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E.M.FORSTER: Avec vue sur l’Arno

http://p7.storage.canalblog.com/73/14/186162/78662177_o.jpgA Florence, Lucy Honeychurch a fait la rencontre de George, un jeune homme attentionné et franc, mais d’un autre milieu, élevé dans le culte de la vérité par son père, le vieux Mr.Emerson, un ancien journaliste socialiste. La franchise des deux Emerson trouble profondément Lucy. Dans la proximité d’une pension pour touristes anglais, un chassé-croisé sentimental se met en place, sans qu’elle le perçoive bien – jusqu’au jour où, à la faveur d’une promenade sur les hauteurs de Florence, George ose lui donner un baiser. Chaperonnée par Charlotte, une vieille fille puritaine et désargentée, qui se pique d’un respect scrupuleux des convenances, Lucy fuit à Rome. Quand nous la retrouvons, en Angleterre, elle est fiancée à Cecil Vyse, un jeune homme distingué et raffiné, qui se pique d’art et de culture, avec lequel elle s’est liée à la faveur de son séjour romain. Mais l’arrivée prochaine du vieil Emerson, dans un villa qu’on vient de mettre en location, près de chez elle, ne va pas manquer de bouleverser le bel ordre dont se contentait la jeune fille dans sa retraite bourgeoise…

Sur un thème classique depuis au moins Jane Austen (une jeune fille de la bonne société, ou plus exactement du demi-monde, aspire à se réaliser dans l’amour, sans voir que l’amour lui tend les bras, sous les traits d’un beau jeune homme qu’elle croit haïr), thème dont le cinéma hollywoodien a depuis tiré le motif éculé de la comédie du mariage, E.M.Forster a réussi un petit bijou de littérature humoristique et en même temps un texte d’une belle clairvoyance sur le nécessité, à l’aube du XXème siècle et au sortir de la longue et pesante période victorienne, d’une mutation des vieilles barrières sociales, sur l’aspiration des jeunes filles à la liberté et la possibilité d’une égalité de l’homme et de la femme dans le mariage.

C’est un texte franchement désopilant, qui sait atteindre ces sommets d’humour dont seules Jane Austen ou Elisabeth von Arnim sont capables. La petite société britannique, croquée par Forster dans la première partie du roman, qui se délecte des charmes vénéneux d’une Italie solaire, fascinante et inquiétante, son Bedecker sous le bras, en quoi elle voit un sésame du bon goût, vaut pour elle seule la lecture. Mais le ton de Forster n’est pas qu’à la moquerie. Le pasteur Eager, pasteur des résidents permanent à Florence, campe un individu hautain, méprisant envers « les touristes Cook » comme envers les Italiens. Sous le regard clairvoyant de Forster, la naissance du tourisme de masse accompagne un bouleversement profond de la société britannique. C’est le destin de Lucy d’incarner cette mutation.

Dans une société puritaine où tout est détour, la rencontre de George et de son père fait paraître un nouvel idéal : « […] il lui avait découvert la sainteté d’un désir direct » – se libérer des barrières que le souci du qu’en dira-t-on dresse entre Lucy et son désir d’une émancipation, voilà le nouvel idéal, un idéal que son milieu ne permet pas, malgré la bienveillance familiale, à cause d’un souci trop grand des convenances. Dans sa volonté de maintenir étanche la séparation des classes, le puritanisme, héritier d’une idéologie inégalitaire qui se cache sous une éthique du bon goût, a dressé une barrière entre l’homme et la vie : « voici qu’à la fin surgissait devant le regard de Lucy le portrait achevé d’un monde sans joie ni amour, où la jeunesse se ruait à sa perte en attendant les assagissements – pauvre monde honteux de soi que ses précautions et ses garde-fous protégeaient peut-être du mal sans lui procurer aucun bien à en juger d’après l’état des personnes d’expérience. ». Dans un moment de grande lucidité, Lucy perçoit, aux côtés d’un cocher italien qui la conduit, sans qu’elle le sache, vers George, le seul homme vraiment bon de cette histoire, la possibilité d’une réconciliation avec le monde : « Aux côtés de cet homme du peuple le monde était direct et beau. Pour la première fois elle ressentit l’influence du printemps. ». Ce qui se joue donc, au travers des personnages si sympathiques de Lucy, femme aspirant à la liberté dans une société où la liberté des femmes paraît inconvenante ou ridicule, et de George, homme franc et direct, qui ne cherche pas à dissimuler son trouble, ni ses moments de faiblesse, c’est le devenir d’une société démocratique, débarrassée des vieilles barrières. L’amour est l’instrument de la vérité. On ne pouvait pas illustrer plus joliment cette sentence que ne le fait E.M.Forster dans son roman.

Lu dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine

 

Mois anglais

Thomas HARDY: Les Forestiers

Les forestiersDans le petit village forestier de Little Hintock, dans le Wessex, cette région imaginaire du sud de l’Angleterre où Thomas Hardy situe l’action de la plupart de ses romans, Melbury, un marchand de bois enrichi, a tout fait pour donner à sa fille une éducation qui la rende digne de la meilleure société. Pourtant, ses relations, ses amitiés le lient aux hommes de ce village, avec lesquels il partage un mode de vie simple proche de la nature, rythmé par le retour des saisons et le travail du bois. A l’un d’entre eux, Giles Winterborne, il a promis intérieurement la main de sa fille, en échange d’une dette personnelle qu’il aurait contractée auprès du vieux Wintorne, aujourd’hui décédé. Quand Grace Melbury rentre au village, il semble que tout soit arrangé pour penser au mariage des deux jeunes gens. Mais est-ce un destin pour une jeune fille instruite d’épouser un homme comme Giles Winterborne et n’est-il point normal que ses désirs la portent vers d’autres horizons que ceux du village forestier ? La présence du beau Dr Edred Fitzpiers, installé depuis peu au village, va bientôt donner un tour nouveau à la question…

De Thomas Hardy, je ne connaissais jusqu’alors que le nom de quelques uns de ses romans, et l’adaptation de Tess d’Urberville que Roman Polanski a faite il y a un moment déjà. Mais je n’avais jamais rien lu de lui. Je ne sais pas si tous ses livres ont cette force, cette violence, cette densité d’écriture, mais pour une première lecture de cet auteur, c’est une belle et grande découverte. Quel livre noir, et pourtant frais en même temps ! Il y a place pour tout dans ce roman. D’un côté des descriptions poétiques d’une nature omniprésente, un village charmant égrenant ses cottages entre forêts et vergers. Dans un vallon, non loin de là, un château de la Renaissance donne à ce paysage sa touche pittoresque. Grace est une jeune femme délicate et élégante, qui se prend d’amitié pour la belle et fière châtelaine, Mrs Charmond, et rêve de courir le monde avec elle, de collectionner les impressions de voyage. En même temps, c’est une jeune fille de la campagne, qui sait s’amuser aussi des fêtes et traditions villageoises, notamment ce soir de la saint Jean où les jeunes filles se rendent en groupe dans la forêt afin d’y entrevoir par magie qui sera leur mari pour la vie– prétexte en fait pour les garçons du village de se poster en embuscade et d’essayer d’attraper celle qu’ils convoitent. Et puis, un peu plus loin, le roman devient soudain beaucoup plus noir. Après les joies de la jeunesse, la prison du désir mal assorti, les malheurs du mariage.

Pour ce talent à plonger de l’autre côté du décor que son roman semblait d’abord ne pas avoir d’autre ambition que de bâtir pour son lecteur, Thomas Hardy est à ranger, selon moi, parmi les tous premiers écrivains du XIXème siècle anglais, aux côtés de l’immense George Eliot (à quand un challenge George Eliot au fait?) – auteurs habiles à conter les dessous d’une société victorienne, dont ils savent peindre aussi les joies et les désirs. C’est que, du point de vue narratif, Les Forestiers est une habile mécanique. Je ne sais si le procédé plaira à tous, et j’imagine certains lecteurs surpris (déçus?) par le tour pris par les événements racontés. Car les 170 premières pages de ce roman sont un leurre : un leurre l’image du village paisible de Little Hintock, sortie des représentations des gens simples qui l’habitent, Melbury, Giles Winterborne ; un leurre le rêve d’un mariage rustique entre Giles Winterborne et Grace Malbury ; un leurre les rêves de voyages au loin de Grace en compagnie de Mrs Charmond ; un leurre encore le désir inquiétant, mystérieux qui pousse Edred et Grace l’un vers l’autre. Bien sûr, les signes du fiasco qui se prépare sont déjà là, égrainés avec art par Thomas Hardy. Fitzpiers est un médecin féru de science, de poésie et de métaphysique allemande, qui rêve de grandes choses, d’une carrière à la hauteur de ses ambitions, de son goût de l’absolu, mais ne sait sur quoi fixer son attention et papillonne. Dans ses promenades, il se donne l’image d’un héros romantique : il croit s’identifier avec la nature qui l’environne et pouvoir se contenter, comme les paysans du village, de la vie simple du foyer. Tombé amoureux de Grace, il l’imagine comme l’incarnation des choses les plus belles, les plus pures tombées dans la matière. Grace elle-même rêve, lorsqu’elle s’endort, au beau docteur qu’elle devine depuis sa fenêtre veillant jusqu’à une heure avancée de la nuit.

La traversée des apparences de l’ordre social et sentimental va réduire jusqu’au cauchemar chacune de ces rêveries. L’élégante, hautaine et capricieuse Mrs Charmond n’est qu’un actrice mariée à un aristocrate, qui a hérité de la propriété à la mort de son mari. Le goût de Fitzpiers qui hésite entre les sciences et la métaphysique cache une passion immodérée pour la sensualité, une difficulté à se fixer sentimentalement, une facilité invraisemblable à se raconter des histoires et à fuir ses responsabilités. Melbury, homme simple et bien intentionné, traite du bonheur de sa fille comme d’une vente de bois. Giles Winterborne assume jusqu’à la mort un goût du dévouement qui ne lui permettra de trouver une place dans le cœur de Grace qu’entre deux abandons de son mari. Grace Winterborne, elle-même, finit par retomber dans les bras d’Edred, promesse de désarrois et de souffrances futures. Cette faiblesse indique clairement ce que sera son destin : servir de halte paisible entre deux « aventures » de son époux.

Cependant, l’évocation d’une nature omniprésente, qui dans le roman n’est pas seulement un décor, mais traverse le récit, prend sa place dans la narration en donnant au cours des affaires humaines ce quelque chose de limité, de relatif, qui empêche donc le destin des personnages de verser dans le tragique. « Un beau jour, il y eut quelque chose de changé dans les jardins. Les légumes voyaient leurs feuilles les plus tendres diminuer sous la première gelée blanche et pendre lamentablement comme des haillons fanés. Dans les bois, les feuilles, qui jusque-là étaient descendues de leurs branches à loisir, tombèrent soudain en toute hâte et par multitudes, et toutes les teintes dorées qu’on avaient vues au-dessus de soi étaient maintenant amalgamées dans la masse informe qu’on foulait aux pieds et où des myriades chaque jour plus rousses et plus dures s’enroulaient avant de tomber en pourriture. ». Le roman abonde en passages de ce genre. Pourtant aucun rapport de cause à effet entre les faits racontés et les saisons de la nature. L’art de Thomas Hardy ne relève pas d’un symbolisme outrancier. Ce sont les traces d’une nature vécue, mais qui ne prétendent jamais pouvoir caricaturalement résumer les ressorts de la vie humaine.

Une Lecture Commune avec Virgule  et Lou  (qui a lu un recueil de nouvelles de Hardy: Métamorphoses).

Lu dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine

 

Mois anglais

et du Challenge victorien 2013 d’Arieste.

 

victorien-2013

 

Jérôme FERRARI: Dans le secret

Ferrari--Dans-le-secret.jpgAntoine, la quarantaine, vit entre son épouse, pour laquelle il éprouve une sorte d’idéalisation respectueuse, et les exigences d’une existence débridée, le soir, dans le bar dont il est propriétaire, en Corse, une vie d’alcool et de sexe. Mais cette vie est un malentendu : Antoine avait cru pouvoir maintenir une stricte division entre les différentes facettes de sa vie, une stricte séparation entre ces mondes, et voilà qui brusquement s’effondre, un petit matin où, au retour d’une nuit d’orgie, sa femme, après l’amour, lui glisse à l’oreille des mots énigmatiques. C’est le début de l’effondrement d’un homme contraint à prendre brutalement conscience sur quelles hypocrisies il a construit sa vie pour fuir l’effondrement d’un monde, qui le précède – une crise qui met à jour la fragilité des hommes et leur goût lancinant pour la brutalité.

En un sens, peut-on faire plus classique que le roman de Jérôme Ferrari ? La crise de la quarantaine. Un homme qui, dans l’intimité d’une vie conjugale officiellement respectable et sans histoires, découvre que sa femme a sans doute des désirs indépendamment des siens et que ce sur quoi il a construit sa vie est un édifice fragile, une fuite en avant. C’était déjà le motif de la Traumnovelle de Schnitzler, repris par Stanley Kubrick, au cinéma, dans Eyes Wide Shut. Sur cette intrigue classique, Jérôme Ferrari a produit un désordre, une œuvre chaotique et foisonnante qui peut impatienter, à l’image du bar glauque qui abrite la déchéance d’Antoine : jamais l’amour -plutôt le sexe le plus cru consommé jusqu’à l’épuisement-, l’alcool, la drogue ne sont une fête, mais l’illusion, une expérience de la limite, qui pousse les êtres et les corps au bord de la rupture. Saturé de références philosophiques qui ne se disent pas toujours explicitement, mais travaillent la prose de l’auteur, le texte est lui-même presque étouffant, dans cette espèce de perfection formelle qui caractérise le style de l’écrivain. La construction qui mêle les voix (celle d’Antoine et de son frère cadet, Paul, une sorte de clochard alcoolique, qui passe ses journées scotché devant la télévision), qui juxtapose les époques (on plonge jusqu’au 18éme siècle dans ce portrait d’une Corse travaillée de violence et de contradictions) pourra fatiguer elle aussi. On pourra reprocher à Jérôme Ferrari de vouloir trop en faire en moins de 200 pages. Un tel projet aurait peut-être réclamé un développement foisonnant, une production baroque, à la manière latino-américaine.

Ce sont des reproches qu’on peut faire à ce roman. Pourtant, il y a dans la langue de Ferrari quelque chose qui me fait aussitôt oublier ces reproches. Un ton sans doute. Quelque chose d’une insularité que je ne peux pas m’empêcher, lorsque je le lis, de mettre en rapport avec le ton de certains romans policiers italiens, par exemple les très bons polars tessinois d’Andréa Fazioli (c’est cette insularité aussi d’une terre travaillée de culture italienne, bien que d’un autre pays : la France ici, la Suisse chez Fazioli). On trouvera aussi dans ce roman l’expression de la cohérence d’un projet littéraire, qui n’a pas commencé avec Le Sermon sur la chute de Rome et qui donne envie de découvrir l’un après l’autre chacun de ses récits. Pierre après pierre, Jérôme Ferrari construit son édifice. La réflexion sur l’idée de monde, centrale dans Le Sermon, est déjà présente ici. Mais c’est surtout pour le motif du rêve que ce Dans le secret est précieux : une forme récurrente qui donne sa véritable unité au propos de l’auteur. Chacun de nous est-il autre chose que ses rêves, des rêves terrifiants ou bien encore avortés ? Pouvons-nous mettre un terme à cet enfermement si, nos rêves avortés, ne subsiste plus de nous que le goût brutal pour la violence et l’autodestruction, qui est le véritable moteur de nos existences ?

William Wilkie COLLINS: L’Hôtel hanté

Collins--L-hotel-hante.gifDans l’opulence d’un vieux palais vénitien clos sur lui-même, Lord Montbarry expire, à cause d’une bronchite qui a mal tourné. Personne pourtant ne lui connaissait de faiblesses. Et pourquoi ce départ soudain des domestiques : une servante rigoriste qui donne son congé et regagne Londres au plus tôt, un guide italien qui inexplicablement disparaît ? La maladie du lord a-t-elle un lien avec son mariage récent avec la Comtesse Narona, une aventurière ? A quoi le baron Rivar, frère présumé de la Comtesse, occupe-t-il son temps ? Quelles obscures expériences développe-t-il dans l’obscurité des souterrains du palais ?

Parmi les gloires littéraires de la bogosphère, Wilkie Collins occupe l’une des toutes premières places. La promesse d’histoires mystérieuses, aidée par les jolies couvertures que la collection Libretto donna un temps à la réédition de ses romans m’a longtemps donné envie de m’y plonger. Hélas, après La Dame en blanc dont j’ai gardé un souvenir mitigé, L’Hôtel hanté ne m’a guère convaincu non plus. J’essaierai encore Pierre de lune. Mais j’ai peur de ne pas accrocher complètement encore. Pourtant, le propos avait tout pour me plaire : une sombre machination fomentée dans l’obscurité d’un palais vénitien bientôt transformé en Hôtel de luxe où, sous la pression des forces de l’au-delà, la clé du mystère vient à être révélée. Il y a dans cette proximité des abîmes du dérèglement mental et des gouffres du surnaturel que met en scène de roman le motif des meilleures histoires de fantôme. D’autant que la forme relève d’une recherche qui place ce récit au niveau des plus ambitieux romans fantastiques. Mais qu’on est loin du Tour d’écrou d’Henry James, ou même des histoires de fantômes d’Edith Wharton !

Il y a en effet dans le roman de Wilkie Collins une recherche d’effets systématiques, toute une pacotille de terreur facile, faite pour effrayer à bon compte, une sorte d’intensification des procédés du roman gothique (que j’aime beaucoup en revanche) qui rend le récit – et surtout ses terreurs – peu crédibles : des apparitions, un corps dissous dans l’acide, une tête coupée conservée dans une cachette sous le plancher, à laquelle on accède au moyen d’un mécanisme caché dans la cheminée, des remords qui peuvent conduire une épouvantable créature jusqu’à la folie, à moins que ce ne soit la terreur qui frappe cet être diabolique lorsqu’elle devient sûre d’être vaincue par la jeune femme douce et angélique à qui elle vient d’arracher son futur époux, des coïncidences, des prémonitions – tout cela sur près de 300 pages : franchement, j’ai eu du mal à supporter cette recherche systématique des effets, qui fut la cause sans doute en son temps du succès de Wilkie Collins – la bonne société victorienne avait besoin peut-être d’être remuée par principe, faute d’être capable de s’émouvoir de la misère fomentée en Angleterre et des conséquences de la domination impériale britannique qui assuraient sa prospérité !

Il est vrai, mes faveurs littéraires victoriennes portent plutôt du côté d’Henry James, un Américain installé à Londres, qui refusa de jouer le jeu de cette littérature facile et préféra trouver ses modèles chez Jane Austen et chez Balzac, Stevenson qui s’éloigna à Samoa pour écrire de magnifiques romans écossais, et surtout George Eliot qui nous montre qu’on peut écrire des romans, même à l’époque victorienne, qui mettent en scène de véritables femmes – et non ces oies blanches ou ces créatures diaboliques du « roman à effets » – et développer un regard critique sur la société. Encore une déception donc, mais je m’accroche, je finirai par lire – c’est promis – Pierre de lune dont tant de lecteurs disent du bien (parmi lesquels Stevenson et Henry James eux-mêmes), avant de condamner définitivement Wilkie Collins aux oubliettes de ma bibliothèque ! (à vous donc, j’attends vos arguments, car je ne demande vous l’aurez compris qu’à être convaincu par cet auteur qui ne parvient pas à me conquérir…)

Lu dans le cadre du Challenge british mysteries de Lou et Hilde. 

British mysteries

George SAND: Teverino

teverinoUn course à la campagne. Voici le divertissement promis par Léonce à Sabina. Puis, parce qu’il est peut-être inconvenant, pour deux jeunes gens qui s’aiment secrètement, de faire ainsi publicité de leurs plaisirs, de nouveaux personnages vont se joindre à leur attelage. Un prêtre obtus, gourmand et paresseux. Une adolescente qui fait profession de commander aux oiseaux. Un jeune bohémien italien, beau comme un Apollon, ou plutôt comme un modèle de Titien, doué pour tous les arts, en particulier la musique, qui, avec la complicité de Léonce, va jouer le tour à Sabina de se faire passer pour un aristocrate. A travers la montagne, la troupe ira jusqu’en Italie. Et c’est sur les murailles d’une petite ville d’Italie qu’ôtant le masque l’amour se donnera enfin sous son vrai visage…

Il y a chez George Sand un double talent : une visée émancipatrice, volontiers donneuse de leçons, qui jusque dans l’amour cherche à faire la morale, héritière sans doute d’une lecture un peu trop scrupuleuse de Rousseau ; et un goût pour la fantaisie, qui l’entraîne là où son écriture la mène, amoureuse des arts, capable dans un même roman de sauter d’un style, d’un genre à un autre, une vraie plume en liberté. Les récits où la tendance moralisatrice domine me sont hélas toujours tombés des mains : lire jusqu’au bout Nanon a pour moi été une souffrance, et je crains de confesser que je n’ai pas été convaincu par Mauprat. Le goût de George Sand pour la fantaisie a produit en revanche des œuvres mineures, mais charmantes, de vrais petits bijoux de délicatesse, que j’adore découvrir dans la liste des récits oubliés de cet auteure : ainsi l’admirable Dames vertes ou cet essai de réinvention du merveilleux que sont les Contes d’une grand-mère. Et puis il y a ce que je considère comme le sommet de son art, ces chefs-d’oeuvre où George Sand trouve à équilibrer ses deux tendances, son petit côté donneuse de leçons venant discipliner la fantaisie, la fantaisie donnant à ses leçons la liberté qui les fait échapper à tout dogmatisme :  Consuelo et la Comtesse de Rudolstadt par exemple.

Voilà qui explique pourquoi ma rencontre avec Teverino a failli tourner au malentendu. J’ai d’abord trouvé le récit poussif, ou plutôt le dialogue, puisque dans la première partie de son petit roman, George Sand semble décidée a imiter un genre en vogue au XVIIIème siècle, celui du roman dialogué : Léonce vient prendre chez elle Sabina, dont il est depuis longtemps secrètement amoureux et se propose de lui offrir les plaisirs de divertissements merveilleux, au cours d’une virée parmi les montagnes des Alpes où ils sont un petit groupe a avoir établi leur villégiature. Mais Sabina est négligée par ses amis et son mari. « Une fenêtre » de liberté s’ouvre pour les deux jeunes gens, l’artiste amoureux et la femme délaissée, et c’est d’abord leur dialogue, comme dans une sorte de petite pièce jouée, pendant qu’en voiture ils parcourent la campagne, qui met en scène le jeu du chat et de la souris auquel, parfois avec cruauté, ils semblent décidés à jouer. Seulement, il manque à ce dialogue l’esprit de libertinage amoureux (le superbe… et léger La Nuit et le moment de Crébillon fils) ou philosophique (Jacques le fataliste) qui faisait tout le sel des récits du XVIIIème siècle. Bien sûr, Sabina est mariée et on la verra au cours du récit échanger quelques bisous coquins. Mais y a-t-il un mal à tromper un mari ivrogne, quand on vit qui plus est en un temps où les mariages sont des affaires arrangées ? Subordonner la vie à la sincérité des sentiments. D’une certaine façon, c’est encore de la morale…

Mais le récit tourne brusquement lorsque Teverino paraît – il devient pour le coup quelque chose de vraiment passionnant. Teverino appartient à un type qui traverse la plupart des écrits de George Sand sur l’art : celui du bohémien, artiste et indigent, qui vit du hasard des rencontres, guidé par son seul plaisir et que ses extraordinaires talents soutiennent dans le refus de tout esclavage, de toute carrière. Homme de plaisir, Teverino n’est pas une créature perverse ou libertine. Il fait entrer dans le récit cette liberté qui lui manquait d’abord. La liberté des personnages : la leçon qu’il donne à Sabina est une leçon d’amour ; le baiser qu’il lui arrache donnera enfin à la jeune femme la force d’aimer Léonce et à Léonce le courage de déclarer à Sabina jusqu’à quelles profondeurs du cœur plonge son sentiment pour elle. Mais aussi la liberté du récit : sa spontanéité, sa fantaisie (il y a ici des scènes d’anthologie : la voiture poussée à fond de train le long d’un précipice, la traversée périlleuse de la rivière, la joute « théologique » qui l’oppose aux intransigeances du curé, son numéro sur le balcon de l’auberge en Italie) toute cette liberté vient pour ainsi dire comme pousser le récit de l’intérieur, l’entraîner au-delà de lui-même. Une belle réussite qui n’est pas sans rappeler dans la forme l’épisode de Consuelo où la jeune cantatrice chemine à travers les montagnes de Bohème en compagnie du jeune Hayn. Ajoutons quelques intéressants développements sur l’art comme dignité qui donnent au roman ce petit air de leçon, sans lequel un roman de George Sand ne serait pas de George Sand. Mais je l’ai toujours trouvé plus pertinente quand elle parle d’art que de morale, de mœurs ou de politique.

Bref une belle lecture, découverte grâce à une Lecture commune avec ClaudiaLucia, Miriam, George et Nathalie

dans le cadre du Challenge romantique de ClaudiaLucia

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Honoré de BALZAC: Les Chouans

Les ChouansEn 1799, la Bretagne n’est toujours pas une terre acquise à la Révolution. Près de Fougères, une guérilla de paysans bretons, superstitieux et misérables, acquis à la cause de la Monarchie et de la Religion menace les troupes de la République menées par le commandant Hulot. Envoyé par le roi, le jeune marquis de Montauran, dit le Gars, menace de fédérer ces forces paysannes qui font le coup de main et ce qu’il reste des armées défaites en Vendée. Au moment où se lève sur la République l’ombre du Premier Consul et du coup d’Etat du 18 Brumaire, l’arrivée en Bretagne de la belle et mystérieuse Marie de Verneuil et du policier Corentin, mandatés par Fouché pour tâcher de prendre le chef des rebelles, va donner à l’Histoire de la fin de la Chouannerie et de la République un tour sentimental inattendu…

Pour qui aime par dessus tout les récits pleins de péripéties et d’aventures, les feux de l’amour et les coups d’épée, les noires forteresses, les assemblées de sombres conspirateurs dans des demeures isolées ou au cœur des forêts, le roman de Balzac est un morceau de choix. L’action abonde en coïncidences, en passages secrets, en moments d’une cruelle noirceur, plongeant sans retenue dans le romanesque le plus échevelé. C’est une première raison pour laquelle on aurait tort de bouder le beau moment de lecture que Balzac nous offre ici. Histoire sentimentale et récit historique, Les Chouans nous racontent d’abord la défaite du sentiment contre les nécessités de la société et de la politique. Marie de Verneuil, par sa naissance aristocrate et roturière, amenée à côtoyer pour survivre les révolutionnaires dont elle partage la générosité politique, mais qui ne satisfont pas ses sentiments, son besoin d’aimer, et qui tombe amoureuse de celui qu’elle doit faire arrêter, est un grand personnage romantique, un des tous premiers personnages féminins, aux côtés de Consuelo (George Sand) et d’Olympe de Clèves (Alexandre Dumas) : catin et amoureuse, toute en premières impulsions, mais capable de dissimulations complexes.

Sans être jamais trop politique, en tout cas pas à la manière de Victor Hugo dans Quatrevingt-treize, l’autre grande réussite du roman de la chouannerie, le roman de Balzac sait donner cependant une intéressante vision de la période révolutionnaire. La Révolution a forgé de solides caractères, tel le commandant Hulot, des camaraderies, a su faire naître des ambitions nouvelles, d’autres manières de penser, d’autres modes. En face d’eux, la troupe des opposants à la Révolution apparaît comme un ramassis de paysans ignorants arriérés et d’aristocrates attachés à leurs privilèges. Les lieux de l’ancienne féodalité sont en ruine. Ses valeurs sont défaites, comme le montre en raccourcis, d’une manière saisissante, l’attaque des Bleus par les Chouans contre la parole du Gars trahie par Madame du Gua, âme damnée du royalisme. Pourtant, de son côté, la Révolution a produit son venin : les Fougerais ne sont pas moins cruels que les Chouans ; leurs intérêts les portent. Une machine politique perverse et manipulatrice est en train de naître. Et le cynisme politique est une valeur également partagée, bien que différemment par Corentin et par l’abbé Gudin.

La Bretagne des Chouans est une contrée pittoresque, sauvage et primitive « au cœur de l’Europe », qui fait songer aux Highlands de Rob-Roy. Balzac a manifestement beaucoup retenu de Walter Scott. Il est l’auteur de romans à la manière du grand écrivain écossais, qu’il publia dans sa jeunesse sous divers pseudonymes, mais renia ensuite. Pourtant dans cette première Scène publiée de La Comédie humaine, le modèle de Walter Scott n’est jamais très loin encore : Marche-à-terre est une personnalité farouche ; la longue scène de reconnaissance de Marie et du Gars, les fidélités contraintes, le poids des circonstances qui lient Marie aux Républicains, la représentation même de l’amour capable de transcender l’esprit de parti, Balzac les a trouvés chez Walter Scott. Mais que de plaisir cependant à peindre les plus noires noirceurs. Les Chouans sont des paysans illettrés pleins de superstitions et de sauvagerie; ces sortes de bêtes féroces exercent pourtant dans le roman un étrange pouvoir de fascination, au regard de la médiocrité des aristocrates – des nobles intéressés, un prêtre manipulateur, une aventurière.

L’organisation même du récit en grands blocs narratifs est de ce point de vue admirable. Solution esthétique originale pour un écrivain qui s’intéresse au jeu des passions humaines et des intérêts plus qu’à la division des partis ou aux grands clivages idéologiques, le récit de Balzac épouse la courbe des paysages, glisse sans concession d’un camp à l’autre, multiplie les effets panoramiques (qui ne sont nulle part plus saisissants que dans la cruelle scène de l’attaque de la voiture dans la première partie du roman). Il en émerge des scènes saisissantes : l’attaque de la troupe du commandant Hulot, puis de la « turgotine » sur laquelle les Chouans se jettent avec la passion du pillage, la rencontre dans une auberge de Marie et du marquis accompagné de Madame du Gua qu’il fait passer pour sa mère, la réception au Château qui verra la traîtrise des Chouans, la torture de Monsieur d’Orgemont, l’execution de Galope-Chopine. Autre grand moment, le bal à Saint James est un îlot d’Ancien Régime en plein cœur de la France révolutionnaire, une pièce détachée d’une société qui s’illusionne, dans son commun refus de l’Histoire, néglige la puissance montante du premier consul Bonaparte :

« Ces campagnes appartenaient toujours à la maison de Bourbon. Les royalistes y régnaient si complètement que, quatre années auparavant, Hoche y obtint moins la paix qu’un armistice. Les nobles traitaient donc fort légèrement les Révolutionnaires : pour eux, Bonaparte était un Marceau plus heureux que son devancier. Aussi les femmes se disposaient-elles fort gaiement à danser. Quelques-uns des chefs qui s’étaient battus avec les Bleus connaissaient seuls la gravité de la crise actuelle, et sachant que s’ils parlaient du premier Consul et de sa puissance à leurs compatriotes arriérés, ils n’en seraient pas compris, tous causaient entre eux en regardant les femmes avec une insouciance dont elles se vengeaient en se critiquant entre elles. ».

C’est le portrait d’une société pour laquelle le monde est tellement affaire de conventions qu’elle croit pouvoir conforter ses préjugés en se donnant le spectacle de continuer à vivre selon la mode de l’ancien temps – croyance remarquablement remise en cause par la sublime apparition de la belle Marie qui voit l’assistance médusée aussitôt tomber sous son charme nouveau:

« La mise de ces femmes dont les toilettes rappelaient les modes de la cour exilée, qui toutes avaient de la poudre ou les cheveux crêpés, sembla ridicule aussitôt qu’on put la comparer au costume à la fois élégant, riche et sévère que la mode autorisait mademoiselle de Verneuil à porter ».

Le premier (grand) coup de cœur de l’année 2013.

Une lecture commune avec Céline, Maggie, Nathalie et Marie

 

Lu dans le cadre du Challenge Balzac organisé par Marie.

 

Challenge Balzac

du Challenge romantique de ClaudiaLucia

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et du Challenge Un classique par mois de Stephie

Un classique par mois

 

Emile ZOLA: Germinal

GerminalRenvoyé pour s’être révolté contre son employeur, Etienne Lantier, le fils de l’héroïne de L’Assommoir, arrive dans le Nord à la recherche d’un nouveau travail. Grâce à l’intervention de Maheu, un ouvrier d’élite, avec qui il a sympathisé, il est embauché à la mine de Montsou. Mais les conditions de vie effroyables des mineurs ont tôt fait de précipiter la révolte. Une grève éclate, dont Etienne devient le leader…

Dans un projet tel que celui de lire ou de relire, dans l’ordre de publication, les vingt volumes des Rougon-Macquart (voir la page récapitulative de mon auto-challenge), il y a des livres qu’on découvre, et d’autres qu’on redécouvre. Germinal appartient à cette dernière catégorie. Pour l’avoir déjà lu plusieurs fois, mais il y a bien longtemps, je connaissais déjà bien sûr l’essentiel de ce roman : l’enquête sur la condition des mineurs, l’analyse presque technique des conditions de l’extraction du charbon, le portrait à charge du capitalisme de la rente, le document précieux sur la naissance du socialisme, la trame sentimentale de l’amour de Catherine et d’Etienne Lantier, tout cela soutenu par un symbolisme parfois un peu outrancier: Catherine Maheu, justement, la femme-enfant tardivement impubère, qui porte dans son corps tous les retards, y compris biologiques, dont la mine est responsable, devient enfin femme le jour où la grève est réduite par l’armée, dans une rencontre peut-être un peu trop appuyée de sa puberté et du sang des mineurs. Sans doute à l’époque fallait-il en faire beaucoup pour éveiller des consciences qui, à l’image de celles des Grégoire, les propriétaires de la mine, n’aspirent qu’à ne pas se poser de questions sur l’origine de leur confort matériel. Suffit-il d’être pacifique et doux, de mener une vie sans excès pour être politiquement responsable ? La vie au coron, le travail de la mine, les maladies professionnelle, les paysages industriels du Nord, la tentation de l’alcoolisme, le mépris de l’enfance, une industrie organisée de façon quasiment militaire, la condition de travailleurs pauvres qui se tuent à la tâche en espérant gagner de quoi rembourser des dettes contractées auprès de l’épicier du village qu’on suspecte de recevoir ses ordres de la direction de la mine et qui pratique pour son compte le droit de cuissage – le roman de Zola est riche d’une documentation sur la condition ouvrière qu’on ne retrouvera guère, à ce niveau, que dans l’incontournable Raisins de la colère de Steinbeck. D’une autre oeuvre de Steinbeck, En un combat douteux, on pourrait rapprocher l’enquête sur l’organisation et la conduite d’une grève.

Mais dans cette nouvelle lecture, j’ai surtout trouvé deux motifs qui m’ont paru mériter l’intérêt. D’abord, il semble que Zola, le naturaliste, le romancier social, se soit attaché avant tout ici à produire un très intéressant portrait de ce qu’on pourrait appeler les fondements psychologiques des mouvements sociaux dans un climat exacerbé de lutte des classes. La relation entre les mineurs et la direction de la mine est basée à la fois sur des malentendus et sur des rapports de domination. La nécessité de trouver un moyen de pousser les mineurs à renforcer l’étayage de la mine, qu’ils négligent, au mépris de leur propre sécurité, devient l’instrument d’un calcul pour réduire leurs salaires. Derrière la solidarité apparente des possédants, une guerre sans merci se déroule, que les mineurs ignorent, où les plus gros mangent les petits, et dont la grève est un des instruments, comme l’illustre le destin malheureux de Deneulin. Dans ce roman riche en personnages, la foule des ouvriers constitue de ce point de vue le plus intéressant de ces personnages.

L’autre motif que je retiens est celui du portrait qu’offre Zola des leaders du mouvement ouvrier, travaillés des contradictions du socialisme au XIXème siècle. Etienne Lantier, l’ouvrier éduqué, cherche dans des livres qu’il ne comprend pas des façons d’améliorer la condition des mineurs et s’engage dans un combat, qu’il va diriger, mais qu’il sait perdu d’avance. Pluchart, le responsable départemental de l’Internationale spécule cyniquement, comme les deux héros communistes du roman de Steinbeck, sur la nécessité de souder entre eux les mineurs, afin de faire émerger leur conscience de classe, même si le prix à payer est la défaite de la grève et la mort de plusieurs ouvriers. Rasseneur, ancien mineur, prône le réalisme. Souvarine, de tout raser et de tout reconstruire. Les communistes n’aiment pas la grève. Leur combat est ailleurs, dans la Révolution. Mais l’Internationale, souligne Zola espièglement, reste trop éloignée des mineurs. Elle prétend orienter leur combat de loin, comme de loin la Direction dirige la mine. Souvarine, l’anarchiste, pratique la politique de la Terre brûlée et incarne une position qui impose de mépriser toute relation d’affection entre les hommes. Rasseneur qui prône la recherche réaliste d’une amélioration, même partielle, du sort des travailleurs, ne sait pas donner voix à leurs frustrations, à leur colère. Etienne Lantier surtout, au moment où il est au sommet dans la faveur de la foule ouvrière, rêve un temps de consécration et de porter jusqu’à Paris, peut-être comme député, la parole des mineurs. Derrière ses rêves d’embourgeoisement, c’est finalement le constat sans appel de Zola, le psychologue, le moraliste, le naturaliste, contre des rêves de renouvellement politique que par ailleurs il appelle aussi lui même de ses voeux dans une certaine mesure. Au fond, comme les bourgeois, les ouvriers n’aspirent sans doute qu’ « à manger et à dormir en paix ». La limite du mouvement ouvrier et de tous les rêves politiques qu’on veut construire sur lui, c’est peut-être que viscéralement les ouvriers n’aspirent eux-mêmes qu’à devenir des bourgeois. La revanche sociale, avec ce qu’elle suppose d’appétits inassouvis et de passions frustrées, serait le véritable moteur de l’Histoire.

Les Rougon-Macquart: n°13

Emile ZOLA: La Joie de vivre

La Joie de vivreA la mort de ses parents, qui dans Le Ventre de Paris tenaient un commerce près des Halles, Pauline Quenu est recueillie par ses cousins Chanteau qui occupent une villa confortable sur les hauteurs de Bonneville, une petit village de Normandie bâti au flanc d’un rocher battu par les vagues, entre deux falaises. Dans le charme douillet de la vie de province, l’enfant apprend à trouver sa place. Mais Pauline est fortunée, et ses cousins entretiennent avec difficulté un train de vie qui permet peu d’ambitions et de grandes dépenses…

Malgré son titre, La Joie de vivre est sans doute l’un des plus noirs des romans de Zola. Après le jubilatoire Au Bonheur des Dames, il est le roman des grandes ambitions déçues, qui s’abîment lamentablement, à l’image de la digue que Lazare s’efforce, au cours du roman, de construire pour retenir les flots qui à chaque grande marée s’abattent sur le village. L’image de Bonneville grignoté par la mer et de ses habitants misérables et violents est la clé de ce roman : « ils vivaient de la mer, fort mal, collés à leur rocher avec un entêtement stupide de mollusque ». Dans le confort de leur villa, les Chanteau règnent sur une humanité lamentable, qu’ils dominent de leur lot de douleurs : le père, gourmand invétéré, est atteint de crises de goutte qui le font hurler comme une bête ; Lazare, le fils, est une créature chimérique qui s’enthousiasme pour des projets insensés, avant de retomber dans des périodes de noir désespoir ; la mère s’illusionne sur sa prétendue générosité.

Pourtant, perce au creux de ce désespoir cette joie de vivre dont Pauline est l’instrument zélé. Dès le début, elle apparaît comme « une gamine qui est née pour les autres ». Pauline a hérité de ses parents une petite fortune que les Chanteau s’efforcent dans un premier temps de protéger. Mais le train de vie modeste du ménage confronté aux projets dispendieux de Lazare a tôt fait d’avoir raison de l’argent de Pauline. Ainsi le roman aurait pu être, par exemple dans le goût victorien, le simple récit d’une spoliation, de l’innocence bafouée, si Pauline n’opposait pas sa propre dynamique. C’est volontairement que l’enfant, puis la jeune fille se laisse spolier de tout : de son amour pour son cousin Lazare, de sa fortune. A la mesquinerie ambiante, Pauline oppose sa joie de vivre, tenant à bout de bras le village, qu’elle entretient de ses dons, grignotant toujours un peu plus son argent ; elle est le soutien exclusif de son cousin qu’elle jette dans les bras de sa rivale, de sa famille, dont, après le décès de Mme Chanteau, elle finit par tenir la maison. Sans doute, les dépenses de Pauline sont des dépenses inutiles : elle entretient les enfants du village dans leur descente vers le vol et l’alcoolisme ; elle donne à Lazare les moyens de financer ses folies ; en réglant les factures de la maison, elle soutient un budget conçu à perte. Pauline n’est pas une réformatrice sociale ou politique. Son ambition est de donner un peu de chaleur à ceux qui souffrent, sans prétendre les changer.

Je craignais beaucoup la lecture de ce roman, sans doute à cause de sa position dans le cycle des Rougon-Macquart . Après les sommets que sont Pot-Bouille  et Au Bonheur des dames, et avant Germinal, je craignais quelque chose dans le style d’ Une page d’amour , dont la lecture ne m’avait que partiellement convaincu. Pourtant – est-ce en raison du métier de Zola ou de la crise psychologique qu’il traverse lui-même quand il écrit ce roman? – on trouve dans ce récit tout autre chose qu’une pause entre deux grands moments romanesques. Par l’intermédiaire de Lazare, Zola y propose un portrait d’une pathologie mentale, plus convaincant à mon sens que celui de Jeanne, l’enfant hystérique d’Une page d’amour. Il y a sans doute du Zola dans le personnage de Lazare, qui vit de grandes ambitions, de projets démesurés : être un grand musicien, un médecin hors-pair, un romancier génial, construire une usine au bord de la mer pour exploiter les algues et en tirer des composés chimiques, bâtir un système de digue révolutionnaire capable de dompter la furie destructrice de la mer. Mais Lazare est aussi, à ses moments d’abattement, un homme terrorisé par la mort, sa propre mort, en proie à des crises de panique, un obsessionnel dépressif, un angoissé chronique – un cas pathologique dont Zola nous donne ici, de l’intérieur, un portrait très convaincant. On sait l’œuvre et l’écrivain hantés par le thème de la folie. Le personnage de Pauline qui, dans le roman, oppose aux débordements de son cousin sa normalité et son attachement simple aux choses de la vie assume donc une des ambitions de l’œuvre de Zola : dire les choses comme elles sont, les considérer selon la nature est une libération face au puritanisme, à l’hypocrisie d’une société qui vit de contradictions, se donne le spectacle de sa propre respectabilité, mais se souille de perversité. Dans le roman, cette ambition trouve son manifeste dans la description, sans concessions à la pudeur, de l’accouchement difficile de Louise, la femme de Lazare. Elle montre que le naturalisme est d’abord une réforme, un décapage du regard. Le formidable instrument littéraire est prêt qui va enfin permettre à Zola l’écriture de Germinal.

Les Rougon-Macquart: n°12