Donna LEON: Noblesse oblige (Brunetti 07)

Published by Cléanthe on

A Col di Cugnan, à une heure au nord de Venise, un fermier met au jour des ossements humains. Très vite, l’affaire réveille une disparition ancienne: celle de Roberto Lorenzoni, héritier d’une grande famille aristocratique, enlevé et tué par ses ravisseurs. Deux ans plus tôt, l’enquête s’était enlisée; elle reprend désormais sous le regard attentif du commissaire Brunetti, contraint d’entrer dans un monde où les façades sont lisses, les salons feutrés — et les silences plus éloquents que les aveux. Derrière la promesse d’une enquête policière classique, Noblesse oblige installe d’emblée une atmosphère lourde, presque immobile, où le passé et les codes d’une société qui cherche à préserver les apparences semble continuer d’agir en secret.

Quoi de mieux, entre deux Krasznahorkai, dont la lecture occupe en ce moment l’essentiel de mes journées, qu’un petit Brunetti, surtout quand il s’agit d’un bon Brunetti, comme ce Noblesse oblige? Bien sûr, les éléments récurrents qui font le sel de la série sont au rendez-vous: une Venise à la fois somptueuse et traversée de réseaux d’influence, un Brunetti plus introspectif que jamais, et tout un petit monde familier qui donne chair au commissariat, de la secrétaire aussi jolie que futée, précieuse par son intelligence pratique, au vice-questeur Patta, trop soucieux d’apparences et d’équilibres politiques. Mais de roman en roman, je trouve que la série s’étoffe, s’approfondit. Dans Noblesse oblige, Donna Leon parvient ainsi à installer une enquête peut-être plus intérieure encore que les précédentes: à partir de la découverte d’un corps qui rouvre une vieille affaire aristocratique, Brunetti avance dans une Venise feutrée où les secrets sociaux comptent autant que les preuves, et où l’on découvre davantage l’homme derrière le commissaire — ses liens familiaux, son frère, ses inquiétudes diffuses quant au bien-être de Paola. L’arrière-plan historique — celui d’une Europe encore traversée par les secousses de l’effondrement de l’URSS et par des trafics inquiétants liés aux matières nucléaires — ajoute une tonalité plus sombre au roman: l’enquête policière devient alors le révélateur d’un monde en mutation, où les anciennes noblesses comme les nouvelles menaces géopolitiques obligent Brunetti à douter, moins de la culpabilité des individus que de la stabilité morale du monde qui l’entoure.

Heureusement, entre deux convocations absurdes, quelques silences pesants et les contorsions diplomatiques d’un Patta plus préoccupé par sa cravate que par la vérité, il reste à Brunetti un refuge inusable: la lecture de Cicéron, et avec lui une idée claire du devoir, une phrase bien tournée, ou simplement un peu de hauteur morale pour survivre à la comédie administrative et aux malheurs du monde. Tandis que les aristocrates cultivent leurs secrets et que les trafiquants profitent des désordres de l’Europe post-soviétique, Brunetti, lui, en bon vénitien, continue de croire qu’un bon paragraphe latin, comme un bon repas arrosé d’un bon vin, peut encore remettre un peu d’ordre dans le chaos du monde. Une manière élégante — et presque souriante — de résister à la grisaille morale et au désenchantement lucide dont se nourrissent les enquêtes de Brunetti.

« Il prit alors son exemplaire de Cicéron et, dans l’épître Le Bonheur, tomba sur le passage où il est question des devoirs et de la répartition des biens moraux. « Le premier est la capacité de distinguer le vrai du faux, lut-il, et de comprendre la relation entre un phénomène et un autre, et les causes et les conséquences de chacun. Le deuxième est la capacité de restreindre ses passions. Et le troisième est de se comporter en faisant preuve de considération et de compréhension dans nos relations avec les autres. »

(Donna Leon, Noblesse oblige (A Nobel Radiance, 1997), traduit de l’anglais par William Olivier Desmond, Points)

Un billet publié à l’occasion du challenge Un Hiver polar proposé par Alexandra du blog Je lis, je blogue


Les Enquêtes du Commissaire Brunetti:

  1. Mort à la Fenice
  2. Mort en terre étrangère
  3. Un Vénitien anonyme
  4. Le prix de la chair
  5. Entre deux eaux
  6. Péchés mortels

3 commentaires

eimelle · 26 février 2026 à 9 h 03 min

J’aime beaucoup cette série, toujours un plaisir de retrouver Venise!

    Cléanthe · 26 février 2026 à 10 h 27 min

    Je trouve que le niveau de la série progresse de livre en livre. Du coup, il faut que je me retienne, pour ne pas tous les dévorer d’un coup.

Alexandra · 26 février 2026 à 10 h 43 min

Si je n’avais pas déjà tant de séries en cours, je pense que je craquerais !

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