Philip ROTH: La Bête qui meurt
Lorsque David Kepesh, professeur de littérature sexagénaire, croise dans son séminaire une étudiante cubaine d’une beauté renversante, il croit d’abord revivre une aventure de plus. Depuis des années, il a fait de la séduction un véritable art de vivre: les jeunes femmes passent dans son appartement new-yorkais comme d’autres collectionnent les œuvres d’art, sans promesse d’avenir ni illusion sentimentale. Mais Consuela Castillo n’est pas une conquête comme les autres. Peu à peu, l’homme qui se vantait de ne jamais s’attacher découvre la jalousie, la peur de vieillir, l’obsession de perdre celle qu’il aime. Des années plus tard, alors qu’il attend son appel téléphonique, il entreprend de raconter cette histoire à un mystérieux interlocuteur. Dans cette longue conversation, où les fanfaronnades masquent mal les blessures, la voix de David Kepesh une derniere fois s’élève…
Avec La Bête qui meurt, Philip Roth livre le roman le plus débridé que j’aie lu de lui jusqu’à présent. Il faut dire que je n’ai pas encore ouvert ni Portnoy, ni Le théâtre de Sabbath. Il me reste donc sans doute encore à découvrir en matière de debordement rothien! Reste que dans ce roman tout est poussé à son point d’incandescence: le désir, la provocation, la parole, l’autoportrait. Kepesh parle sans retenue de ses aventures sexuelles, théorise son libertinage, justifie son mode de vie avec une intelligence et une virtuosité qui séduisent autant qu’elles agacent. On rit souvent; mais on est plus souvent encore mal à l’aise.
Car Kepesh est un personnage profondément antipathique. Bien davantage encore que dans Professeur de désir, où ses échecs successifs pouvaient attirer encore une forme de compassion du lecteur, David Kepesh apparaît comme un obsédé sexuel, un narcissique, un goujat persuadé que son intelligence excuse tout, ou peut trouver réponse à tout. Père indigne, il abandonne son fils encore enfant pour poursuivre une existence vouée au plaisir. Son absence presque totale d’empathie frappe à plusieurs reprises. Il parle des autres comme d’accessoires de sa propre existence, incapable de percevoir réellement ce qu’ils éprouvent.
Et pourtant, Roth est trop grand romancier pour se contenter d’une telle caricature. Toute la subtilité du livre consiste au contraire à faire entendre cette voix brillante et un brin odieuse, tout en laissant apparaître, en creux, ce qu’elle cherche désespérément à cacher. Kepesh expédie en quelques phrases tout ce qui pourrait le rendre ridicule ou coupable. Il minimise sa lâcheté lorsqu’il refuse de se rendre à la réception organisée par Consuela après l’obtention de son diplôme. Il évoque à peine les années de dépression et d’obsession qui suivent leur rupture. Mais le lecteur comprend précisément, dans ces silences, combien cet homme prétendument libre dépend du désir qu’il a pu éprouver pour la jeune femme. Cette tension entre le discours et ce qu’il révèle malgré lui est l’une des plus belles réussites du roman. Kepesh se présente comme un homme souverain; Roth finit de dessiner le portrait d’un homme prisonnier de son propre désir.
Kepesh cependant appartient à la génération de la révolution sexuelle. Roth replace constamment cette libération dans l’histoire longue des États-Unis, opposant les conquêtes des années 1960 à ce que Kepesh appelle à un moment la « dictature anhistorique de l’intolérance »: le vieux fond puritain de la société américaine. Derrière les aventures sexuelles du professeur se joue donc une autre révolution, culturelle et politique, dont les effets continuent de travailler l’Amérique contemporaine. Et qui font de David Kepesh, même traité ironiquement, un porte parole distancié de l’auteur.
Car cette liberté est aussi celle de l’écrivain. Entre Le Professeur de désir et La Bête qui meurt, Roth réécrit sans scrupule le passé de David Kepesh. Cela pourra en gêner certains. La trilogie de David Kepesh n’est pas une saga, ni un roman à épisodes. Au contraire, un fils apparaît, les circonstances de certaines ruptures changent, la biographie du personnage se transforme. Loin d’être une maladresse, cette incohérence est révélatrice de la manière de travailler de l’ecrivain. Roth utilise ses personnages comme de véritables laboratoires d’expériences. La continuité romanesque importe moins que l’exploration d’une hypothèse nouvelle sur le désir, la masculinité, la vieillesse. Avant des détails biographiques, David Kepesh est l’homme débordé par ses désirs, par son corps. En sacrifiant la cohérence factuelle, Roth atteint une vérité psychologique plus profonde.
Comme souvent chez Roth, la littérature dialogue avec la littérature. Les Frères Karamazov planent sur ce père qui sacrifie son fils à ses passions. Thomas Mann n’est jamais loin. Kafka revient plus discrètement, notamment dans une espiègle lettre au père où Roth réussit le tour de force de se glisser dans la peau d’un personnage écrivant à un père qui est pourtant de sa propre génération. Quant au titre, il emprunte un vers de Yeats, rappelant d’emblée que derrière la célébration du désir se profile la certitude de la mort.
Car c’est bien d’Éros et de Thanatos dont il est finalement question. La disparition de George, l’ami de Kepesh, fait brutalement entrer la mort dans un univers jusqu’alors dominé par la jouissance. Puis vient le retour inattendu de Consuela, des années après leur séparation. Le corps (et notamment ses seins, fil directeur, leitmotiv de la trilogie!) qui fascinait autrefois par sa perfection, est désormais menacé par la maladie. Face à cette épreuve, Kepesh cesse enfin de fanfaronner. Sans renoncer au désir (Roth n’abandonne jamais l’ambiguïté de son personnage), il découvre une forme de sollicitude qu’on ne lui connaissait pas. L’homme qui ne savait regarder les femmes que comme des objets de désir semble, pour la première fois, les voir comme des êtres vulnérables. Ce léger déplacement du regard, presque imperceptible, suffit à bouleverser la fin du roman.
La Bête qui meurt est donc sans doute l’un des romans les plus dérangeants de Philip Roth. Parce qu’il met en scène un narrateur dont on réprouve presque tout, mais dont la parole, d’une intelligence et d’une vitalité extraordinaires, nous entraîne malgré nous. Parce qu’il parle de sexualité sans détour, mais surtout de ce que le vieillissement fait au désir. Parce qu’il rappelle enfin que les plus belles histoires d’amour ne sont peut-être pas celles que l’on réussit à vivre, mais celles que l’on comprend trop tard. Avec La Bête qui meurt, j’achève la trilogie de David Kepesh, après Le Sein et Le Professeur de désir. Trois romans très différents, parfois contradictoires jusque, comme je l’ai dit, dans la biographie de leur héros, mais qui composent ensemble une fascinante exploration des métamorphoses du désir masculin, de la jeunesse à la vieillesse. C’était aussi mon quatrième Philip Roth du mois de juin, avec L’Orgie de Prague. À ce rythme-là, je finirais par voir surgir Nathan Zuckerman ou David Kepesh entre deux rayonnages de ma bibliothèque… Il est temps de laisser Roth se reposer quelques semaines. Moi aussi, d’ailleurs. Les vacances approchent, et d’autres horizons littéraires m’attendent.
« Le plus joli conte de fées de l’enfance, c’est que tout se produit à son heure. Les grands-parents disparaissent longtemps avant les parents, et ceux-ci longtemps avant leurs enfants. Avec un peu de chance, ça se passe comme ça, les gens vieillissent et meurent en respectant l’ordre chronologique, si bien que pour leur enterrement, on se console en se disant qu’ils ont eu une longue vie. L’idée n’atténue guère la monstruosité de l’anéantissement, mais cest bien l’astuce à laquelle nous avons recours pour sauvegarder lillusion métronomique, et tenir en échec la torture du temps. ‘Untel a eu une longue vie.’ Seulement Consuela n’a pas de chance, et elle est assise à côté de moi, frappée d’une condamnation à mort, tandis que les réjouissances qui vont durer toute la nuit se déroulent sur l’écran, hystérie infantile en quantité industrielle, désir d’embrasser cet avenir ouvert, d’une manière interdite aux adultes parvenus à maturité, qui ont appris à leur grand chagrin les limites de leur avenir. En cette nuit de folie, personne ne l’a, plus qu’elle, appris à ses dépens. »
Philip Roth, La Bête qui meurt (The dying animal, 2001), trad. Josée Kamoun.
Le cycle David Kepesh
Le Sein (1972)
Professeur de désir (1977)
La Bête qui meurt (2001)
0 commentaire