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Charles Ferdinand RAMUZ: La Grande Peur dans la montagne

Dans un village haut perché du Valais francophone, une petite communauté villageoise s’apprête à renvoyer des bêtes paitre dans un alpage d’altitude, resté inexploité depuis 20 ans. Le village est pauvre. Mais le souvenir de la « catastrophe » survenue à Sasseneire, au pied du glacier, a longtemps retenu les esprits, par un mélange de prudence et de superstition. Des années plus tôt en effet, des événements tragiques ont eu lieu là-haut, des événements que tous ont oublié aujourd’hui, ou s’efforcent d’oublier…

La Grande Peur dans la montagne est sans doute l’un des sommets de l’oeuvre de Ramuz, immense écrivain suisse, sans doute l’un des plus grands écrivains francophones du 20e siècle, dont j’avais déjà tout particulièrement apprécié plusieurs des romans il y a déjà un brin d’années (mais c’était avant que ce blog existe… il faudra un jour que je tache de réunir les notes que je prenais alors dans des petits carnets!). Car Ramuz, c’est d’abord une langue, façonnée pour dire l’influence d’un milieu, l’imaginaire à la fois plein de superstition et d’un rapport direct avec les rudesse de la vie villageoise, de la montagne, quelque chose comme le pendant littéraire (et suisse) du Gauguin peignant ses bretonnes au sortir de la messe, dans un paysage rouge sang, incandescent des mises en garde contre le malin reçues du prêtre en chaire. Une langue rude donc, paysanne, mais travaillée, gonflée d’un souffle épique, poétique, presque minérale parfois, mais comme l’est la paroi qui s’élève en altitude par-delà même les villages et les alpages. A travers cette langue, Ramuz retrouve une réalité suisse: cette Suisse, si insulaire au milieu d’une Europe dont elle est à la fois le centre et qui l’ignore, est aussi à sa manière un continent insulaire, peuplé de petites communautés repliées sur elle-même. Et si ce caractère n’est guère plus aujourd’hui au mieux (et parfois pour le pire) qu’une réalité folklorique, il en allait tout autrement bien entendu entre le milieu du 19e siècle et le début du 20e, période à laquelle est sensée se dérouler le roman. Ramuz est le grand poète de cette réalité-là, qui a su trouver, comme certains des plus grands écrivains américains, dans un rapport particulier et provincial à l’existence, une voix universelle.

A Sasseneire, alpage imaginaire, même si le nom n’est pas sans évoquer un des sommets connus du Valais (où il faut monter au moins une fois dans sa vie pour la vue superbe qu’il offre sur l’essentiel des 4000 mètres du massif du Mont-blanc jusqu’à l’Oberland bernois!), on décide, vingt ans après la « catastrophe », ces « histoires » dont on a plus ou moins voulu oublier le souvenir, d’installer de nouveau un troupeau pendant les mois d’été. Le village est pauvre. Et ce serait une ressource nécessaire pour un village vivant dans une quasi autonomie. Des bergers sont engagés : Barthélemy, un vieux superstitieux qui a vecu la catastrophe précédente; Joseph, un jeune homme qui a besoin d’argent pour épouser sa fiancée, Victorine; Clou, un être contrefait qui inquiète un peu tout le monde au village; un jeune garçon, le « boûbe ». Montés là-haut, avec le maître du troupeau et son neveu, les hommes ne tardent pas à se trouver confrontés à leurs propres appréhensions: la vue intimidante sur les sommets, la présence menaçante du glacier, d’étranges bruits la nuit font de la vie à l’alpage une expérience inquiétante, que Ramuz trouve à rendre ici avec un art consommé, au milieu des descriptions d’une nature sublime. Bientôt, les bêtes sont frappées par la maladie. On décide, au village, de mettre l’alpage en quarantaine. D’autres malheurs vont bientôt suivre par un enchaînement tragique qui est l’autre secret de l’art de Ramuz (sans vouloir trop dévoiler, la description, dans les dernières pages, de la catastrophe finale est un des grands moments de tout l’art romanesque!).

Il y aurait plein d’autres choses encore à dire sur ce magnifique roman. Ainsi la construction subtile des points de vue (plusieurs narrateurs, qui sont de toute évidence issus de la communauté villageoise): l’air de rien, une trame narrative subtile s’organise autour d’une sorte de concurrence des récits, qui contribue efficacement à obscurcir un peu plus le mystère des événements racontés, jusqu’à leur donner l’épaisseur du mythe. Ou la personnification subtile du glacier à laquelle se livre Ramuz tout au long du roman, jusqu’à sa toux finale, balayant les hommes et leur habitat.

C’est un long voyage que ce voyage du chalet

Ils montent, ils vont de nouveau à plat, ils montent; c’est un long voyage que ce voyage du chalet, à cause de toute la gorge qu’il fallait longer d’abord d’un bout à l’autre. On compte quatre heures pour la montée, en temps ordinaire, et deux pour la descente, en temps ordinaire, mais le commencement de mai n’était pas encore un temps très favorable et les quatre heures se trouvèrent largement dépassées. Pourtant on avait vu les sapins s’espacer enfin et on commençait aussi à les distinguer jusqu’à la pointe, dans une fine poussiere de jour comme celle que le vent fait lever sur les routes. Les troncs se marquèrent par un peu de couleur plus noire dans le gris de l’air, en même temps qu’en haut des arbres, des espèces de lucarnes aux vitres mal lavées se montraient. Les cinq hommes firent encore un bout de chemin, écartant de devant eux par-ci par-là un dernier rideau d’ombre, puis ils entrèrent tout à fait dans le jour, en même temps qu’ils arrivaient à un espace déboisé, où les lanternes furent seulement deux petites couleurs sans utilité, c’est pourquoi on les a soufflées. Là, il a fallu qu’ils s’avancent avec précaution, à cause d’une large coulée de neige. Crittin allait devant avec sa canne ferrée, commençant par bien creuser avec le pied un trou où il enfonçait jusqu’à mi-jambe, puis il faisait un pas; et les autres suivaient un à un, mettant le pied dans les trous faits par Crittin. On les a vus ainsi avancer les cinq par secousses, par petites poussées, et ils ont été longtemps cinq points, cinq tout petits points noirs dans le blanc. Ils ont été ensuite dans une nouvelle coulée de neige, ils ont été dans des éboulis; en avant, et à côté d’eux, les grandes parois commençaient à se montrer, tandis qu’ils s’élevaient vers elles par des lacets et, elles, elles descendaient vers eux par des murs de plus en plus abrupts, de plus en plus lisses à l’œil. Ici, il n’y avait plus d’arbres d’aucune espèce; il n’y avait même plus trace d’herbe: c’était gris et blanc, gris et puis blanc, et rien que gris et blanc. Et, eux, ils furent de plus en plus petits, là-haut, sous les parois de plus en plus hautes, qui furent grises aussi, d’un gris sombre, puis d’un gris clair; puis, tout à coup, elles sont devenues roses, faussement roses, parce que ce n’est pas une couleur qui dure; c’est une couleur comme celle des fleurs, une couleur trompeuse, qui passe vite, car il n’y a plus de fleurs ici, non plus, ni aucune espèce de vie; et le mauvais pays était venu qui est vilain à voir et qui fait peur à voir. C’est au-dessus des fleurs, de la chaleur, de l’herbe, des bonnes choses; au-dessus du chant des oiseaux, parce que ceux d’ici ne savent plus que crier. La corneille des neiges, le choucas au bec rouge; les oiseaux noirs ou blancs ou gris qui peuvent encore vivre ici, mais sans chansons; à part quoi il n’y a rien et plus personne, parce qu’on est au-dessus de la bonne vie et on est au-dessus des hommes; pendant que le soleil venait, les frappant tous les cinq en même temps sur le côté gauche de leur personne –

C.F. Ramuz, La Grande Peur dans la montagne (1926)