Julie ANSELMINI: Album Alexandre Dumas

Alexandre Dumas semble appartenir à cette catégorie d’écrivains que j’imagine difficilement immobiles. Je le vois plutôt agité d’une énergie frénétique. Dans les couloirs d’un théâtre, à la terrasse d’une auberge napolitaine, sur une route de Suisse, au milieu des journaux et des manuscrits, dictant plusieurs romans à la fois, lançant un projet nouveau avant même d’avoir terminé le précédent. Chez lui, tout déborde: les livres, les voyages, les amitiés, les amours, les engagements politiques, les récits, les personnages. Dumas est un écrivain de l’expansion. Un écrivain du flux. Et c’est peut-être pour cela qu’il est assez émouvant de le voir entrer aujourd’hui dans l’univers feutré et patrimonial des Albums de la Pléiade.
Le nouvel album consacré à Alexandre Dumas, dirigé par Julie Anselmini, vient en effet de paraître à l’occasion de la Quinzaine de la Pléiade. Comme toujours dans cette collection, il s’agit, au-delà d’une biographie illustrée, d’une véritable traversée visuelle et documentaire d’une œuvre et d’une époque. Et quelle époque, ici! Celle du romantisme triomphant, de la presse, du feuilleton, des révolutions, des voyages, du théâtre populaire, des grandes constructions mythologiques du XIXe siècle.
L’album propose en effet d’abord, comme c’est de règle dans la collection, une riche documentation iconographique: portraits, caricatures, gravures, photographies, unes de journaux, illustrations anciennes, affiches, couvertures d’éditions populaires. J’y ai retrouvé évidemment les grandes figures des romans — d’Artagnan, Monte-Cristo — mais aussi le Dumas voyageur, journaliste, homme politique, entrepreneur littéraire, directeur de théâtre, créateur (et parfois unique rédacteur!) de journaux mémorialiste, gastronome. C’est sans doute l’une des réussites du volume: rappeler à quel point Dumas ne se réduit jamais à l’image un peu simplifiée du romancier d’aventures auquel on l’assigne parfois. Et quelle place importante occupa notamment le théâtre dans sa vie.
L’album montre très bien l’ampleur proprement vertigineuse de cette œuvre. Dumas écrit partout et sur tout. Il transforme l’histoire en épopée romanesque, fait entrer le souffle du théâtre dans le roman, mêle culture savante et plaisir immédiat du récit. La question des collaborateurs n’est pas absente. Mais Julie Anselmini corrige l’image d’un Dumas qui se contenterait de signer des livres écrits par d’autres, relevant en particulier comment Dumas au contraire a généralisé au roman une pratique d’écriture assez commune à l’époque au théâtre. Dumas écrit en effet comme peignaient les peintres de la Renaissance, insufflant à une oeuvre d’abord ébauchée par l’atelier une energie propre et soignant les morceaux de bravoure (notamment les dialogues et l’humour). Et il est peu de dire que ses livres avancent avec une énergie peu commune, qui sont sans doute sa principale signature.
L’album permet aussi de revenir sur une question intéressante: celle de la place de Dumas dans le patrimoine littéraire français. Pendant longtemps, malgré son immense popularité, il fut tenu à une certaine distance de la grande littérature légitime. Trop prolifique, trop populaire, trop spectaculaire peut-être. Comme si le succès massif empêchait la reconnaissance esthétique. Or l’entrée progressive de Dumas dans la Pléiade et aujourd’hui cet album marquent aussi une forme de réévaluation. On redécouvre un écrivain profondément moderne dans sa manière de penser la circulation des récits, le rythme narratif, la sérialité, la collaboration, et même une certaine forme d’univers partagé avant l’heure.
Mais ce qui m’a frappé surtout, au fil des pages, et dont je n’avais pas suffisamment pris la mesure, c’est à quel point Dumas est un écrivain européen. Ses romans circulent dans une Europe traversée par les révolutions et les recompositions politiques. Ses voyages dessinent une géographie romantique du continent. Ses personnages eux-mêmes semblent habiter un imaginaire commun où Paris, Naples, Londres ou Florence deviennent les stations d’une même aventure romanesque. On comprend alors pourquoi Dumas continue d’accompagner tant de lecteurs: il appartient à cette famille rare d’auteurs qui donnent envie de lire davantage, de voyager davantage, de vivre davantage. En refermant le volume, je n’ai pas seulement appris des choses sur Dumas. J’ai surtout eu envie de rouvrir ses livres. Les Trois Mousquetaires, Le Comte de Monte-Cristo, La Reine Margot. Mais aussi ses romans moins connus, et qui me restent à découvrir: Les Compagnons du Jehu, La San Felice, Création et Rédemption. Ou bien ses Impressions de voyage, en Suisse, en Russie, en Italie.
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