Pierre ADRIAN : Le Grand Tour. Voyage hédoniste en Italie (tome 1, Nord-Ouest)

Published by Cléanthe on

Piémont, Lombardie, Ligurie, Val d’Aoste, Trentin-Haut-Adige… Pierre Adrian ouvre une nouvelle série publiée par les Guides Michelin en ressuscitant l’esprit du Grand Tour du XVIIIe siècle — ce voyage initiatique que la jeunesse cultivée d’Europe s’offrait à travers l’Allemagne, la Suisse, les Alpes pour s’achever en Italie. Dans ce Grand Tour, qui n’est ni tout à fait un guide au sens habituel du terme, ni tout à fait un récit de voyage classique, Pierre Adrian, invité parmi les rédacteurs du guide Michelin, arpente le Nord-Ouest de l’Italie, nous livre des éclairages culturels, littéraires, et nous donne quelques bonnes adresses: Turin et ses cafés historiques; Milan et sa cathédrale qui n’en finit pas de monter vers le ciel; Côme et ses villas au bord du lac… Au milieu de ces pages gourmandes (d’art, de littérature, de bonne chère, d’impressions), une question, pour nous, demeure: que reste-t-il du Grand Tour? Que nous apprend encore cette vieille idée qu’un voyage en Italie est une éducation?

Je poursuis mon petit périple littéraire italien entamé avec le beau livre d’Alexis Rautureau sur les vins. Après les vignes, les routes. Après les cépages, les paysages, l’art, les cafés, les impressions d’une Italie riche de mille beautés. L’idée éditoriale mérite qu’on s’y arrête, car elle est à la fois simple et lumineuse. Les Guides Michelin confient à des écrivains le soin de réinventer la formule du Grand Tour pour le lecteur d’aujourd’hui. Chaque volume est confié à un auteur différent, ce qui garantit d’emblée que la série ne sera pas uniforme. Deux volumes sont parus sur l’Italie, d’autres sont annoncés pour l’automne sur l’Italie encore, puis sur d’autres pays et d’autres routes. C’est une belle initiative éditoriale, et je me prends à espérer qu’elle sera à la hauteur de ses ambitions dans la durée. J’ai retrouvé en tout cas, dans ce premier volume, l’esprit des regrettés guides Autrement qui m’ont souvent accompagnés il y a 2 ou 3 décennies déjà. Ces compagnons me manqueront un peu moins désormais. Et cela, déjà, est une belle réussite.

Avant même que le voyage commence, le texte d’introduction — Souvenirs d’une colline. Un automne à Superga — donne la mesure de ce guide pas commun. Superga, c’est la basilique perchée sur sa colline qui veille sur Turin, tache blanche sur le ciel que l’on aperçoit encore longtemps après avoir quitté la ville par le train. Adrian en fait le point de départ d’une méditation sur ce que signifie vivre au pied des belles choses — cette obligation de lever les yeux qui est l’une des leçons que l’Italie dispense à qui sait la recevoir. De là, il convoque Pavese et Fenoglio, les deux grandes voix du Piémont littéraire. Dans le Piémont, il y a une métaphysique de la colline.

Il y a aussi La femme du dimanche, Turin vue par le cinéma. Et il y a le drame : le 4 mai 1949, l’avion qui ramenait le Grande Torino s’est écrasé sur la colline de Superga, tuant les dix-huit joueurs de l’équipe la plus aimée d’Italie. Adrian fait tenir tout cela en quelques pages denses et lumineuses, sans jamais forcer l’effet, faisant dialoguer les strates d’un lieu — le sublime et le quotidien, la littérature et le sport, la beauté et le deuil — comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Pour ce premier tome, le choix de Pierre Adrian est heureux. Il écrit bien, vraiment bien, avec une précision sensuelle et une culture qui porte son lecteur.

Ce premier tome couvre le Nord-Ouest, qui n’est pas la partie de l’Italie la plus immédiatement séduisante pour un voyageur pressé de rejoindre au plus vite Venise, Rome ou Florence — ce malheur d’une Italie réduite à trois noms! Bien sûr, ces villes sont des splendeurs, et elles trouveront leur place méritée dans les volumes suivants de la collection (j’attends pour ma part avec impatience le volume à paraitre à l’automne oû il sera question de Naples!). Mais il faut apprendre aussi à s’attarder à Turin, ville souvent négligée et pourtant extraordinaire, sur les routes de la Ligurie de l’arrière-pays, sur les petites villes du Piémont où la cuisine et le vin semblent être la principale religion, à Milan même que tout lecteur assidu de Stendhal n’aura pas eu la légèreté de négliger. Il faut savoir séjourner quelques temps à Gênes, Pavie, Lodi, Vigevano, pousser jusqu’à Brescia puis jusqu’à la rive lombarde du lac de Garde.

L’hédonisme du titre n’est pas une posture: c’est une philosophie du voyage qui assume de mettre le plaisir (de la table, des yeux, de la lecture) au centre de l’expérience. En cela, le livre est profondément fidèle à l’esprit du XVIIIe siècle qu’il revendique, où l’on ne voyageait pas seulement pour cocher des sites, mais pour se former, se nourrir, s’étonner. Pour toutes ces raisons, j’attends avec impatience les volumes à venir sur d’autres territoires, avec d’autres voix. J’ai déjà le tome 2, dont je parlerai d’ici peu.

Catégories : Non classé

0 commentaire

Laisser un commentaire

Emplacement de l’avatar

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.