Donna LEON: Des amis haut placés (Brunetti 09)
Un samedi, alors qu’il profite tranquillement de son appartement pour lire L’Anabase, Guido Brunetti reçoit la visite d’un jeune fonctionnaire, Franco Rossi. Celui-ci vient l’informer d’un problème assez fâcheux: il ne retrouve aucune trace du permis de construire ayant autorisé l’aménagement de l’appartement où Brunetti vit depuis des années avec Paola et leurs enfants. Une tracasserie administrative, pense-t-il d’abord... jusqu’à ce que Rossi meure quelques mois plus tard dans des circonstances suspectes. De fil en aiguille, Brunetti découvre derrière les petits arrangements de l’administration vénitienne un monde où se croisent corruption, usure et trafic de drogue…
Je n’ai pas tardé cette fois-ci à replonger dans les enquêtes du commissaire Brunetti! Pour une raison assez anecdotique d’ailleurs, puisque je me suis retrouvé dans un train avec pour seule lecture ma liseuse, ayant oublié d’emporter d’autres livres. Mais c’est avec un réel plaisir que j’ai retrouvé, une fois encore, tous les invariants de la série: les déambulations dans Venise, les repas en famille, les conversations avec Paola, l’efficacité un peu mystérieuse de la signorina Elettra, l’insupportable Patta, ici singulièrement ébranlé par une sordide affaire de drogue impliquant son fils, les livres que lit Brunetti, et cette manière qu’a Donna Leon de faire surgir, derrière une enquête policière, tout un tableau de la société vénitienne.
J’y ai retrouvé surtout ce qui me paraît de plus en plus en constituer le véritable sujet, au delà du crime lui-même, dans les accommodements d’une société avec ses propres règles. Le titre est à cet égard parfaitement choisi. Dans cette Venise de Donna Leon, mieux vaut avoir en effet des amis haut placés! L’administration peut se montrer impitoyable pour celui qui n’a personne à appeler, tandis qu’un coup de téléphone, une connaissance, un nom de famille suffisent parfois à faire disparaître les difficultés. Et le roman a l’intelligence de ne pas placer Brunetti complètement à l’extérieur de ce système. Confronté à la possible illégalité de son propre appartement, lui aussi se demande d’abord quelle relation pourrait lui venir en aide.
Ce neuvième épisode est aussi marqué par le fléau de la drogue, qui a frappé durement la société italienne et renforcé l’emprise du banditisme. Brunetti se trouve notamment confronté à la mort de Marco Landi, un jeune étudiant victime d’une overdose. Dans le même temps, Roberto, le fils du vice-questeur Patta, est arrêté pour une affaire de drogue. Deux jeunes gens, le même monde, mais pas les mêmes conséquences. Les protections familiales et sociales n’ont évidemment rien d’équivalent. La drogue permet ainsi à Donna Leon de rendre particulièrement visible ce que raconte tout le roman, l’inégalité devant la loi, jusque dans les situations où des vies sont en jeu.
Elle permet aussi de mesurer le chemin parcouru par Brunetti. Lui et Paola regardent cette jeunesse depuis l’autre rive. À propos de l’overdose de Marco Landi, Paola remarque combien ils ont eu de la chance d’être jeunes à leur époque. Au-delà de toute nostalgie, Guido et Paola sentent combien quelque chose s’est défait entre leur jeunesse et celle de leurs enfants. Les révoltes, les libertés nouvelles, les expériences auxquelles leur génération avait pu associer sa jeunesse ont laissé place à un univers beaucoup moins innocent, où la drogue est devenue un commerce parfaitement organisé, intégré à tous les autres trafics et capable de toucher leurs propres enfants.
Brunetti me paraît ainsi plus éloigné que jamais de ses illusions de jeunesse. Il ne croit plus vraiment que la loi suffise à produire la justice, ni même que son travail puisse réparer ce qu’il découvre. Il sait trop bien désormais comment fonctionnent les protections, les compromissions et les intérêts. Ce qui ne signifie pas qu’il soit devenu cynique, et c’est aussi ce qui contribue à rendre le personnage si attachant. Toute sa force tient précisément dans cet écart entre une lucidité de plus en plus sombre et son refus obstiné de considérer l’injustice comme normale.
C’est peut-être pour cela que je prends de plus en plus de plaisir à cette série, après des premiers volumes que j’avais appréciés, mais qui m’avaient parfois semblé un peu caricaturaux. Les intrigues policières en constituent l’armature, mais l’essentiel est ailleurs, dans la lente évolution d’un personnage qui continue à marcher dans Venise, à lire, à dîner avec sa famille et à faire son travail alors même qu’il comprend chaque fois un peu mieux combien le monde qui l’entoure est éloigné de celui auquel il avait voulu croire. Heureusement, il y a Paola, ses enfants, la lecture des classiques grecs, quelques verres de vin blanc ou de spritz savourés sans excès, et les consolations très terrestres de la cuisine vénitienne. Face au désenchantement, Brunetti conserve ainsi quelques fidélités modestes mais essentielles. C’est peu, peut-être; c’est pourtant assez pour préserver, au milieu de tout ce qui l’assombrit, le goût de la vie.
Les Enquêtes du Commissaire Brunetti:
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