Ed McBAIN: Les Heures creuses (87ème District, 16)

Published by Cléanthe on

Une jeune femme est retrouvée étranglée dans une chambre de location miteuse. Tout semble indiquer qu’il s’agit d’une femme noire vivant dans la précarité. Pourtant, l’enquête révèle peu à peu une réalité bien différente. Le meurtre d’un jeune rabbin conduit Meyer Meyer à s’interroger sur son propre rapport au judaïsme. Enfin, Cotton Hawes, venu passer quelques jours à la montagne avec sa compagne, se retrouve mêlé à une double affaire criminelle qui va le placer dans une situation inhabituelle. Trois récits, trois enquêtes, trois manières pour Ed McBain de questionner ce que nous croyons savoir des autres, et de nous-mêmes.

Je poursuis mon exploration de l’œuvre d’Ed McBain avec ce volume un peu particulier. Ni véritable roman, ni simple recueil de nouvelles, Les Heures creuses rassemble trois textes de longueur intermédiaire, ces novellas dont les écrivains américains ont souvent fait un laboratoire d’expérimentation. On y retrouve bien sûr l’univers du 87e District, ses policiers familiers et le sens du rythme qui a fait le succès de la série. Mais le format plus bref semble offrir ici à McBain une plus grande liberté pour explorer certains thèmes qui affleurent habituellement à l’arrière-plan de ses intrigues.

Dans Les Heures creuses, l’identité de la victime constitue presque à elle seule l’énigme. À mesure que les policiers avancent, chaque certitude est démentie. L’apparence, l’origine sociale, la situation financière – tout ce que l’on croyait savoir doit être révisé. L’enquête devient alors autant une chasse au meurtrier qu’une tentative de reconstituer le visage véritable d’une femme que personne ne semblait réellement connaître, et qui se révélera être bien différente de celle qu’on croyait.

Dans J., la question prend une dimension plus intime. Meyer Meyer, personnage récurrent de la série, se trouve confronté à son identité juive. À travers l’assassinat d’un rabbin, McBain s’interroge sur ce que signifie appartenir à une communauté, hériter d’une histoire et d’une mémoire, dans l’Amérique des années 1960. Derrière l’enquête policière apparaît une réflexion discrète mais sensible sur l’appartenance et la fidélité à ses origines.

Tempête, texte particulièrement réussi, s’amuse à déplacer le récit policier dans un contexte digne d’un Hercule Poirot ou autre roman à énigme, bien différent des autres romans de la série. Habitué à évoluer dans les rues d’Isola, Cotton Hawes se retrouve ici loin de son environnement familier. Son expérience, son statut et ses réflexes de policier ne lui garantissent plus la même autorité. Comme la victime des Heures creuses ou Meyer Meyer dans J., il découvre que l’identité que l’on se construit n’est jamais aussi stable qu’on l’imagine.

C’est peut-être là ce qui fait tout l’intérêt de ce recueil. Derrière trois intrigues policières efficaces, McBain explore les écarts entre l’identité apparente et l’identité réelle. Une victime n’est jamais réductible à ce que son apparence laisse deviner. Une appartenance ne se résume pas à une étiquette. Un policier n’est pas tout à fait le même homme lorsqu’on le prive de ses repères habituels. Sans jamais sacrifier le plaisir du récit, l’auteur rappelle ainsi que les individus demeurent toujours plus complexes que les catégories dans lesquelles nous cherchons spontanément à les enfermer.


« Dans le travail de la police, il n’y a pas de mystère. Rien ne rentre dans le schéma qu’on a soigneusement conçu à l’avance. Le point fort de n’importe quelle affaire, c’est très souvent la découverte du corps. Il n’y a pas de progression de la tension : le suspense n’existe que dans les films. Il n’y a que des gens, des mobiles tortueux, de petits détails inexpliqués, des coïncidences, et l’inattendu, et tout ça se combine pour reconstituer une succession de faits, il n’y a pas vraiment de mystère, non, jamais. Il n’y a que la vie, et parfois la mort, et ni l’une ni l’autre n’obéit à un scénario. Les policiers détestent les histoires à suspense parce qu’ils y décèlent une logique qui manque à leurs enquêtes bien réelles, qu’elles soient routinières, spectaculaires ou fastidieuses. Quand les pièces s’emboîtent facilement, c’est très agréable, on se sent très intelligent et c’est bien commode. On se plaît à imaginer les détectives sous les traits de savants mathématiciens penchés sur un problème d’algèbre dont les constantes sont la mort et la victime, et dont la variable est le meurtrier. Mais beaucoup de ces détectives de génie ont du mal à calculer les charges à déduire sur le chèque qu’ils touchent deux fois par mois. Le monde est rempli de génies, sans aucun doute, mais aucun d’eux ne travaille dans la police. »

Ed McBain, Les Heures creuses (The Empty Hours, 1962), Omnibus (t.3)


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