Yves RAVEY: Pas dupe

Published by Cléanthe on

Le coupé sport a quitté la route avant de franchir la glissière de sécurité puis de finir dans un ravin. À l’intérieur, Tippi, passablement alcoolisée, est morte. Réveillé au petit matin par le coup de téléphone de la police, Salvatore Meyer, son mari, a bondi sur le lieu du drame. Il y a là aussi Kowalzki, l’amant de la jeune femme. Et un inspecteur de police, Costa Martin Lopez, dont les questions paraissent presque routinières. Pourtant, très vite, quelque chose cloche. Salvatore comprend que l’enquête ne portera pas seulement sur les circonstances de l’accident. Derrière les silences embarrassés, les regards échangés et les détails apparemment insignifiants, chacun semble cacher une part de vérité. Qui sait quoi? Qui manipule qui? Et surtout, qui sera réellement dupe dans cette affaire ?

Longtemps, Yves Ravey a représenté pour moi, parmi les écrivains publiés aux Éditions de Minuit, une sorte de régional de l’étape. Yves Ravey a enseigné pendant de nombreuses années dans un collège de ma région. Je le croisais parfois en librairie, je l’ai entendu présenter certains de ses textes lors de rencontres littéraires. Sa présence faisait presque partie du paysage culturel local, comme une silhouette familière que l’on aperçoit régulièrement sans jamais vraiment la connaître. Pourtant, pendant longtemps, je n’avais encore rien lu de lui. Il a fallu attendre Enlèvement avec rançon, découvert il y a maintenant presque 15 ans, pour que quelque chose se déclenche réellement. Je me souviens très bien de l’impression laissée par cette lecture: un roman à la fois sec, rapide, tendu, avançant sans effets inutiles mais avec une efficacité presque implacable. J’y trouvais cette manière très particulière qu’a Yves Ravey de faire naître l’inquiétude à partir de situations banales, de dialogues ordinaires, de personnages qui semblent toujours cacher quelque chose derrière leurs silences. Ce fut une véritable découverte. Depuis, je continue à explorer son oeuvre, pas à pas, petit à petit. Avec toujours le même enthousiasme.

Chaque retour à ses livres produit chez moi le même effet, celui de retrouver une voix immédiatement reconnaissable, un univers fait de faux-semblants, de tensions larvées et de petites catastrophes humaines prêtes à surgir au détour d’une phrase. Pas dupe relève justement de cette esthétique, conçue patiemment, par Yves Ravey, de livre en livre, une esthétique faite de phrases tendues, portée par une narration sèche, animée d’une violence sourde. Chez lui, en effet, tout semble avancer à bas bruit. Les personnages parlent peu, cachent beaucoup, et le récit paraît toujours construit autour d’un secret déjà en train de pourrir sous la surface. On pense souvent au roman noir, dont l’écrivain reprend malicieusement l’univers, les intrigues, même si son art du non-dit porte plus loin je crois, ainsi que son talent à faire s’agiter au fond de l’esprit de son lecteur tout un imaginaire, souvent stéréotypé, qui est le produit d’une culture visuelle faite de bouts de films, de séries.

A partir de cette esthétique, Yves Ravey produit de livre en livre une série de variations romanesques. Ainsi, dans Pas dupe, il joue avec un imaginaire de série B américaine. Le roman semble se dérouler dans une Californie fantasmée, presque artificielle, faite de routes poussiéreuses, de garages, de casses automobiles et de pavillons où l’on épie ses voisins derrière les rideaux de la cuisine. Tout y paraît extraordinairement visuel. J’ai lu le livre comme une succession de plans de cinéma: une voiture sortie de la route au fond d’un ravin, un inspecteur obstiné évoquant parfois un Colombo fatigué, une voisine observant silencieusement le quotidien de ses voisins depuis sa fenêtre, des échanges apparemment anodins qui prennent peu à peu une coloration inquiétante. L’auteur joue avec les stéréotypes du polar américain tout en les vidant de leur spectaculaire habituel. Le suspense ne repose d’ailleurs pas vraiment sur l’identité du coupable (le lecteur comprend assez vite ce qui a pu se produire), mais sur le lent déplacement psychologique qui s’opère entre les personnages, sur les hésitations, les silences du narrateur, où les perceptions obliques semées l’air de rien dans un texte dont on gagne à relire les premières pages, sitôt le livre achevé.

C’est là toute la force du roman. Sous les dehors presque modestes d’un fait divers banal, Ravey construit une mécanique d’une précision remarquable. Le livre se lit d’une traite, porté justement par cette écriture sèche et rapide, mais laisse derrière lui une impression de malaise diffus. Il y a parfois quelque chose de comique dans cette noirceur: la manière dont Salvatore Meyer tente de rester calme face aux questions de l’inspecteur, les faux-semblants maladroits, les petites stratégies de dissimulation qui deviennent presque grotesques à force d’être transparentes. Tout le roman repose ainsi sur un jeu de dupes permanent où chacun semble vouloir manipuler l’autre sans jamais totalement y parvenir. Car c’est cela qui rend les livres d’Yves Ravey si singuliers. Derrière leur apparente simplicité, ils donnent le sentiment d’être construits comme des pièges très subtils (le titre n’est-il pas lui-même une sorte de règle du jeu à lire à un double niveau, celui de l’action-narration et celui de la lecture elle-même, une sorte de « mentir-vrai »?). Car si le lecteur pense avancer d’abord dans un polar minimaliste, presque dépouillé, il comprend bien vite que l’essentiel, un peu comme dans les vrais-faux romans policiers de Dürrenmatt, se joue ailleurs: dans les non-dits, dans les décalages, dans cette façon singulière qu’a Yves Ravey de transformer la banalité quotidienne en territoire d’inquiétude et de sonder, en cousant patiemment des bouts de cinéma ou de littérature, le mystère intérieur des êtres.

« Costa est resté devant le véhicule accidenté, mains dans les poches. Il a eu cette remarque, que ça devait produire chez moi un drôle d’effet. J’ai tourné longuement autour de l’épave. Penché devant un enjoliveur de roue, miraculeusement préservé, j’ai scruté mon visage déformé, la ligne d’horizon en arrière-plan, et la flèche de la grue se découpant dans le ciel, au-dessus de la casse automobile. Costa ne me quittait pas des yeux. Il répétait, comme s’il se parlait à lui-même, que ce n’était pas chose facile à encaisser. »

Yves RAVEY, Pas dupe (2019), chapitre 12, Editions de Minuit


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