Sigrid UNDSET: Madame Hjelde

Published by Cléanthe on

Dans la chaleur étouffante d’un été à Kristiania, l’actuelle Oslo, Uni Hjelde attend son prochain enfant. Les journées s’écoulent lentement, entre les promenades avec son petit Lasse, les soins à donner aux enfants et les travaux domestiques qu’elle partage avec Ingrid, la bonne de la maison. Autrefois, Uni rêvait de devenir artiste, de connaître les joies du théâtre, de vivre librement. Mais elle a épousé Kristian Hjelde, fondé une famille, et les années ont progressivement refermé sur elle le cercle des obligations quotidiennes. La jeune femme enthousiaste et ambitieuse est devenue Madame Hjelde, épouse et mère de famille. Une nouvelle grossesse, particulièrement éprouvante, achève de l’épuiser. Après son accouchement, son état physique et moral se dégrade au point qu’on l’envoie se reposer dans un chalet de montagne. Loin de son mari, de ses enfants et des contraintes domestiques, Uni retrouve peu à peu le goût de vivre. Et voici qu’une rencontre avec une ancienne connaissance vient réveiller des désirs qu’elle croyait depuis longtemps oubliés. Mais peut-on recommencer sa vie lorsqu’on a déjà engagé celle des autres dans la sienne ?

Sigrid Undset, prix Nobel de littérature en 1928, est surtout connue pour ses grands romans historiques consacrés à la Norvège médiévale, notamment la trilogie Kristin Lavransdatter. On oublie parfois qu’avant de se tourner vers le Moyen Âge, elle avait consacré plusieurs romans et nouvelles à la société norvégienne contemporaine, et particulièrement à la condition féminine – – un oubli réparé depuis quelques années grâce au beau travail des éditions Cambourakis. Madame Hjelde, publié en 1917 dans le recueil Splinten av troldspeilet, appartient à cette première période de son oeuvre. Le récit prolonge d’ailleurs une nouvelle publiée en 1908, L’Âge heureux, dans laquelle nous découvrions Uni Hirsch, jeune fille aspirant à une carrière artistique. Je n’ai pas lu ce premier texte, je n’ai découvert qu’au moment de rédiger ce billet que ce livre que je garde aussi dans ma bibliothèque (comme tous ceux publiés ces dernières années par les éditions Cambourakis, après être tombé sous le charme de Printemps) en constituait le premier volet. Il est intéressant en tout cas de constater qu’Undset a choisi de retrouver son héroïne quelques années plus tard, après son mariage, comme pour observer ce que la vie avait fait de ses ambitions de jeunesse. Une manière assez cruelle de reprendre une histoire en mesurant ce que la vie aura fait finalement de nos espérances!

Car Madame Hjelde est d’abord un récit sur le mariage et l’usure des sentiments. Uni n’est pas une femme maltraitée par un mari particulièrement odieux. Kristian n’est pas un monstre. Il est simplement un homme de son temps, assez peu préoccupé, semble-t-il, de comprendre ce que son épouse peut éprouver. Ou plutôt qui le voit, mais ne sait pas le dire. Les obligations familiales ont progressivement absorbé l’existence d’Uni jusqu’à ne plus lui laisser d’espace véritablement personnel. Le mariage, qui devait être l’accomplissement de l’amour, s’est transformé en une organisation domestique où chacun occupe la place que lui assignent les conventions sociales.

Mais ce qui frappe surtout, c’est que cette existence qui l’étouffe est aussi celle à laquelle Uni demeure profondément attachée. Elle aime ses enfants. Et ce serait réduire singulièrement la portée du récit que d’y voir seulement la dénonciation d’une condition féminine aliénante. La maternité, chez Undset, n’est pas simplement une servitude dont il faudrait se libérer. Elle constitue aussi une expérience affective essentielle, qui donne un sens à la vie de son personnage. C’est là toute la difficulté de sa situation: ce qui l’étouffe est aussi ce qu’elle aime.

En lisant Madame Hjelde, j’ai plusieurs fois songé à Une maison de poupée d’Henrik Ibsen, publiée près de quarante ans auparavant. Le rapprochement me semble assez éclairant. Chez Ibsen comme chez Undset, l’enfermement conjugal ne résulte pas nécessairement de la brutalité d’un mari. Torvald Helmer, l’époux de Nora, dans le drame d’Ibsen, n’est pas davantage un monstre, au sens où pourrait l’être un personnage de mélodrame. Il aime sa femme, à sa façon, tout en étant incapable de la considérer comme une personne véritablement autonome. De même, chez Undset, les rapports conjugaux sont marqués par une incompréhension profonde, entretenue par les habitudes, les rôles sociaux et l’organisation même de la vie domestique. Ce n’est pas tant la méchanceté des hommes qui est ici en cause qu’une conception du mariage dans laquelle la femme finit par perdre jusqu’au sentiment de sa propre identité.

Mais la comparaison devient plus intéressante encore lorsqu’on considère le dénouement des deux œuvres (attention, spoiler: passez au paragraphe suivant si vous ne voulez voir divulguée la fin!). On se souvient de la fin célèbre de la pièce d’Ibsen: Nora quitte son mari et ses enfants. La porte qui se referme derrière elle marque une rupture radicale avec l’ordre conjugal. Elle ne sait pas ce qu’elle va devenir, mais elle a compris qu’il lui fallait partir pour découvrir qui elle était. Chez Undset, au contraire, Uni finit par rentrer dans le rang. La perspective d’une autre existence s’est ouverte devant elle, mais elle y renonce. Là où Nora choisit l’inconnu, Uni revient à une vie qu’elle connaît trop bien. Je dois dire que cette fin m’a laissé assez perplexe. Faut-il y voir une résignation, une défaite de l’émancipation féminine? Ou au contraire une forme de lucidité, la reconnaissance de ce que nos choix nous engagent au-delà de nos désirs immédiat ? La romancière semble se garder d’apporter une réponse simple. On pourrait lui reprocher de ramener finalement son héroïne à cette condition conjugale dont elle a pourtant si bien montré les limites. Mais on peut aussi considérer qu’elle refuse les facilités d’une libération romanesque qui ferait disparaître, comme par enchantement, toutes les contradictions de l’existence. Uni ne cesse pas d’aimer ses enfants parce qu’elle aspire à une autre vie. Et rien ne garantit qu’un nouvel amour lui apporterait le bonheur qu’elle n’a pas trouvé dans le mariage. Entre la liberté et la responsabilité, Undset ne semble pas vouloir choisir. Et cela m’a surpris, je dois le dire. Mais peut-être cette différence tient-elle aussi à la forme des deux œuvres. Ibsen construit un drame qui trouve son accomplissement dans un geste définitif: le départ de Nora. Undset, romancière du quotidien, s’intéresse davantage à la continuité des existences, à ce qui demeure après les crises et les désirs de rupture. Une porte peut se refermer avec fracas au théâtre. Dans la vie, il faut souvent continuer à habiter la même maison. Cette moindre radicalité n’est donc pas nécessairement une faiblesse du récit. Elle pourrait même en constituer l’une des vérités les plus dérangeantes, à savoir que nous ne sommes pas toujours capables, ni même désireux, de tirer toutes les conséquences de ce que nous avons compris de notre propre existence.

Il y a pourtant dans Madame Hjelde autre chose que cette exploration assez sombre de la condition conjugale. J’ai été particulièrement sensible aux évocations de la nature, à ces petites phrases courtes, poétiques, qui viennent régulièrement interrompre le cours du récit. Undset possède un véritable talent pour suggérer en quelques notations la lumière, l’air, les variations d’un paysage. Ces descriptions introduisent dans la narration une respiration, une ouverture sur un monde qui échappe aux contraintes de la vie domestique. À la pesanteur des journées passées dans la maison répond la liberté des espaces naturels, particulièrement lorsque Uni séjourne à la montagne.

Ce contraste contribue beaucoup, me semble-t-il, au charme de l’écriture d’Undset. Il y a chez elle une attention aux détails les plus ordinaires de l’existence, aux gestes et aux préoccupations domestiques, qui l’inscrit dans la grande tradition du réalisme psychologique européen. Mais cette précision réaliste est régulièrement traversée de notations plus légères, presque impressionnistes, où la perception du monde extérieur prend le pas sur l’analyse des sentiments. Quelques phrases suffisent alors pour faire surgir une atmosphère, une émotion, un instant de bonheur. J’ai aimé cette manière de laisser entrer la poésie dans un récit qui pourrait, par son sujet même, devenir assez pesant, et dont la poésie justement constitue peut-être la vraie liberté.


2 commentaires

Ingannmic · 6 novembre 2026 à 7 h 59 min

J’ai lu plusieurs titres d’affilée de l’auteure lors de mes années lycée, mais je n’en ai guère gardé de souvenirs.. il faudrait que je la relise, ne serait-ce que pour apprécier cette écriture qui t’a charmé..

Nathalie · 6 novembre 2026 à 8 h 34 min

Je n’ai jamais rien lu d’elle. En fait je me rends compte que je confonds avec Siri Hustvedt, oui je sais, aucun rapport, mais les noms… bon je te remercie vivement pour ton paragraphe d’introduction qui m’aide à y voir clair. Je vais y regarder de plus près.

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