Septembre 26 – Escapades en Europe: les Balkans

Published by Cléanthe on

Nous avions rendez-vous ce mois-ci dans les Balkans. D’un livre à l’autre, cette étape balkanique nous aura fait traverser une région où les frontières bougent, mais où les mémoires demeurent. Nous avons circulé entre Bosnie, Croatie, Albanie, Serbie et Roumanie, rencontrant partout des guerres anciennes ou récentes, des familles dispersées et des histoires qui refusent décidément de se laisser oublier.

Nous étions partis vers cette région d’Europe dont les contours eux-mêmes sont difficiles à fixer. Vos lectures auront confirmé qu’on entre moins dans les Balkans par une frontière que par une histoire — ou plutôt par une multitude d’histoires superposées.


De mon côté, avec Ivo ANDRIĆ et Le Pont sur la Drina, je me suis installé à Višegrad, autour de ce pont construit au XVIe siècle et qui voit passer plus de trois siècles d’histoire bosniaque. Empires ottoman puis austro-hongrois, religions, nationalismes, guerres: les générations se succèdent tandis que le pont semble demeurer. Mais Andrić se garde de faire de celui-ci le symbole trop facile d’une réconciliation: ce qui relie les hommes peut aussi devenir le théâtre de leurs divisions.

Claudialucia avait choisi le même roman et insiste elle aussi sur cette formidable idée d’un pont devenu le véritable personnage central du livre. Autour de la kapia, lieu de rencontre et de palabres, Andrić fait défiler les habitants de Višegrad et mêle, avec un véritable talent de conteur, légendes, anecdotes pittoresques, scènes comiques et épisodes d’une extrême cruauté. De la domination ottomane à l’occupation austro-hongroise, jusqu’à la Première Guerre mondiale, cette chronique fait ainsi surgir toute l’histoire mouvementée de la Bosnie et, au-delà, des Balkans.
Le billet de Claudialucia


Alex-mot-à-mot nous emmène en Croatie avec Jurica PAVIČIĆ et Allumettes. Un incendie attisé par la bora ravage les environs de Split et fait ressurgir, derrière l’enquête policière, une histoire de terres autrefois nationalisées par la Yougoslavie socialiste, de propriétés disputées et d’enrichissements plus ou moins douteux. Le polar devient ainsi, comme souvent chez Pavičić, une manière d’observer les transformations économiques et sociales de la Croatie contemporaine.
Le billet d’Alex-mot-à-mot

Avec Rene KARABASH et She Who Remains, Sunalee gagne un village isolé des montagnes albanaises. Bekija refuse le mariage qu’on lui impose et devient Matija, une «vierge jurée», renonçant à son identité de femme selon une coutume ancienne. Dans une langue poétique et une narration qui bouscule la chronologie, le récit mêle poids des traditions, violence familiale et quête de liberté. Un véritable coup de cœur pour Sunalee.
Le billet de Sunalee


Changement d’époque avec Nathalie et L’Hiver des hommes de Lionel DUROY. Nous voici dans les traces encore brûlantes des guerres de Yougoslavie. Un écrivain se rend à Belgrade puis en Bosnie, où il rencontre d’anciens combattants et responsables serbes qui racontent leur guerre et les crimes commis en son nom. Une plongée autrement plus sombre dans les Balkans, au plus près des discours, des blessures et des justifications laissés par l’éclatement de la Yougoslavie.
Le billet de Nathalie

Alexandra, elle, remonte plus loin dans le siècle avec Cătălin MIHULEAC et Les Demoiselles de Fontaine. À travers les destins du Français Marcel Fontaine et du Roumain Petru Negru, le roman retrace les liens franco-roumains depuis la Première Guerre mondiale jusqu’au régime communiste. Mais pas question pour autant de transformer l’Histoire en cours magistral: Mihuleac mêle volontiers le tragique et le burlesque, au point qu’une bataille peut presque se jouer autour de harengs, de saucisses et de bière !
Le billet d’Alexandra


Et l’humour se poursuit avec Patrice, qui découvre Ante TOMIĆ et Le Gourdin du prince Marko. L’auteur croate ressuscite à sa manière le héros légendaire des Slaves du Sud pour le jeter au milieu d’une bataille du XVIIIe siècle entre Vénitiens et Ottomans. Seulement voilà: le prince historique est mort depuis plusieurs siècles! Qu’importe, puisqu’il suffit apparemment d’en élire un nouveau… Derrière la farce, Tomić joue avec la fabrication des légendes, les récits héroïques et l’usage très sérieux que les peuples peuvent ensuite faire de mythes nés parfois du hasard.
Le billet de Patrice

Anne a sorti des profondeurs de sa PAL Des voix dans le vent de Grozdana OLUJIĆ. Depuis une chambre d’hôtel new-yorkaise, Danilo Aracki écoute remonter les voix de sa famille et recompose l’histoire de plusieurs générations prises dans les catastrophes du XXe siècle: occupation, persécutions, disparition de la maison familiale, exil… Fantômes, rêves et souvenirs construisent un récit en spirale où l’histoire familiale se confond peu à peu avec celle de l’ancienne Yougoslavie. Une lecture parfois déroutante, mais dont la construction fragmentaire finit précisément par donner sa forme à la mémoire.
Le billet d’Anne

Et voici justement une autre construction en spirale avec Tullia et Sarajevo omnibus de Velibor ČOLIĆ. Difficile de faire entrer ce livre dans une catégorie précise: roman, biographies, contes et fresque historique s’y entremêlent autour de Sarajevo. Le pont Latin ouvre le récit; au centre se trouve bien sûr l’assassinat de François-Ferdinand en 1914, raconté à travers une multitude de personnages, célèbres ou anonymes, réels ou imaginaires. Ivo Andrić lui-même traverse le livre. Mais Čolić remonte aussi plus loin dans l’histoire de la ville et poursuit sa chronique jusqu’aux tragédies du XXe siècle. Peu à peu, les récits épars s’entrecroisent et font apparaître une ville où peuples, religions, empires et mémoires se sont accumulés sans jamais tout à fait s’effacer.
Le billet de Tullia


Au terme de cette étape, je repense à ce que j’écrivais en vous présentant le thème: les Balkans sont peut-être avant tout une littérature des frontières. Nos lectures l’auront largement confirmé. Mais elles montrent aussi que ces frontières ne sont jamais seulement celles que l’on trace sur une carte. Elles passent entre les religions et les langues, entre les générations, parfois au cœur même des familles et des individus.

Nous aurons ainsi rencontré deux ponts, celui de Višegrad et celui de Sarajevo, qui, à quelques centaines de kilomètres de distance, concentrent autour d’eux plusieurs siècles d’histoire; une forêt incendiée pour récupérer une terre; une jeune femme contrainte de changer de place dans la société pour conquérir sa liberté; les fantômes des guerres yougoslaves; des soldats roumains tentés par des saucisses; un prince médiéval que l’on peut opportunément réélire; et toute une famille dont les morts viennent encore parler à un exilé new-yorkais.

Autrement dit: quelques siècles d’Histoire européenne, beaucoup de tragédies — mais aussi cet humour, ce goût du conte et cette distance ironique que plusieurs de vos lectures ont heureusement fait surgir au milieu des catastrophes.

Merci à toutes et tous pour vos participations !


En octobre, nous changerons à nouveau de perspective. Après avoir parcouru une région travaillée par les déplacements de frontières, nous nous intéresserons cette fois à ceux qui les franchissent: migrations, exils, diasporas et déplacements nous conduiront à observer une Europe qui ne s’est jamais construite seulement avec ceux qui y sont nés, mais aussi avec ceux qui y sont arrivés ou qui l’ont traversée.


ÉDIT du 21/09 — On croyait les valises rangées et l’étape balkanique achevée. C’était compter sans Tadloiducine, retardataire récidiviste de nos Escapades et grand amateur, comme on le sait désormais, de ces petits pas de côté qui finissent souvent par nous entraîner assez loin du chemin prévu. Cette fois, le «petit» pas est tout de même de près de deux millénaires. Tadloiducine a choisi d’aller voir à quoi ressemblaient les Balkans alors qu’on ne les appelait pas encore les Balkans: avec Les Pontiques d’Ovide, nous voici sur les rives du Pont-Euxin, à Tomis, l’actuelle Constanța, où le poète romain exilé par Auguste écrit à ses proches, se plaint de son sort et rêve obstinément de Rome. Finalement, après tous nos récits de frontières mouvantes, de déplacements et d’exils, remonter jusqu’à l’un des grands exilés de l’Antiquité n’est peut-être pas un détour si extravagant. Mieux encore: en arrivant après tout le monde sur cette étape, Tadloiducine réussit à prendre une longueur d’avance sur la suivante, consacrée justement aux exils et aux migrations.
Le billet de Tadloiducine


7 commentaires

nathalie · 18 septembre 2026 à 7 h 51 min

Merci pour le récapépète, j’irai lire les billets ce week-end, c’est très riche tout cela.

Alex-Mot-à-Mots · 18 septembre 2026 à 13 h 57 min

Merci pour le lien et les idées de lecture des autres participantes.

    Cléanthe · 21 septembre 2026 à 7 h 42 min

    Tout cela n’arrange guère nos listes de lectures!

tadloiducine · 20 septembre 2026 à 21 h 59 min

Bonsoir Cléanthe
avec retard (comme prévu), voici une contribution (hors période?) pour « Les Balkans », à savoir Lles Pontiques du poète latin Ovide:
https://dasola.canalblog.com/2026/09/17/les-pontiques-ovide.html
Pour les migrations, j’ai pas encore réfléchi au sujet…
(s) ta d loi du cine, « squatter » chez dasola

    Cléanthe · 21 septembre 2026 à 7 h 49 min

    C’est noté, et je rajoute un edit au récap. On ne peut pas négliger un si beau choix de texte. Tullia en avait parlé elle aussi il y a quelques mois pour une autre étape des Escapades. Remarque, qu’il aurait pu convenir aussi pour les migrations et exils.

Patrice · 3 octobre 2026 à 19 h 02 min

Toujours un vrai plaisir de lire tes billets résumés ! J’ai toujours Ivo Andric et Le pont sur la Drina dans mes étagères mais je n’ai toujours pas trouvé le temps de le lire.

    Cléanthe · 5 octobre 2026 à 8 h 55 min

    Merci! Andric est une de mes belles rencontres littéraires. Je crois avoir préféré « La Chronique de Travnik », peut-être. Ou bien est-ce parce que j’ai découvert l’auteur avec ce titre? C’est un romancier en tout cas qui mérite la découverte. Mais oui, trouver le temps de lire tous ces livres qui nous tendent les pages, n’est pas une mince affaire!

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