Ed McBain: On suicide (87ème District, 15)

Une jeune femme est debout sur la corniche d’un immeuble, plusieurs étages au-dessus du vide. Dans la rue, les passants s’arrêtent, lèvent la tête, attendent. Steve Carella, lui, avance lentement vers elle, tentant de trouver les mots capables de la ramener du côté des vivants. Mais à Isola, les drames ne restent jamais longtemps isolés. Bientôt, d’autres morts surviennent (un couple retrouvé sans vie, des suicides qui semblent trop parfaits pour être vrais) et le 87e District comprend qu’il y a peut-être derrière ces gestes désespérés une mécanique plus trouble…
J’entame avec ce roman le troisième tome de l’édition complète du 87e district chez Omnibus, cette somme monumentale qui rassemble l’œuvre entière de McBain. J’ai déjà dit de nombreuses fois tout mon intérêt pour cette série, dans laquelle Ed McBain construit non seulement le portrait d’une mégalopole (une sorte de Comédie humaine à hauteur de vue de policiers) et fixe le modèle de bien des récits policiers contemporains. Du coup, lire la saga dans l’ordre, c’est voir se construire quelque chose de rare dans la littérature policière: une véritable chronique urbaine, où la ville — Isola, qui ressemble à New York comme une sœur — est aussi un personnage, et où les enquêteurs vieillissent, s’usent, s’attachent les uns aux autres avec la familiarité un peu rude des gens qui partagent le même métier ingrat.
S’il n’est peut-être pas le meilleur roman de la série, en tout cas pas celui que j’ai préféré (il faut dire que les deux précédents – Le dément à lunettes et avant lui Mourir pour mourir faisaient grimper à des sommets!), On suicide se montre cependant caractéristique de ce que McBain sait faire mieux que personne partir d’une image forte — cette femme sur sa corniche, ce face-à-face silencieux, lorsqu’elle finit par sauter, se refermant entre Carella et le vide — et laisser l’intrigue se déployer avec une économie de moyens remarquable. Pas d’effets, pas de coups de théâtre gratuits. L’enquête avance comme une enquête réelle avance, par accumulation de petits faits, par recoupements, par l’obstination tranquille de gens qui font leur travail. Ce réalisme procédural, McBain l’a en partie inventé, et on mesure en le lisant à quel point il a façonné tout ce qui a suivi, des séries télévisées aux romans contemporains.
Mais ce qui rend McBain irrésistible, c’est l’humour. Un humour discret, jamais appuyé, qui affleure dans une réplique, dans une observation de Carella sur le genre policier lui-même, dans la façon dont les personnages parlent entre eux avec le mélange de sécheresse et d’affection propre aux gens qui se côtoient depuis trop longtemps. Il y a chez McBain une lucidité souriante sur son propre genre qui n’appartient qu’à lui, et qui fait que ses romans, lus soixante ans après leur parution, n’ont pas pris une ride.
« Carella ne lisait jamais de romans policiers : il les trouvait ennuyeux ; de plus, il était depuis trop longtemps dans la police et il savait que les mots « moyens », « mobile », « occasion » ne signifient strictement rien quand on contemple un cadavre. Il avait mené des ribambelles d’enquêtes au cours desquelles il n’avait pas découvert le moindre mobile au coupable. Prenez un homme qui flanque sa femme à l’eau sous prétexte de lui apprendre à nager : vous aurez beau le cuisiner jusqu’à extinction de voix réciproque, il soutiendra mordicus qu’il aime sa femme depuis les bancs de la maternelle. Bref, cet homme n’avait pas l’ombre d’un mobile pour tuer sa femme. Quant aux moyens par lesquels un meurtre est perpétré, ils sont toujours très évidents, et Carella n’arrivait pas à comprendre comment quiconque, en dehors d’un détective de cinéma aux prises avec des meurtres exotiques et ésotériques impliquant des poisons rares et indécelables fabriqués par une tribu de Pygmées, pouvait éprouver de véritables difficultés à déterminer la cause de la mort. Quand on tombe sur un type qui a reçu une balle en plein front, on se dit généralement qu’il a été tué par une arme à feu. »
Ed McBAIN, On suicide (Like love, 1962), Omnibus (volume 3)
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