PLATON: Ion

Published by Cléanthe on

Rhapsode, c’est-à-dire récitant et interprète professionnel des poèmes, Ion revient d’Épidaure auréolé de succès. Il vient d’y remporter le premier prix et ne doute guère de son talent. Sa spécialité, c’est Homère. Personne, assure-t-il, ne sait mieux que lui parler du grand poète. Voilà précisément le genre d’homme que Socrate aime rencontrer: quelqu’un qui sait. Ou du moins qui croit savoir. Quelques questions du philosophe suffiront cependant pour que cette assurance commence à vaciller…

Ion est l’un des plus courts dialogues de Platon et l’un de ceux qui abordent le plus directement la question de la poésie. Mais son sujet n’est peut-être pas exactement celui que l’on croit. Car Socrate ne demande pas d’abord si Homère est un grand poète. Il cherche plutôt à savoir ce que signifie comprendre Homère. Ion récite ses vers, les commente, émeut son public et se trouve lui-même transporté lorsqu’il déclame les passages les plus pathétiques. Mais quelle sorte de connaissance possède-t-il exactement ?

C’est ici que commence le piège socratique. Si Ion possède véritablement un art, une technè, qui lui permet de juger la poésie, pourquoi ne sait-il parler avec la même aisance des autres poètes? Pourquoi Homère seul éveille-t-il son intelligence tandis que les autres le laissent presque indifférent? Une compétence véritable devrait pouvoir rendre raison de son objet et ne pas dépendre ainsi d’un seul auteur. Socrate propose alors une autre explication, beaucoup plus flatteuse en apparence: Ion ne parle pas d’Homère en vertu d’un savoir, mais parce qu’il est inspiré.

Platon introduit à ce moment une belle image dans le dialogue. Comme un aimant attire un anneau de fer qui peut à son tour en attirer un autre, la puissance divine passe de la Muse au poète, du poète au rhapsode, puis du rhapsode aux spectateurs. La poésie devient une sorte de courant qui traverse les êtres. Le rhapsode pleure lorsqu’il récite une scène douloureuse; son public pleure avec lui. Quelque chose circule entre eux, qui ne relève ni de la démonstration ni du raisonnement. Le compliment est pourtant redoutable. En accordant à Ion l’inspiration, Socrate lui retire précisément ce dont il était si fier: la connaissance. Ion peut admirablement transmettre Homère sans être capable d’expliquer rationnellement ce qu’il transmet. Et lorsque Socrate l’interroge sur les nombreux savoirs dont parlent les poèmes homériques (médecine, conduite des chars, navigation ou guerre), chaque domaine semble réclamer son véritable spécialiste plutôt que le rhapsode. Peu à peu, celui qui prétendait tout savoir d’Homère ne sait plus très bien ce qu’il sait lui-même.

C’est sans doute ce qui rend ce petit dialogue si amusant. Socrate ne cesse de paraître admirer Ion tout en démontant méthodiquement ses prétentions. Et Ion, suffisamment vaniteux pour tomber dans chacun des pièges qui lui sont tendus, conserve jusqu’au bout quelque chose de sympathique. Il aime sincèrement Homère; simplement, il confond cet amour et le talent avec lequel il le communique avec une compétence universelle.

Cette méfiance à l’égard de la poésie trouvera son expression la plus radicale chez Platon au livre X de La République. Platon y dévalorise la poésie mimétique en la présentant comme une imitation éloignée de la vérité: le poète ne possède pas le savoir de ce qu’il représente, mais n’en produit qu’une apparence capable de séduire son auditoire. Plus grave encore, la poésie s’adresse à la part irrationnelle de l’âme, nourrit les émotions et risque ainsi de troubler l’ordre que la philosophie cherche à établir. C’est pourquoi les poètes imitateurs se voient finalement refuser une place dans la cité idéale, à moins qu’ils ne puissent démontrer l’utilité morale de leur art. Cependant, un autre dialogue, Phèdre, permet de nuancer ce que Ion semble d’abord affirmer sur la poésie. Dans Ion, l’inspiration apparaît surtout comme ce qui distingue le poète (et le rhapsode) de celui qui possède un véritable savoir. Ils sont saisis par une force qui les dépasse, sans être capables d’en rendre raison. Mais dans le Phèdre, Platon accorde à cette «folie» inspirée une valeur beaucoup plus positive. La possession divine n’y est plus seulement l’envers du savoir rationnel: elle peut devenir une forme privilégiée d’accès au vrai. La poésie inspirée par les Muses appartient ainsi aux formes de mania divine que Socrate célèbre.

Il serait donc trop simple de faire de Platon un ennemi de la poésie. Ce qu’il met en cause dans Ion, comme plus tard dans La République, c’est moins sa puissance que la prétention du poète ou de son interprète à posséder un savoir qu’ils ne peuvent véritablement justifier. Le poète peut être inspiré, le rhapsode peut transmettre cette inspiration, le public peut en être bouleversé: rien de tout cela ne suffit pourtant à faire de l’un ou de l’autre un philosophe. Entre la critique sévère de La République et l’éloge de la mania dans le Phèdre se dessine ainsi toute l’ambivalence du rapport de Platon à la poésie fascination pour une parole capable de nous transporter, méfiance envers elle dès qu’elle prétend tenir lieu de connaissance.

Catégories : Esssais (Philosophie)

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