Gregor von REZZORI: Mémoires d’un antisémite

Published by Cléanthe on

La Bucovine, Budapest, Vienne, Rome, dans les années qui précèdent et accompagnent la catastrophe. Un jeune homme de bonne famille, germanophone, polyglotte, cultivé, spirituel, traverse ce monde qui s’effondre en portant sur les autres, et notamment sur les Juifs qu’il côtoie, un regard dont il n’examine jamais vraiment les fondements. Cinq moments de sa vie, cinq épisodes saisis au fil des années, chacun centré sur une rencontre, une liaison, une humiliation, un désir contrarié. Et chacun éclairant sous un angle différent la même question: comment un homme ordinaire, ni monstre ni saint, intègre-t-il un préjugé au point de ne plus le voir ?

Gregor von Rezzori (1914-1998) est l’un de ces écrivains d’Europe centrale que l’histoire a faits apatrides avant même qu’ils aient eu le temps de choisir une patrie. Né à Czernowitz en Bucovine, ville alors austro-hongroise, aujourd’hui ukrainienne, après avoir été roumaine, il grandit dans un monde qui disparaît sous ses pieds, ballotté entre les langues, les empires et les identités. Germanophone de culture, roumain de nationalité, nostalgique d’une Mitteleuropa déjà fantôme, il finit par faire de ce déracinement fondamental la matière même de son œuvre. C’est Claudio Magris qui me l’a mis entre les mains, en quelque sorte. Je connaissais la Bucovine, aux marges de l’Europe centrale; je connaissais Czernowitz, pour être la ville de naissance du grand poète Paul Celan, où vivait jusqu’à la seconde guerre mondiale une importante communauté juive, mais je ne connaissais par Rezzori. Lisant Danubio, j’ai croisé son nom, et cherché. Mémoires d’un antisémite, publié en 1979 et dont le premier chapitre est justement dédicacé à Claudio Magris, est sans doute son livre le plus ambitieux et le plus personnel, celui où il règle ses comptes avec lui-même et avec le monde qui l’a formé. Ce livre est un chef d’oeuvre! Un chef d’oeuvre méconnu, d’un auteur trop peu lu, et encore moins réédité, en France.

Le roman se déploie autour d’une suite de cinq récits. Skoutchno.- Dans la Bucovine de la fin des années 1920, le jeune Arnulf grandit dans un milieu aristocratique déclinant, prisonnier d’un sentiment diffus d’ennui et de vide existentiel que les Russes nomment skoutchno. Élève difficile, il se lie d’amitié avec Wolf Goldmann, le fils juif du médecin du village, un garçon sensible et brillant qui se destine au piano. Leur relation est sincère mais asymétrique: Arnulf admire Harry tout en restant marqué par les préjugés de son environnement. Lorsque surgit une rivalité autour de sa tante, Arnulf trahit son ami et participe à son humiliation. Jeunesse.- Ayant quitté son milieu familial, le narrateur mène une existence précaire à Bucarest. Il tente de s’émanciper mais se retrouve prisonnier d’une liaison destructrice avec une femme juive plus âgée, qu’il surnomme la « Veuve noire ». Cette relation mêle fascination sexuelle, dépendance affective et ressentiment. La pension Löwinger.-À Bucarest, Arnulf loge dans la pension des Löwinger, famille juive hongroise, au milieu d’un petit monde de pensionnaires masculins, bavards et souvent antisémites. L’arrivée de Miss Alvaro, jeune femme juive cultivée, suscite chez lui une attirance plus profonde, mais celle-ci est détruite par sa lâcheté, ses préjugés et l’intervention d’Olschansky. La foi.- À Vienne, dans les années qui précèdent puis accompagnent l’Anschluss, Arnulf, qui se fait à présent appeler Gregor, vit chez sa grand-mère antisémite et se lie à Minka Raubitschek, jeune femme juive boiteuse et vive. Il reste partagé entre affection réelle pour Minka, passivité politique et adhésion diffuse aux préjugés de son monde. Pravda.- Plus âgé, Gregor erre dans Rome et revient mentalement sur une existence dominée par la passion, le déracinement et les compromissions morales. Le récit final élargit le bilan personnel en méditation sur la culpabilité européenne, la mémoire et l’impossibilité de se disculper entièrement.

Les cinq récits qui composent les Mémoires d’un antisémite ne forment pas un roman à thèse. Ils ne proposent pas d’explication, encore moins d’absolution du personnage principal, qui est en même temps le narrateur de cette histoire. Ils forment plutôt ce que l’on pourrait appeler l’autopsie d’un préjugé ordinaire, menée de l’intérieur, sans filet, par un écrivain qui, à mesure que le récit avance, semble ressembler de plus en plus à son double fictif, son personnage: comme lui, né en Bucovine, « autrichien » de nationalité roumaine, issu d’une ancienne famille sicilienne, et dont les prénoms finissent par se confondre… Il faut dire que Rezzori sait de quoi il parle quand il écrit sur cette société de hobereaux de langue allemande, dont il est issu, qui ont administré à l’époque moderne l’Europe centrale, non sans un certain succès, mais qui ont fini par s’imaginer qu’ils constituaient une espèce à part, et dont il a dû aussi partager un temps les préjugés. Rezzori ne met pas en scène un fanatique, un idéologue, un bourreau. Mais un autre lui-même. Un de ces millions d’autrichiens ou d’allemands qui n’ont tout simplement pas su prendre position contre leur propres préjugés, se défaire des principes d’une éducation qui s’est révélée mortifère. Son narrateur est un homme du monde, parfois charmant, souvent ironique, lecteur de bonne littérature, sensible à la musique et aux femmes. Son antisémitisme n’est pas une doctrine, mais une manière spontanée de lire le monde, héritée de son milieu, transmise par les plaisanteries de salon, les classifications implicites, les réflexes de langage, une sorte de trait culturel. C’est ce fond culturel sous-jacent qui a préparé le pire. Au moment de l’Anschluss, Rezzori montre clairement ce qui a pu séparer cet antisémitisme culturel de l’antisémitisme politique importé par les nazis, notamment dans une très belle scène où l’on voit la grand-mère du narrateur, qui partage ses préjugés antisémites, reprendre vigoureusement dans la rue de jeunes nazis qui s’en prennent à un médecin juif qui a naguère soigné sa fille, sans se rendre compte que cet antisémitisme traditionnel, celui qui consiste, comme le dit le narrateur, à ne pas aimer les juifs, ce qui n’empêche pas de les aimer aussi, a justement préparé l’antisémitisme politique, habituant progressivement tout une société à la barbarie nazie.

Seulement, au-delà du préjugé, il y a le monde, les autres, et notamment ces hommes et ces femmes qui n’échappent pas à la puissance du désir. Tout le récit de Rezzori est ainsi construit sur la confrontation décapante entre le préjugé et la rencontre réelle de ces juifs que le narrateur croit détester, mais qu’il découvre sous la forme d’individus singuliers, qu’il désire ou qui le fascinent, et face auxquels il se trouve le plus souvent ramené à la conscience de sa propre médiocrité. Dans les différents épisodes du roman, le préjugé précède toujours la rencontre réelle. Il est là avant même que le narrateur ait vu quoi que ce soit. C’est ce qui en fait la matière la plus trouble du livre, qui est moins dans la haine spectaculaire qu’il éprouverait, même s’il se permet au passage des envolées qui font frémir, que dans une forme de normalisation tranquille, de contamination diffuse: le préjugé si bien absorbé qu’il ne se perçoit plus comme tel.

Car ce qui complique encore davantage la lecture, et qui constitue sans doute la grande trouvaille romanesque de Rezzori, c’est que son narrateur est justement souvent fasciné par les personnes mêmes qu’il disqualifie. Intelligence, vitalité, élégance, liberté de ton – les personnages juifs qui traversent ces récits exercent sur lui une attraction réelle, parfois troublée de désir. Les femmes juives, en particulier, apparaissent comme des figures de modernité par lesquelles il se sent attiré, mais face auxquelles il se sent aussi inférieur. Le rejet devient alors une réaction défensive, une jalousie sociale déguisée en condescendance héritée. Ou une incapacité à s’accomplir lui-même, preuve que son antisémitisme, qui l’éloigne de ses concitoyens de religion juive, le prive aussi de lui-même.

Passer en revue les différents personnages qu’Arnulf croise sur son chemin c’est ainsi dresser une sorte de portrait en creux de ses insuffisances, de son incapacité à vivre vraiment, à s’affirmer comme individu au-delà des fantasmagories historiques et des préjugés. Wolf est le fils du médecin juif du village. Pianiste prodige, intelligent, sensible, il représente tout ce qui manque au jeune narrateur: le talent, l’assurance, une forme de grâce naturelle. Les deux garçons deviennent amis. Mais lorsque le narrateur croit voir Harry lui faire concurrence dans l’affection de sa tante Sophie, l’amitié se fissure. Il participe alors à son humiliation. Harry est la première victime d’un mécanisme qui reviendra tout au long du livre: le narrateur admire un Juif particulier mais se réfugie dans les préjugés dès qu’apparaissent jalousie ou frustration. A Bucarest, sa relation avec la Veuve Noire est marquée par la dépendance affective, l’érotisme et l’humiliation. Le narrateur se sent à la fois attiré et dominé. Pour la première fois, les préjugés antisémites se mêlent explicitement à la sexualité. Miss Alvaro est sans doute l’un des personnages les plus attachants du livre. Jeune femme cultivée, indépendante et brillante, elle vit dans la pension des Löwinger où loge le narrateur. Ensemble, ils vont vider un appartement que la jeune femme a hérité d’un oncle arménien et d’une tante juive. Ce partage d’une intimité passée, d’une histoire d’amour vécue malgré la différence des religions, les rapproche. Pour la première fois, Arnulf rencontre une femme qu’il pourrait véritablement aimer. Mais son incapacité à s’engager, son immaturité et ses réflexes hérités de son milieu sabotent cette possibilité. Bianca finit par lui échapper et subir les violences d’Olschansky à qui Arnulf s’est naïvement confié. Jeune femme viennoise, vive, intelligente, physiquement fragile et résolument moderne, Minka devient la compagne la plus importante du narrateur. Leur relation se déroule alors que l’antisémitisme politique envahit progressivement l’Autriche. Elle est la véritable histoire d’amour d’Arnulf. Pourtant le narrateur demeure incapable d’affronter clairement la situation historique. Tandis que Minka est directement menacée, lui reste dans une position d’observateur hésitant, incapable de prendre parti et surtout de s’engager avec elle.

Pourtant, l’auteur n’en reste pas là. La profondeur du roman tient aussi à l’art avec lequel Rezzori sait brosser le portrait d’un monde, d’une Europe disparus. En Bucovine, la proximité de l’Empire russe; à Bucarest, le bazar de M.Garabetian, ou l’usine de la compagnie de cosmétiques Aphrodite S.A. au portail de laquelle trône un géant de Bessarabie, comme s’il gardait l’entrée d’un sérail, disent une Europe, entre Orient et Occident, en train de se décomposer. Derrière son narrateur individuel, Rezzori dessine en effet, avec une grande précision, le monde social qui l’a produit: une aristocratie périphérique et germanophone, des élites décadentes d’Europe centrale, une civilisation qui se sait en train de disparaître. La Bucovine polyglotte, Bucarest, Vienne, cette Mitteleuropa où cohabitaient depuis des générations des communautés aux langues et aux cultures différentes, tout cela vacille. L’intérêt de Rezzori est de montrer que cette civilisation raffinée, grande amatrice de littérature, de musique, de raffinement esthétique, portait déjà en elle les germes de sa propre ruine. La barbarie n’arrive pas de l’extérieur. Elle naît au cœur même de la culture européenne. C’est la question la plus sombre que ce livre pose en silence: comment l’Europe cultivée a-t-elle pu produire Auschwitz ?

La construction narrative renforce ce malaise. Le lecteur ne sait jamais exactement comment positionner le narrateur: lucide? cynique? repentant? complaisant? Rezzori use constamment de l’ironie pour créer un écart entre ce que dit le narrateur et ce que comprend le lecteur. Ainsi, le roman ne moralise jamais explicitement. C’est au lecteur de repérer les contradictions, les rationalisations, les aveuglements. Cette retenue est une forme d’exigence littéraire. Elle refuse le confort moral. Le narrateur reste séduisant, drôle, cultivé… Et cette séduction est précisément ce qui rend le livre si profondément dérangeant, car elle interdit toute séparation rassurante entre culture et corruption morale.

Alors, peut-être est-ce là le vrai sujet du livre. Car Rezzori n’écrit pas sur l’antisémitisme depuis une position extérieure, depuis le surplomb commode de qui juge un phénomène qu’il observe de loin, mais depuis l’intérieur d’un monde social qu’il connaît parce qu’il en est issu, et qu’il sait peindre aussi avec une pointe de nostalgie, ce qui n’en excuse nullement les dérives idéologiques: cette aristocratie périphérique de l’Europe centrale, cette bourgeoisie germanophone de province, ces élites décadentes qui se savaient condamnées et n’avaient plus que leurs préjugés pour tenir debout. Ce que dissèque le roman, c’est moins l’antisémitisme en général qu’une classe sociale particulière, avec ses codes, ses peurs, ses réflexes de caste, et sa faillite morale. Ce regard depuis l’intérieur est ce qui donne au livre sa puissance singulière et son inconfort particulier. Rezzori ne juge pas de l’extérieur, il retourne le scalpel contre lui-même, contre les siens, contre ce qu’il a été ou aurait pu être. Et c’est précisément parce que cette société était extrêmement cultivée, grande lectrice, amatrice de musique, fière de son cosmopolitisme, que sa capitulation devant le préjugé le plus grossier prend une dimension proprement vertigineuse. La culture, ici, n’a rien protégé. Elle a simplement fourni un vernis plus élégant à la barbarie.

Je suis sorti de ces Mémoires d’un antisémite, suffoqué, avec le sentiment d’avoir cheminé avec un très grand livre.


« La Bucovine est peut-être l’une des plus belles contrées qui existe au monde. Mais pour mon père – si l’on excepte une partie de la forêt des Carpates où il avait l’habitude de chasser -, c’était un paysage dépourvu de caractère. Il allait même jusqu’à dire que je n’avais aucun caractère du simple fait que j’aimais la Bucovine avec passion. ‘Pas étonnant, disait-il avec un mépris non déguisé, tu es né dans la corruption – je veux dire au sein de la corruption du caractère. Si ces marches ne présentaient pas constamment un danger de corruption pour les caractères au lieu de les tremper, point n’aurait été besoin en ce cas que des gens comme nous y viennent pour y semer un ferment de civilisation. »

Gregor von REZZORI, Mémoires d’un antisémite (1979), traduction Jan Dusay, Points/Signature


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