Philip ROTH: L’orgie de Prague

Published by Cléanthe on

En 1976, Nathan Zuckerman accepte une mission singulière: se rendre à Prague, alors sous joug soviétique, pour récupérer les manuscrits inédits d’un écrivain yiddish mort. Ces textes sont retenus par Olga, l’ex-femme d’un dissident en exil, artiste déclassée par le régime, qui refuse de les céder par vengeance. À peine arrivé en Tchécoslovaquie, Zuckerman découvre un monde où les écrivains vivent sous surveillance permanente, privés de publication, de travail et parfois même d’existence sociale. Au fil d’une soirée arrosée, de conversations clandestines et de rencontres avec des artistes réduits au silence, sa quête des manuscrits se transforme en plongée dans le quotidien d’une culture étouffée par le pouvoir. Entre provocations sexuelles, méfiance généralisée et interventions de la police politique, il comprend peu à peu que la littérature représente ici bien davantage qu’un simple objet esthétique…

En 1985, Philip Roth publie L’Orgie de Prague comme un post-scriptum à sa trilogie initiale réunie la même année sous le titre de Zuckerman enchaîné. Si l’œuvre de Philip Roth se nourrit de doubles, Nathan Zuckerman reste sans doute le double préféré de l’écrivain, en tout cas celui qui hante littéralement son œuvre. Zuckerman reviendra dans encore 5 romans, dont la magistrale Trilogie américaine. Mais en 1985, L’Orgie de Prague marque la fin de quelque chose. C’est à la fois une comédie noire, une élégie pour une Europe ensevelie, et l’un des textes de Roth où celui-ci va sans doute le plus loin sur ce que signifie être écrivain.

On pourrait s’étonner de cette longue nouvelle, ajoutée par Roth à la suite de sa trilogie Zuckerman, qui en plus déplace l’écrivain dans un autre pays, un autre continent, on pourrait même dire un autre monde, de l’autre côté du Rideau de fer, dans cette Europe centrale cependant d’où sont originaires les aieux de Roth, et le lieu de la Shoah – ce lieu si proche donc, et en même temps si éloigné de ces écrivains juifs (l’auteur et son personnage) nés au États-Unis, qui n’ont.connu la barbarie nazie que de loin et dont la langue maternelle n’est pas le yiddish, mais l’anglais. Pour un personnage, double fictionnel de l’écrivain Philip Roth, passant la trilogie qui lui est consacrée à se débattre avec son identité juive, cette découverte d’un ailleurs qui est aussi dans une certaine mesure un retour aux origines ne pouvait être que signifiante. D’autant qu’en 1971, Roth lui-même a fait le voyage de Prague. Il y rencontre Kundera et les écrivains dissidents, se rend plusieurs années de suite en Tchécoslovaquie, avant d’être déclaré indésirable par le régime en 1975. C’est le debut d’une période importante dans la vie de Philip Roth, qui s’ouvre au monde. Il s’engage en faveur des écrivains dissidents de cette Europe qu’on appelait alors de l’Est. Il se fait éditeur et devient, chez Penguins, directeur d’une collection qui fera connaître ces écrivains en Occident. Revenant sur son experience, plus de dix ans plus tard, par l’instrument de la fiction, Roth en tire non pas un témoignage, mais une comédie noire où la police rédige des rapports médiocres, où la débauche et la surveillance s’entrelacent, où le désir et le politique partagent le même lit. Kafka relu par Feydeau — ou l’inverse!

Au carrefour de l’oeuvre et de la vie de Roth, L’Orgie de Prague s’offre ainsi d’abord comme une péroraison au sens rhétorique du terme: ce moment où, après avoir tout dit, on revient à l’essentiel. Les trois romans précédents du cycle enfonçaient Zuckerman dans ses obsessions personnelles: le regard de son père, les dégâts causés par le succès, la douleur physique, les femmes. Ici, pour la première fois, il ouvre les yeux sur autre chose que lui-même. Il laisse de la place à ses interlocuteurs, il écoute. Cette évolution du personnage n’est pas anodine. C’est le signe que Roth, arrivé à la conclusion du cycle, a besoin d’un miroir extérieur pour mesurer ce que son héros est vraiment. Et l’annonce déjà de ce que sera le rôle du personnage-écrivain dans les grands romans de la maturité de Roth.

Le texte se présente en outre formellement comme un extrait des carnets de Zuckerman, moins un roman donc qu’une sorte de compte-rendu d’expédition. Un compte-rendu en 3 Actes (New-York puis 2 jours à Prague), qui s’achève d’ailleurs par une sorte de dialogue théâtral et une sortie de scène – parce que dans la Tchécoslovaquie de la domination soviétique, on ne s’en va pas de soi-même, on est reconduit avec suffisance et mépris… et une pointe d’antisémitisme, toujours tenace. Ce choix narratif astucieux permet à Philip Roth, lui, le grand écrivain réaliste, chantre ironique du souffle de liberté americain, de se confronter à une tout autre réalité sociale, à un espace politique où domine la censure, la surveillance, mais où la libido continue à trouver sa place, puisque, comme le dit l’une des interlocutrice pragoises de Zuckerman:

« Se faire baiser, c’est la seule liberté qui nous reste dans ce pays. Baiser et être baisé est la dernière chose qu’ils ne peuvent empêcher »

Le compte-rendu rabelaisien est une distanciation narquoise permettant de traiter l’absurde comme du banal, de consigner le grotesque comme du sérieux. C’est, dès la forme, une leçon de résistance ironique.

Au centre du roman se trouve une mission impossible: récupérer des manuscrits en yiddish que Zuckerman ne peut pas lire. Ces pages d’un génie inconnu et mort, prisonnières d’une femme rancunière dans une ville verrouillée par la censure, constituent le vrai sujet du livre: la littérature comme objet du désir, confisquée, inaccessible, peut-être détruite – sujet jamesien, s’il en est! Derrière la farce, c’est donc une élégie: le deuil d’une culture yiddish anéantie par la Shoah, d’une Europe centrale deux fois engloutie, qui donne au texte ses plus belles pages.

Les figures tutélaires ne sont jamais loin. Kafka, dont l’ombre plane sur toute la ville. Tchékhov, évoqué à travers Eva Kalinova, grande actrice pragoise jadis irremplaçable dans les rôles de Nina, Irina ou Macha, et désormais suspecte aux yeux du régime pour avoir incarné des personnages juifs. James enfin, dont la méthode (l’enquête confiée, la mission à accomplir, le retournement final – moteur d’une des plus belles des nouvelles d’Henry James: Les papiers d’Aspern) structure le récit comme un conte jamesien.

Ce qui tient tout cela ensemble, c’est l’humour. Il empêche la solennité, déjoue le pathos, permet au texte d’approcher du plus sombre sans y sombrer. C’est peut-être la grande leçon formelle de ce petit livre: qu’on peut écrire sur la censure, la Shoah, l’exil et la perte, sans perdre le sens du comique. Et que cette résistance-là — modeste, tenace, impure — est peut-être ce qui définit le mieux la littérature.

« Là où la culture littéraire est tenue en otage, l’art de la narration s’épanouit oralement. A Prague, les histoires ne sont pas simplement des histoires; c’est ce qu’ils ont à la place de la vie. Ici, ils sont devenus leurs histoires puisqu’on ne leur a pas permis de devenir quoi que ce soit d’autre. Raconter des histoires, c’est la forme qu’a prise leur résistance à l’oppression contre tous les pouvoirs établis. »

Philip ROTH, L’Orgie de Prague (The Prague Orgy, 1985), traduction Jean-Pierre Carasso et Henri Robillot revue par Philippe Jaworski, Gallimard.


Le cycle Nathan Zuckerman

L’Écrivain fantôme (1979)

Zuckerman délivré (1981)

La leçon d’anatomie (1983)

L’Orgie de Prague (1985)

La Contrevie (1986)

Pastorale américaine (1997)

J’ai épousé un communiste (1998)

La Tache (2000)

Exit le fantôme (2007)


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