Christian PERRISSIN et Christian DURIEUX: Geisha, ou le jeu du shamisen (BD – 2 tomes)

Japon, 1912. Setsuko Tsuda a 8 ans quand elle quitte son village avec ses parents pour rejoindre la grande ville côtière. Son père est un ancien samouraï qui noie dans l’alcool la disparition des samouraï au début de l’ère Meiji. Sa mère, ancienne servante de ce guerrier déchu, rumine sa frustration face à un homme qui n’a pas pu lui offrir la vie qu’il semblait lui promettre. Au début, la vie de la famille retrouve une certaine prospérité, jusqu’à ce que le père perde sa jambe dans un accident de tramway. Vendue à une maison de geisha réputée, la fillette va pouvoir aider sa famille et se voir ouvrir la possibilité d’une vie meilleure. Car dans le Japon traditionnel finissant, être vendue à une okija de premier rang est encore considéré comme un privilège : entre servitude et liberté, la fillette au visage disgracieux et à l’allure sauvage va devenir avec les années l’une des grandes virtuoses du shamisen, la guitare à trois cordes. Mais dans un Japon en profonde mutation sociale, y-t-il encore une place pour le monde si particulier des geisha où le raffinement artistique le plus poussé côtoie la prostitution ?

J’avais envie de dessin en noir et blanc ces derniers temps et mon libraire, jamais à cours de ressources quand je lui demande des conseils, m’a mis dans les mains ces deux beaux volumes que j’ai dévorés (dévorés ? Non, dégustés). Les deux auteurs, Christian Perrissin (au scénario) et Christian Durieux (au dessin), sont l’un français, l’autre belge. Ils signent cette belle plongée graphique dans l’univers culturel et artistique d’un Japon entre deux âges. « Chaque case est comme un tableau », m’a dit mon libraire. Et c’est en effet une évocation très poétique qui porte cette histoire d’une vie de geisha dans un Japon dont les codes se transforment sous le jeu d’une modernisation rapide. Nourri à la fois du cinéma, de l’estampe (dont on s’amuse parfois à reconnaître quelques modèles célèbres), de la photographie (qui fait entrer le Japon moderne des ports et des quartiers à l’occidentale entre deux dessins de cerisiers en fleurs ou de villes traditionnelles couvertes de neige), du souvenir de dessins à la plume (j’ai beaucoup apprécié certains profils d’arbres ou ces taches d’encre figurant la présence sombre des feuillages) ou plus généralement encore de toute une fantasmagorie poétique et imaginaire qui constitue le fond graphique d’un pays qui est un univers en soi, le dessin porte avec efficacité cette histoire. Il est à lui seul une aventure, peut-être la plus intéressante de ce récit, même si la plongée presque naturaliste dans l’univers des geisha est l’autre aspect passionnant de l’histoire.

 

Iain PEARS: Le comité Tiziano

« Venise : ses canaux, ses ruelles, ses musées… et son Comité Tiziano chargé par le gouvernement de recenser et d’authentifier les œuvres de Titien. La vie serait belle et douce dans ce décor somptueux si l’un des membres du Comité n’avait pas été retrouvé assassiné dans les Giardinetti Reali, au beau milieu d’un parterre de lys. La séduisante Flavia di Stefano se rend à Venise où elle retrouve Jonathan Argyll, négociant en art. Nos deux complices vont tenter de percer le mystère du Comité qui s’épaissit à mesure que sont perpétrés de nouveaux crimes et que des tableaux de valeur disparaissent. » (4ème de couverture)

L’intrigue semblait alléchante : Venise, un crime commis dans le monde de l’art, Titien. Et c’est la grande déception de ce périple vénitien (et de ce début de mois anglais), commencé avec l’étourdissant L’île enchantée de Mendoza. Je lis au demeurant assez peu de romans policiers. Mais jamais la lecture n’en a été aussi ennuyeuse. J’ai trouvé cela trop classique, trop formel, un rien téléguidé. Le dénouement lui-même est aussi tiré par les cheveux que chez la très classique Agatha Christie, le charme d’Hercule Poirot en moins. Bref, je n’ai pas retrouvé l’humour, le charme, le suspense promis par la renommée de cette série qui se déroule dans le monde de l’art. Je n’y ai pas non plus retrouvé autre chose qu’une Venise artificielle, ou pour couverture de guides touristiques. Dommage : un coup d’œil jeté sur les autres titres m’avait bien donné envie de continuer. Mais la rencontre ne s’est pas faite.

Une fin en demi-teinte donc pour mon périple vénitien et pour commencer ce mois anglais. Mais d’autres belles lectures s’annoncent (dont un « petit » Wilkie Collins dont je parlerai bientôt).

 

Le mois anglais 2018

Je prends les choses un peu en cours (mes lectures m’ont retenu du côté de Venise ces temps-ci), mais comment rater un événement annuel comme le Mois anglais ? Pour ceux qui ne connaissent pas encore (comment est-ce possible ? La toile ne bruit-elle pas chaque mois de juin d’une intensité nouvelle ? Pour sûr, s’il existe quelque civilisation extra-terrestre avancée à plusieurs milliers d’années lumière de la Terre et que leurs savants ont l’idée de braquer leurs détecteurs ondulato-hyper-troniques vers nous, ils doivent se dire que quelque chose décidément se passe chaque année du côté de notre petite tribu terrienne). Pour ceux donc qui ne connaissent pas encore, le mois anglais, c’est un événement organisé chaque mois de juin et pour tous le mois par deux spécialistes es-britisheries : Lou et Chryssilda.

Bref, plein d’événements pour lire et se divertir. La liste des rendez-vous est ci-dessous. Have a good time !

– LC Jonathan Coe (idéalement Testament à l’anglaise) : 1er juin

– Album jeunesse avec le challenge Je lis aussi des albums de Sophie Hérisson : 2 juin

– Cuisine anglaise avec les Gourmandises de Syl : 3 juin

– Roman policier (choix libre) : 4 juin

– RDV SF / fantasy / surnaturel (roman ou BD avec fantômes, vampires, sorcières…), adulte ou jeunesse : 5 juin

– La région anglaise de votre choix à l’honneur: 6 juin

– Lecture en VO : 7 juin

– Recueil de nouvelles au choix : 8 juin

– Album jeunesse avec le challenge Je lis aussi des albums de Sophie Hérisson : 9 juin

– Cuisine anglaise avec les Gourmandises de Syl : 10 juin

– OU Bord de mer (roman, film, photos… n’importe où sur la côte anglaise) : 10 juin

– Journée victorienne (films, romans, écrits à l’époque ou se déroulant sur la période) : 11 juin

– Let’s meet Agatha – soit Agatha Frost (Peridale Café), Agatha Raisin ou Agatha Christie : 12 juin

– Rendez-vous au campus (campus novel, film, photoreportage oxbridgien…) : 13 juin

– Roman jeunesse : 14 juin

– Read-a-thon sur 3 jours : du vendredi 15 juin (00h01) au dimanche 17 juin (23h59)

– Album jeunesse avec le challenge Je lis aussi des albums de Sophie Hérisson : 16 juin

– OU Un roman de J.P. Delaney (La Fille d’avant…) : 16 juin

– Cuisine anglaise avec les Gourmandises de Syl : 17 juin

– Jane Austen (livre de l’auteur, adaptation TV, biopic, livre sur Jane Austen etc) : 18 juin

– OU Un vintage classic (début xxe aux 70’s) – Mitford, Waugh, Sackville West… : 18 juin

– Ghost story (livre/film/série ; Ghost tour si vous y avez participé) : 19 juin

– Anna Hope : 20 juin

– Ironie et humour anglais (roman ou nouvelle au choix) : 21 juin

– Susan Hill : 22 juin

– Album jeunesse avec le challenge Je lis aussi des albums de Sophie Hérisson : 23 juin

– Cuisine anglaise avec les Gourmandises de Syl : 24 juin

– Roman historique : 25 juin

– OU Un classique (XIXe ou avant) : 25 juin

– Kate Morton : 26 juin

– Hommage aux suffragettes : 27 juin

– Virginia Woolf (livre de l’auteur, adaptation TV, biopic, biographie) OU Cercle littéraire woolfien incluant Vita Sackville-West, E.M Forster, TS Eliot… :  28 juin

– Peter Ackroyd : 29 juin 

– Rois, reines, princes et princesses d Angleterre (ça va du livre historique au roman en passant par des reportages sur des châteaux royaux, votre collection d’assiettes royal family et vos avis sur les robes des mariages royaux depuis la superbe meringue so 80’s de lady Di) : 30 juin

TANIGUCHI Jiro: Venise

A la disparition de sa mère, un homme, un japonais découvre dans une boite en laque de vieilles photographies et des cartes postales peintes, des cartes qui lui parlent de sa mère et de son grand-père, qui fut peintre jadis à Venise. Pour tâcher d’en savoir plus, il décide de rejoindre la ville lagunaire. Un voyage à Venise commence, une déambulation dans la Sérénissime, qui est aussi une quête d’identité.

Le carnet de voyage de Jirô Taniguchi est le complément idéal de quiconque aime se promener dans Venise. Sous le prétexte de cette histoire d’un homme qui cherche à Venise des traces de son grand-père, c’est-à-dire au fond dans une certaine mesure de lui-même, le grand mangaka offre ce qu’il sait le mieux faire : le récit imagé d’une déambulation, présence fluide d’un homme parmi les lieux qu’il habite de sa nostalgie. C’était une manière déjà illustrée avec brio dans le (superbe) Homme qui marche ou dans Le gourmet solitaire. D ‘une autre façon encore dans Le Sommet des dieux.

Direction, cette fois-ci : Venise. Taniguchi, sans doute, est homme de défi : le superbe traitement des parois du Sommet des dieux (cet alignement étourdissant de petits traits figurant la matière minérale de la montagne), fait place à une figuration vaporeuse, à la fois aérienne et marine, que rend efficacement l’aquarelle. C’est une des difficultés de l’art du carnet de voyage – l’ouvrage a d’abord paru chez Vuitton dans la collection des Carnets de voyage : l’union d’un regard singulier, toujours singulier et d’une technique qui doit savoir aussi se laisser habiter par les lieux, modifier sous l’effet de ce qui est vécu, perçu. Cette Venise de manga est surprenante au début. Mais résout à sa manière le problème difficile de représenter une ville déjà représentée des millions de fois en intégrant justement le point de vue singulier, situé du narrateur : un touriste japonais, à la recherche de son passé. Le style du dessin, avec ses japonismes, est une belle illustration du regard que chacun pose sur les choses : regard disposé, structuré selon un univers mental, attention à des détails souvent minimes qui suffisent à composer un décor, personnel, intime, unique.

Et puis il y a aussi dans ce livre, tout ce que j’aime de Venise, ou plutôt ces Venises qui composent la ville, caléidoscope de lieux plus ou moins connus, de l’attroupement et de l’affolement des ruelles autour de San Marco au pré bordant la station de vaporetto de S.Elena, où on se retrouve le soir, le week-end pour des parties de foot improvisées, l’entrée massive de l’Arsenal soulignée par la présence presque fragile d’un pont de bois qui franchit la voie d’eau qui y mène, certains canaux passant entre deux lignes de palais comme un torrent apaisé au fond d’une gorge, cette présence marine de l’atmosphère qui donne à tout ce que le regard touche cet air si particulier, parfois un peu sableux, presque lavé.

Pier Maria PASINETTI: De Venise à Venise

« Annibale Tolota Pelz devait avoir, sauf erreur dans mes calculs, treize ans en 1926. C’était le benjamin de la famille. Il a toujours été aussi le plus vif et le plus volubile, tant lors de son jeune âge ici même à Venise qu’adulte plus tard dans d’autres villes d’Italie et du monde. Dernièrement on l’a revu quelquefois à Venise et l’autre soir, nous avons dîné ensemble ici, à Dorsoduro… »

A rebours de la Venise des masques et des gondoles, et de la légende littéraire d’une cité des enchantements, des dissimulations, des simulacres, il y a la Venise qu’on trouve quand on parcourt les Fondamente rectilignes de Cannaregio, qu’on se perd du côté de S.Elena, au delà des jardins de la Biennale, qu’on prend l’aperitivo sur les quais de la Giudecca,  : une Venise provinciale, populaire, avec ses petites histoires de voisinage, ses amitiés qui remontent souvent aux années de collège. Ouvrir De Venise à Venise (titre original : Dorsoduro), c’est plonger pour près de 400 pages dans cette autre Venise. Il y a en effet une ville à saisir par ceux qui l’habitent et l’écheveau des relations qu’ils entretiennent entre eux. C’est ce que réussit avec brio Pasinetti. Tout l’univers de ce grand roman est donné dès la première page : un personnage, puis un autre, dont l’auteur déroule le fil de l’histoire, passant régulièrement du passé des événements racontés (une plongée dans les années 1920) au présent de la narration (les années 80).

Au début, c’est parfois un peu difficile à lire. On se perd parfois entre tous ces personnages. Mais quelque chose finit par en émerger, comme de la surface vaporeuse qu’a peint Turner à Venise. Au centre de l’histoire, une maison, le palais Bialevski et l’amitié entre trois hommes : Edoardo Bialevki, modèle du vénitien cosmopolite, libéral, cultivé, le professeur Remigio Berg, professeur d’histoire, et Alvise Balmarin, un dentiste. Dans les années où le fascisme s’impose en Italie, tous les trois ont en commun la distance polie qu’ils maintiennent à l’égard de la nouvelle idéologie. Bialevski profite de la liberté que lui donne un passeport britannique pour aider un ancien responsable politique inquiété par le nouveau régime à quitter le pays. Balmarin, promis à une brillante carrière médicale, a abandonné ses ambitions de reconnaissance sociale sur les champs de bataille du premier conflit mondial : le métier de dentiste exercé dans un modeste cabinet vénitien est une façon pour lui de se consacrer désormais à l’essentiel – adoucir la douleur des gens – tout en se maintenant à l’écart des grands mouvements de l’histoire.

Oui, mais, comme on est à Venise, plus précisément à Dorsoduro, et que chaque sestier de Venise est un tout petit monde, chacun côtoie aussi d’autres gens, avec lesquels les relations remontent souvent à l’enfance : Silvio Tolotta Pelz, qui occupe avec sa famille l’étage noble du palais Bialevski, est tout entier au sentiment de son importance, nourri de ses relations avec les autorités fascistes et les prélats de l’Eglise ; Ezio et Marcello Sbordoni, les deux beaux-frères d’Alvise Balmarin, fascistes de la première heure, cultivent pour l’un une forme de snobisme esthète à la D’Annunzio, cédant plus tard à sa fascination pour les nazis rencontrés dans l’atmosphère d’un fond de brasserie bavaroise en dirigeant une revue ouvertement antisémite, pour l’autre la nostalgie du coup de poing.

Il y a aussi les jeunes adultes, les adolescents, les enfants, sur lesquels le narrateur, qui était alors le plus jeune du groupe, offre un regard mêlé d’admiration et de nostalgie : autour des deux familles en miroir que forment les Balmarin, avec leurs deux fils, Corrado et Osvaldo, et leur fille Giovanna, et les Tolotta Pelz, avec leurs deux filles et leur fils, dont on murmure depuis l’enfance qu’ils se marieront un jour ensemble, toute un galerie de personnages anime un récit d’où émerge la belle figure de Giovanna, qui capte tous les regards.

Difficile de résumer au-delà la matière si dense, si riche de ce roman, dont j’ai à peine ici effleuré la surface. On oppose parfois l’Histoire et les histoires. En faisant résonner ensemble, parfois les uns contre les autres, les destins individuels jusqu’à produire une polyphonie magistrale, Pasinetti montre que la vraie opposition serait plutôt entre ceux qui traitent l’Histoire comme du matériel humain en gros et le respect des destinées individuelles : « Assez ! Avec les souvenirs, enough is enough, je me le disais depuis des jours. Et je me disais aussi : peut-être devrait-on s’adonner à l’Histoire solennelle et générale, avec de larges tranches d’êtres humains amalgamés, pétris tous ensemble, et qui individuellement demeurent inexplorés, inexistants. Partir de l’idée que chaque individu constitue un univers, c’est comme vouloir mesurer l’infini. » Tout l’humanisme de l’auteur est finalement de ne pas avoir renoncé à se confronter à cet infini.

Eduardo MENDOZA: L’Île enchantée

« Rêver. Au fond, toute ma vie, je n’ai su faire que çà : rêver, songea Fabregas un matin de printemps, tandis qu’il se rasait et contemplait dans le miroir ses traits bouffis de sommeil apparemment sans rapport avec la réflexion lucide qui venait de lui traverser l’esprit. Il acheva sa toilette dont l’agréable routine ne parvenait pas à dissiper l’anxiété qui le tourmentait depuis plusieurs heures.». Au réveil d’une crise peut-être plus grave que d’habitude, Fabreguas, un industriel catalan, décide sur un coup de tête de tout plaquer et de partir en voyage. Un périple qui va le conduire, sans raison, jusqu’à Venise, la ville lagunaire qui menacerait bien de l’enliser…

Je commence, avec L’île enchantée, un cycle de textes et de récits vénitiens auquel j’ai consacré de belles heures de lecture depuis un peu plus d’un mois. Le prétexte d’un séjour à Venise, en avril, m’a donné envie pour une fois de déroger à la règle qui veut que je ne lise jamais de livre en rapport avec les lieux où je voyage. Mais j’avais envie de lire quelque chose sur Venise, de compléter, pour un fois, mon voyage par des histoires, des récits. Il faut dire que Venise a beaucoup fait écrire, d’une manière qui ne me convient pas toujours d’ailleurs, mais j’en reparlerai à propos du roman de Pasinetti, De Venise à Venise qui est la vraie belle découverte de ces dernières semaines.

Le roman de Mendoza cependant n’est pas mal non plus. Et comme cela fait déjà bien vingt ans que j’ai envie de lire cet auteur, je n’ai pas boudé mon plaisir. C’est le livre parfait que j’offrirais à quelqu’un qui rêve de quelque chose d’un peu différent, une lecture qui le ou la surprenne. Au croisement de la rêverie décadente sur une Venise enlisée, mortifère et de la représentations de la Cité des masques et des fantasmes – deux façons de considérer Venise qui ordinairement peinent à me convaincre, tellement j’ai de Venise une autre vision, plus concrète, plus populaire, plus provinciale aussi : celle d’une cité de quelques dizaines de milliers d’âmes qui s’arrangent pour vivre, le plus simplement possible, dans un lieu chargé d’histoire et envahi par des millions de touristes – Mendoza a produit un livre délirant, un livre fou – c’est la manière de l’auteur – qui à la fois assume et dépasse le mythe de Venise.

D’emblée, Mendoza nous prévient. Ainsi quand son héros débarque à Venise : « Pendant le trajet, Fabreguas contempla du vaporetto le spectacle de la ville étendue devant ses yeux. Les édifices majestueux lui semblaient à présent se dresser dans le seul but de le narguer. Un décor aussi fallacieux que mes chimères, pensa-t-il. » Ce n’est pas Venise que nous allons voir. Mais un mythe, un fantasme, un rêve, une chimère. A travers le personnage de Fabreguas, perdu dans une Venise dont il ne parvient plus à s’extraire, tombant vaguement amoureux d’une jeune femme mystérieuse, Maria Clara, qui à la fois s’offre à lui et se dérobe, Mendoza tisse des bouts d’histoire, des lieux plus ou moins fantastiques, des personnalités improbables et de tout cela fait un récit.

Il est difficile, pour cette raison, de raconter le roman de Mendoza. C’est une sorte de labyrinthe narratif dans lequel on prend plaisir à se perdre, selon une forme de résonance bien particulière avec la déambulation au hasard dans les ruelles de la ville que quiconque a fait le voyage de Venise connaît bien. Des lieux inventés (telles la chapelle avec ses fresques byzantines ou l’île de Ondi) côtoient des noms eux bien réels mais oubliés ou peu connus (le peintre Dolabella). Les histoires et bouts de légendes se multiplient, enchâssés dans le récit principal. Certaines font partie de l’histoire légendaire de Venise : la translation du corps de saint Marc depuis Alexandrie ramené dans de la viande de porc. D’autres sortent de l’imagination de l’auteur ou renvoient à d’autres histoires, d’autres livres : le miracle de saint François parlant à Ondi la langue des oiseaux, l’histoire de la tempête qui menaça d’engloutir Venise, l’histoire des reliques de saint Mamert portées par les eaux jusqu’au Midi, l’histoire de sainte Marine, sainte travestie entrée déguisée en homme dans un couvent de moines dont elle devint le prieur, l’histoire du palais de la famille de Maria Clara, l’histoire de l’anachorète saint Babile et de la baleine échouée sur son île, etc. Au milieu de tout cela, des fausses pistes : les restes de saint Mamert ne sont pas conservés à Venise. Des rencontres improbables. Des scènes rêvées : ainsi la délirante dispute des représentants de différentes églises chrétiennes ou l’aventure en bateau avec le gros homme et sa femme.

La progression du récit elle-même mérite l’attention. Je vous laisse découvrir sur quelle image délirante de Venise rebondissent les aventures de Fabreguas dans la cité lagunaire au début du deuxième chapitre. Avec le troisième et dernier chapitre, l’auteur nous plonge de plus en plus dans un rêve qui tourne régulièrement au cauchemar (le palais labyrinthique dont Fabreguas peine à sortir, les rendez-vous manqués avec Maria Clara, etc.). Au détour de plusieurs belles pages surgit une Venise onirique : ainsi cette très belle image de la brume qui a envahi Venise, coupant les passants à mi-corps.

Mendoza, auteur catalan, a surtout beaucoup écrit sur Barcelone. Je pense retenter l’expérience prochainement – car il s’agit d’une vraie expérience, une belle, une très belle expérience de lecture.

MOLIERE: George Dandin

Paysan fortuné, George Dandin a épousé la jeune et belle Angélique de Sotenville, fille d’un gentilhomme campagnard. C’est la condition des riches que de chercher à se procurer par la fortune ce que la naissance ne leur a pas donné. Pour quelque paquet d’argent, Dandin s’est donc offert un nom et une épouse… Mais Dandin est malheureux. Méprisé par sa femme, Angélique, qui se refuse à lui et entend jouir de la liberté d’être courtisée par un aristocrate libertin, méprisé aussi par ses beaux-parents qui ne pensent pas devoir aller jusqu’à admettre comme un des leurs cet homme dont la fortune les a pourtant tirés d’embarras, George Dandin est convaincu de pouvoir prouver les coquetteries de sa femme et ses rendez-vous galants…

Écrite dans l’urgence, pour satisfaire la commande royale, George Dandin doit beaucoup à la farce, dont elle garde l’inspiration, La Jalousie du Barbouillé, une des premières comédies conservées de Molière, du temps où celui-ci se produisait en Province. Est-ce la raison pour laquelle George Dandin est souvent négligé ? Ce n’est en tout cas pas l’une des comédies les plus connues de Molière, quoiqu’on y trouve développée avec talent la veine sombre du dramaturge. Pour cette seule raison, elle mériterait, pour qui s’intéresse aux limites de la comédie chez le grand auteur comique, d’être considérée à côté du Tartuffe, de L’Avare ou de Don Juan, exemples plus connus d’un œuvre qui sait teinter le rire d’éclats sinistres.

Il est vrai que George Dandin est ridicule. Exemple typique du parvenu, qui joue à contrefaire une condition que sa fortune ne lui rend pas plus familière, malgré tous ses efforts, George Dandin est cocu. Et les cocus font rire. Il croit que son argent peut tout lui procurer, mais n’a jamais assisté sans doute à une pièce de Molière : il saurait sinon que les bourgeois sont ridicules, qui croient pouvoir réduire l’amour à des questions d’intérêt et encager un être aussi rétif à l’enfermement qu’une femme jeune, jolie et coquette. Le ridicule des bourgeois face à la puissance d’aimer.

Oui, mais voilà, de quel amour parle-t-on ? Il ne semble pas que lors de la représentation, Louis XIV se soit beaucoup posé la question. Le roi goûta la farce. Il en fut tellement amusé qu’il vit, dit-on, la pièce trois fois. On peut se demander s’il n’entre pas quelque cruauté dans ce rire royal. Car si Dandin est ridicule, il est pathétique aussi. Point de barbon ici, en effet, songeant à séquestrer de délicieuses jeunes filles, comme dans L’Avare ou dans L’Ecole des femmes. Point d’amours de jeunes gens à opposer à la folie des pères. Mais de simples histoires libertines : celle d’Angélique et de Clitandre, relayée à l’office, par Claudine et Lubin, des amours de servante et de valet. Point non plus de folie dans laquelle le héros ridicule persévère : amené par trois fois à s’excuser d’avoir imaginé entre sa femme et le jeune bellâtre qu’est Clitandre des liens qu’il sait exister, George Dandin est conduit aux portes de la folie par la rouerie et le mépris d’autrui.

Au delà de la farce, dont il reprend la logique répétitive, George Dandin offre donc quelque chose de bien plus fort que cela. La farce est une mécanique, une mécanique du rire, assurément, et il est permis de rire à George Dandin – excusons la bonne humeur royale ! Mais je crois que sous le comique, Molière met à jour quelque chose de plus fort que cela, quelque chose qu’on pourrait appeler la mécanique des désirs inconciliables. Tout entier à son désir de posséder une épouse qui se refuse à lui, selon sa logique propre, celle du droit de propriété, George Dandin a les accents de sincérité de celui qui se trouve floué, manipulé, grugé. Face à lui, Angélique, exprime avec une vigueur rare dans la littérature de ce temps son droit à être elle-même, à jouir d’elle-même, et rejette un mariage pour laquelle on ne l’a pas consulté. M. et Mme de Sotenville, tout entiers à leur désir de sauver cette condition aristocratique que le manque de fortune met en péril, se réfugient dans une sorte de mépris de classe qui n’a peut-être pas d’autre moteur que la mauvaise conscience d’avoir dû pour ainsi dire vendre leur fille à un bon gros paysan pour sauver leur train de vie. Sous ces trois formes, le désir se manifeste, désir de vivre, d’aimer, de reconnaissance, mais qui ne trouvant jamais à s’isoler du désir d’autrui ne parvient à offrir l’émancipation qu’il semblait cependant promettre.

Exquises esquisses

 C’est un aspect passionnant de l’histoire de l’art, pour qui s’intéresse du moins à la genèse de l’oeuvre peinte, aux secrets d’atelier, à la spontanéité à l’origine de la peinture. Une belle exposition, visible à Dijon, au musée Magnin, jusqu’au 18 mars, invite à confronter esquisses peintes et tableaux finis. Une réflexion  sensible autour de la question de la première idée, de la limite entre fini et non finito, des évolutions aussi de la sensibilité ou de la matérialité de la peinture, à mesure que le geste, la touche s’emancipent du sujet, et que s’affirme son rapport avec les autres arts, poésie ou musique.

Le musée Magnin de Dijon est un de ces lieux peu connus où j’ai mes habitudes: un hôtel particulier, à deux pas du palais des ducs, une belle collection léguée à l’État par deux amateurs, les Magnin, à condition qu’elle soit conservée in situ. Cela donne ce lieu, au charme discret: une enfilade de pièces sur deux étages, enroulée autour d’une cour, où sont réunis plus que des tableaux – une sensibilité.

La bonne idée du musée est d’avoir profité de l’abondance des esquisses dans la collection Magnin pour proposer cette exposition. Le parcours se divise en trois parties: dans les pièces du rez-de-chaussee, une quinzaine d’esquisses sont rapprochées des oeuvres finales. Si aucune oeuvre majeure ne se trouve là, l’expérience esthétique reste passionnante. J’imagine d’ailleurs que ce peut être le lieu rêvé pour passer un moment avec des enfants, à jouer au jeu des différences, à repérer les évolutions de l’esquisse au tableau. C’est même un jeu passionnant pour les grands, qui invite le regard à passer du côté des contraintes multiples subies au cours de l’élaboration de l’oeuvre. Car l’esquisse peinte ne saurait être réduite à une version en miniature ou à un canevas de l’oeuvre finale. Rapprocher l’esquisse de l’oeuvre est une expérience esthétique à part entière, aux effets d’une grande variété. Parfois la spontanéité s’affirme, assagie dans le tableau final par les contraintes de la commande, les souhaits du commanditaire ou plus simplement encore la représentation académique des limites entre idée et réalisation, imagine-t-on. D’autres fois, au contraire, l’idée initiale, diluée dans l’esquisse, fait l’objet d’un recadrage qui en intensifie les effets. La dimension rhétorique de la peinture n’est jamais loin dans ce travail.

À l’étage, deux autres sections proposent d’admirer les autres pièces de la collection.

Le catalogue de l’exposition est précieux. Un premier article (Patrick Ramade: L’esquisse peinte: extension du domaine d’étude) est une introduction générale à la question de l’esquisse peinte.

Un deuxième article (Jérôme Montchal: « L’orthographe de l’art ») offre une plongée passionnante dans la formation académique proposée aux aspirants peintres du XIXème siècle, montrant le rôle joué par le dessin et par les concours d’esquisse. Au delà du mépris ou de l’indifférence qui pourrait faire négliger un ensemble de pratiques que les développements ultérieurs de l’histoire de la peinture inciteraient à rejeter comme « non modernes », il restitue les conditions d’existence, la sensibilité, les contraintes de formation ou de métier d’une peinture qui, à côté de la modernité picturale en train de naître, eut ses amateurs, son public, son raffinement. Il constitue surtout un passionnant développement à la vision d’un XIXème siècle complexe dans l’histoire de la sensibilité où, à la fois, se croisent et entrent en concurrence des esthétiques multiples et différentes.

Le troisième article (Rémi Cariel: Où s’arrête l’esquisse, où commence l’oeuvre), à travers une riche lecture de la littérature de la critique d’art au XIXème siecle, reproduit les évolutions et les débats qui ont conduit à une véritable « conversion du regard » au profit du non-fini, de l’esquisse, de ce que, dès la Renaissance, Baldassare Castiglione défendait sous le nom de sprezzatura et qu’on retrouve dans la manière de certaines tableaux de Titien ou de Rubens: un effacement de la limite entre le fini et l’esquissé, ou une combinaison des deux.

De cette histoire émergent les noms des peintres Delacroix ou Corot. Et des critiques: Diderot, Baudelaire, Edmont About (dans sa défense très fine de Delacroix) ou Maxime du Camp (auteur critique à l’égard de l’académisme chez lequel s’exprime cependant les plus vives réserves à l’égard du style esquissé). Un article qui complète là encore la visite efficacement.

Enfin, une série de notices est consacrée aux principales oeuvres de l’exposition.