Ödön von HORVÁTH : Figaro divorce

Published by Cléanthe on

À la fin du Mariage de Figaro de Beaumarchais, tout semblait encore possible. Les masques étaient tombés, les valets avaient triomphé, les maîtres vacillaient déjà, et l’esprit de liberté faisait souffler sur la scène un air de révolution prochaine. Quand Horváth reprend l’histoire, la Révolution a éclaté. Pour échapper aux violences qui gagnent le pays, le comte et la comtesse Almaviva prennent le chemin de l’exil, accompagnés par Figaro et Suzanne. Mais la fuite ne tarde pas à éprouver les couples. Les anciens maîtres découvrent la précarité, tandis que Figaro, animé par le désir de reconstruire une existence stable, s’installe dans un petit commerce et redevient barbier. Peu à peu, les difficultés matérielles, les compromis et les ambitions éloignent les époux l’un de l’autre…

Reprendre les personnages d’un chef-d’œuvre est un exercice périlleux pour un écrivain. Le risque est grand de n’écrire qu’un pastiche ou une simple continuation. Mais Horváth choisit moins de prolonger Beaumarchais, que de le relire à la lumière de l’Histoire en marche, celle qu’il vit et qu’il subit. C’est qu’entre Le Mariage de Figaro et Figaro divorce, il n’y a pas seulement quelques années dans la fiction, mais surtout un siècle et demi d’histoire européenne. Si les personnages demeurent les mêmes, les questions qu’ils incarnent ont changé. En effet ce qui semblait, chez Beaumarchais, l’heureuse conclusion d’une comédie devient sous la plume d’Ödön von Horváth le point de départ d’une méditation mélancolique sur l’amour, la fidélité à soi-même et le poids de l’Histoire. À l’optimisme des Lumières répond désormais l’inquiétude des années 1930. Figaro cesse d’être le héros d’une révolution en marche pour devenir l’homme d’un monde où les idéaux se négocient et la liberté se paie souvent au prix du renoncement.

Le titre est d’ailleurs trompeur. Le divorce annoncé n’est pas seulement celui de Figaro et de Suzanne. Il est d’abord celui d’un homme avec lui-même. Le valet insolent qui ridiculisait les privilèges est devenu un petit commerçant soucieux d’ordre, de respectabilité et de réussite sociale. Rien ne le condamne moralement; Horváth ne le juge jamais. Il montre simplement comment les circonstances, la peur du lendemain et le désir de sécurité conduisent peu à peu un homme à renoncer à ce qui faisait sa grandeur. La révolution ne produit pas automatiquement des hommes libres; elle peut tout aussi bien fabriquer des êtres prudents, calculateurs, parfois résignés. Suzanne apparaît au contraire comme le véritable centre moral de la pièce. Horváth lui donne une profondeur que le théâtre de Beaumarchais laissait seulement entrevoir. Elle refuse moins les difficultés matérielles que les compromis de son mari. Elle comprend avant lui que l’on peut perdre son âme bien avant de perdre sa fortune. Leur séparation prend ainsi une portée qui dépasse largement le drame conjugal: elle oppose deux conceptions de la fidélité, deux réponses possibles aux bouleversements de l’Histoire.

À travers ces personnages familiers, Horváth parle évidemment de son propre temps. Écrite en 1936, la pièce porte la marque d’une Europe où les exils se multiplient, où les frontières se ferment, où les régimes autoritaires gagnent du terrain. Sans jamais transformer son théâtre en démonstration politique, il laisse affleurer cette inquiétude dans chaque scène. Les Almaviva, Figaro et Suzanne deviennent les voyageurs d’un continent qui perd peu à peu ses certitudes. Derrière la fiction héritée de Beaumarchais se profile déjà l’Europe des réfugiés, des compromissions et des renoncements.

Si je dois tirer une réflexion de la lecture de cette « suite », je dirai que la pièce d’Horváth montre finalement que les grands personnages n’appartiennent jamais définitivement à leur créateur. Chaque époque les relit à la lumière de ses propres interrogations. De même que d’autres écrivains feront revivre des figures de Shakespeare, de Cervantès ou des romans victoriens, il arrache Figaro au XVIIIᵉ siècle pour lui faire traverser les crises du XXᵉ. La littérature devient ainsi une longue conversation où les œuvres ne cessent de se répondre.

Du coup, j’ai refermé cette pièce avec un regard nouveau sur Beaumarchais lui-même. L’auteur du Mariage de Figaro célébrait l’intelligence, la liberté et la promesse d’un monde nouveau. Horváth se demande ce qu’il advient de cette promesse lorsque l’Histoire devient tragique. Cette lecture intelligente de Beaumarchais le met aussi à l’épreuve du temps. C’est sans doute ce qui fait la force de cette œuvre astucieuse. Derrière le destin de Figaro se dessine une question qui demeure la nôtre: que reste-t-il de nos idéaux lorsqu’il devient difficile de leur rester fidèle ?


« FIGARO – Si pour déterminer mon âge, je devais me fonder sur les dates importantes de ma vie, j’en déduirais,
mais à tort, que j’ai environ trois cents ans – tant j’ai d’événements derrière moi. Les tziganes
m’enlèvent, avant même que je connaisse mes parents, je leur échappe pour ne pas être vagabond,
je m’efforce d’obtenir vaille que vaille un honnête métier et trouve toutes les voies barrées, toutes les
portes fermées. J’avais faim, j’avais des dettes – est-il rien de plus bizarre que ma destinée! Je finis par
trouver une porte ouverte et prends tous les métiers pour survivre, journaliste, maître d’hôtel, politicien,
représentant, barbier, maître ici, valet là, selon qu’il plaît à la fortune, ambitieux par vanité, travailleur
par nécessité, mais paresseux de nature et avec délices ! Orateur à l’occasion, poète par délassement,
musicien au besoin, amoureux par folles bouffées, j’ai tout vu, tout fait, tout usé, puis l’illusion s’est
détruite, et, trop désabusé, j’ai fini- par me marier ! Ce fut le tournant de ma vie, le grand tour et retour
sur moi-même, car depuis ce fameux mariage de Figaro, me voici un tout autre homme. »

(Ödön von Horvath, Figaro divorce)


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