comparée. Au point que les espagnols ont une capacité à nouer des liens de proximité presque intimes avec les grands classiques issus d’autres espaces linguistiques qui m’a toujours laissé pantois. Mais il m’a semblé aussi que Vila-Matas jouait discrètement dans son roman avec une vieille tradition du roman espagnol. Pasavento évoque parfois une sorte de picaro à rebours. Le héros picaresque parcourait les routes pour trouver sa place dans le monde, survivre, construire une identité. Pasavento, lui, voyage d’hôtel en hôtel, de ville en ville, avec l’ambition exactement inverse: disparaître, abandonner toute identité, ne plus occuper aucune place. Cette inversion donne au roman une tonalité très singulière.

Robert Walser est la grande figure tutélaire du livre. On trouve dans les plis du roman de Vila-Matas un très bel essai (car ce roman est aussi un essai) sur l’auteur suisse allemand qui, après avoir été l’un des talents les plus prometteurs de la litterature de langue allemande, fut interné à sa demande, cessa officiellement d’écrire et demeura pendant 24 ans hôte de l’asile d’Hérisau. Cet écrivain, tout autant cher à mon coeur, étant l’un de ceux que j’emporterais sans hésitation sur l’île deserte, ceci explique sans doute mon intérêt pour le roman. Son retrait progressif du monde, son effacement presque volontaire de la scène littéraire fascinent Pasavento.

Mais Walser n’est jamais seul. Kafka, Pessoa, Blanchot, Musil, Gombrowicz et bien d’autres accompagnent cette longue errance. Peu à peu, le roman dessine une véritable géographie littéraire de l’Europe. Séville, Naples, Paris — et notamment cette rue Vaneau, bordant les jardin de Matignon, où vécurent Gide et Marx et où le narrateur poursuit son entreprise de disparition —, puis Bâle, Saint-Gall et finalement Herisau ne sont pas de simples étapes. Chaque ville est associée à une mémoire, à une œuvre, à une présence. La littérature devient un territoire que le héros parcourt autant qu’il tente de s’y dissoudre.

Cette présence constante des livres explique aussi la forme du roman. Comme je l’ai dejà annoncé, Docteur Pasavento emprunte beaucoup à l’essai. Ceux qui attendent une intrigue fortement charpentée risquent donc d’être déroutés par un tel livre. Je dois bien l’avouer, ce n’est peut-être pas la meilleure lecture pour ces temps de canicule. Se développe au gré de ses pages, une forme d’effilochement du temps, d’ennui pour ainsi dire (mais ce bon ennui, qui donne le goût de la lecture), qui conviendrait peut-être mieux à la douce mélancolie automnale. Vila-Matas avance par associations d’idées, par souvenirs, par conversations, par digressions. Pour ma part, j’ai trouvé ces détours extrêmement stimulants, même cloué dans mon fauteuil, les volets clos, à envier la brise de mon ventilateur. Il faut simplement accepter que le plaisir du livre ne réside pas tant dans le suspense que dans la liberté de cette promenade intellectuelle.

Cette disponibilité attendue du lecteur est sans doute la véritable exigence de Docteur Pasavento. Ce n’est pas un roman que l’on lit pour savoir ce qui arrivera au personnage, mais dans lequel il faut accepter avec lui de s’égarer, en découvrant que chaque détour ouvre une nouvelle piste de réflexion. En refermant ce curieux roman, je me suis demandé si Enrique Vila-Matas ne suggérait pas finalement qu’un écrivain n’accomplit jamais mieux son œuvre que lorsqu’il renonce à occuper le devant de la scène. Car plus Pasavento cherche à devenir invisible, plus la littérature, elle, devient intensément présente.


« Quand j’ai repris la lecture des nouvelles du jour, je me suis arrêté sur des déclarations d’un romancier de New York, dont on reprochait à sa littérature de faire une trop grande place à la littérature et de citer tant d’auteurs dans ses romans. « Les livres et les écrivains font partie de la réalité, ils sont aussi réels que cette table autour de laquelle nous sommes assis. Alors pourquoi ne pourraient-ils pas être présents dans une fiction ? » répondait-il. J’ai regardé longuement la table sur laquelle était posé mon ordinateur. Je l’ai touchée, je l’ai touchée comme on touche un livre, et j’ai été en mon for intérieur satisfait de voir que la table existait et la littérature aussi, une satisfaction en partie semblable à celle que j’avais ressentie peu après avoir appris que le grand mystère de la disparition d’Antoine de Saint-Exupéry, le 31 juillet 1944, l’écrivain-aviateur lié à la demeure de Chanalelles de la rue Vaneau, touchait à sa fin.

Pendant quelques instants, soupçonnant cette information d’avoir été spécialement fabriquée pour moi, je me suis demandé s’il n’y avait pas un lien entre la rue Vaneau, ma condition de disparu et le mystère élucidé de l’évaporation de l’écrivain-aviateur. »

Enrique Vila-Matas, Docteur Pasavento (Doctor Pasavento, 2005), traduction: André Gabastou, Christian Bourgois éditeur.


Billet publié dans le cadre des Escapades en Europe (saison 2) – juillet 26: Espagne (s)


Les autres participants:


0 commentaire

Laisser un commentaire

Emplacement de l’avatar

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.