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Ed McBAIN: Le fourgue (87ème district, 3)

McBain 1Noël approche. Alors que l’hiver vient de s’abattre brutalement sur la ville et que la neige commence à recouvrir les rues, on découvre le cadavre d’un jeune portoricain, un drogué, pendu dans une cave, une seringue avec laquelle il vient de se piquer à l’héroïne à côté de lui. Mais s’agit-il bien d’un suicide ? Revenu de voyage de noce, l’inspecteur Carella enquête, épaulé par le jeune Kling, qui vient d’être promu inspecteur. Une enquête qui risque de les mettre sur la voie d’une vérité bien dérangeante : les flics aussi ont des enfants, et il arrive à ces enfants de ‘mal tourner’…

Dans l’histoire de la criminalité en Amérique, il y a un moment, disent presque tous les films, tous les livres de gangster, où quelque chose a basculé : l’introduction de la drogue, en particulier de l’héroïne, sur le marché du crime. La drogue est un symptôme, mieux une maladie du corps social, qui prolifère sur toutes les zones de tension, de faiblesse, d’un corps tiraillé, d’un corps qui craque : elle a gagné les jeunes immigrés, en perte de repères, tel Annibal Hernandez, qu’on retrouve mort au début de l’histoire ; elle soutient les filles qui se prostituent, à l’image de Maria, sa sœur, dans ce cercle vicieux morbide qui les pousse à enchaîner les passes, pour se procurer leur nouvelle dose ; elle touche même les policiers chez eux, ou leurs enfants, comme il arrive à l’un des personnages du roman dont je préfère taire le nom afin de ne pas tout révéler du développement de l’intrigue.

Très émouvant quand il évoque le parcours des immigrés portoricains, au travers du personnage de Mrs Hernandez, qui rêvait de prospérité, d’Amérique, et dont les enfants finissent dans la drogue, dans la prostitution, Ed McBain, dont je ne cesse de dire tout le bien que j’en pense depuis que j’ai commencé début novembre son extraordinaire série, conduit ici d’une main de maître un roman dont l’intrigue, suffisamment ‘tordue’, tient le lecteur en haleine, tout en donnant un portrait sans concession de l’envers du rêve américain, tel qu’on le voit du moins depuis les maisons de rapport peuplées d’immigrés fraîchement arrivés aux États-Unis ou des hôtels de passe. Du rajeunissement de la criminalité, autre effet de l’introduction de la drogue, Ed McBain a su faire un intéressant motif de polar, qui introduit un des bons rebondissements de l’intrigue. Mais le moindre de ses talents n’est sans doute pas d’avoir su, et de quelle belle manière, composer malgré tout, sur toute cette misère, un habile conte de Noël où le lieutenant Byrnes, chef de la brigade du 87ème district, un indic qui a fini par développer des relations d »amitié’ avec le policier qu’il renseigne, et Teddy, la jeune et belle Mme Carella tiennent les premiers rôles. Si, avec tout cela, je n’ai toujours pas réussi à vous convaincre de vous faire offrir au moins les deux premiers volumes de cette série pour Noël (cela fait déjà quand même 14 bons romans), c’est à désespérer de tout…

il etait une fois noel2.jpg christmastime.jpg Un polar de Noël publié dans le cadre des challenges Il était une fois et Christmas time.

Ed McBain: Le Sonneur (87ème District, 2)

McBain 1En argot new-yorkais, un sonneur (mugger) est un voleur à la tire, qui frappe ses victimes (il les sonne) pour mieux les voler. A peine remis des événements qui les ont confrontés à la mort de plusieurs d’entre eux, les inspecteurs du commissariat du 87ème district cherchent à coincer un délinquant excentrique, le Sonneur, qui agresse les femmes, la nuit, leur vole leur sac à main, puis les frappe en les saluant d’un grandiloquent et chevaleresque « Clifford vous salue bien ». Qui est donc Clifford ? Et surtout est-il le même que l’assassin d’une jeune fille dont le cadavre est retrouvé au pied d’un pont, loin de chez elle, et dont l’autopsie révèle qu’elle était enceinte de plusieurs semaines ? La clé de l’enquête est sans doute entre les mains de Kling, un jeune agent de police, qui s’était fait tirer dessus à la fin de la précédente enquête. Mais Kling est en convalescence. Les recherches que la femme d’un ancien ami d’enfance lui demande de conduire, à côté de l’enquête officielle, ne va pas tarder à le placer sur la route des inspecteurs arrogants de la Crim’…

Des flics corrompus, les mauvaises relations entre les polices, un groupe de jeunes gens biens mis qui se réunissent pour écouter de la musique sur fond de sexe et d’alcool, un délinquant excentrique dont on se demande s’il ne serait pas aussi un criminel, la vie intime des policiers – Carella absent de la brigade, parti en voyage de noces, Kling qui avance ses pions auprès d’une étudiante séduisante amatrice de cognac et de bons whiskies – et puis surtout les couleurs de l’automne qui tombent des arbres multicolores, les feuilles jaunes, rouges, qu’on ramasse à la pelle, et qui font l’amour des policiers pour la ville, leur ville, cette ville gangrenée par le crime, mais si belle avec ses couleurs chatoyantes, tel est le cocktail détonant de ce deuxième volume des 87ème District. Il faut le dire, c’est avec ce roman que je suis devenu accroc à la série et surtout au portrait de cette humanité si caractéristique, au-delà de la peinture du crime et de la violence, de l’univers policier d’Ed McBain. Au centre de l’histoire, la vie du commissariat, des policiers, les procédures de l’enquête – rapports d’autopsie, fiches d’empreintes digitales, dessins de la scène du crime. Ce n’est plus très nouveau aujourd’hui. Mais Ed McBain est l’un des inventeurs du genre des police procedural novels. Il est aussi l’un de ceux qui, dès les années 1950, ont mis en place les principes d’une narration éclatée entre plusieurs développements d’une même intrigue, ou encore entre plusieurs intrigues plus ou moins reliées par un fil thématique, démarche qui fait le fond narratif aujourd’hui de nombreuses séries télévisées en tous genres. Vraiment, si j’étais scénariste de telles séries, je crois que je porterais avec moi où que j’aille un petit autel portatif destiné au culte de ce grand maître. Mais comme je ne suis qu’un simple lecteur, je ne peux que vous inviter une fois de plus à plonger dans l’œuvre de ce classique de la fiction policière, dont, pour votre plus grand plaisir vous ne sortirez pas d’aussitôt.

Ed McBain: Du balai! (87ème District, 1)

McBain 1A Isola, double littéraire de New-York, les policiers du 87ème District sont en alerte, depuis qu’un mystérieux tueur semble avoir décidé d’éliminer l’un après l’autre une partie des inspecteurs du commissariat. Dans la chaleur étouffante de l’été, c’est donc une partie dangereuse qui commence. Rapidement, l’enquête s’oriente vers un ancien malfrat qui aurait eu des démêlés avec la police, une sorte de vengeur, qui chercherait à se faire justice. Mais n’est-ce pas le propre des enquêtes de romans policiers que de jouer habilement des fausses pistes ? Et les enquêteurs, au premier rang desquels l’inspecteur Carella, qui semble avoir son idée personnelle sur l’affaire, n’auraient-ils pas intérêt à s’intéresser d’un peu plus près aux proches des policiers assassinés?

Depuis le temps que les volumes de cette série, dont l’intégrale a été rééditée par Omnibus, me regardaient, sur les rayonnages de la Médiathèque ! Voilà, enfin, j’y ai plongé… et je ne suis pas prêt d’en ressortir, je crois. Au départ de ces 87ème District que développa Ed McBAin sur plusieurs dizaines de romans et plusieurs décennies, il y a en effet une idée géniale : « faire d’une brigade un héros collectif », « décrire avec précision la journée de travail des flics de grande ville et créer une demi-douzaine de personnages dont la personnalité et les traits de caractère variés formeraient, en se conjuguant, un héros unique. » Le résultat est convaincant, tellement on prend plaisir, à mesure qu’on avance dans la série, à retrouver ces personnages qui ne se découvrent que peu à peu. Certains arrivent, sont promus, d’autres partent, ou sont tués. Tout cela, bien sûr, rappelle les séries télévisées. Mais voilà justement, en 1956, quand Ed McBain publie le premier volume de ses 87ème District, il est un précurseur. C’est bien une forme nouvelle de narration populaire qu’on le voit inventer. Et ceci – suivre, de romans en romans, le développement d’une forme nouvelle en train de se créer – est passionnant.

Un commissariat donc, des inspecteurs : leurs conceptions différentes du métier (il y a le « gentil », la « brute », le « bleu »), l’arrière-plan de leur vie personnelle donnent aussi de l’ampleur à ces histoires qui, en renouvelant justement la narration traditionnelle des romans policiers (un enquêteur face à une enquête) donne un portrait saisissant du New-York des années 50 à 90, dont on reconnaît facilement le motif sous la ville d’Isola où est sensée se dérouler l’action de ces romans. L’intrigue elle-même de ce premier volume reste assez traditionnelle cependant. L’intrigue secondaire (le développement des gangs de rues dans le New-York des années 50) est plus intéressante. Le réalisme tient ici à cette représentation sociale, presque sociologique des formes nouvelles de la délinquance, à un portrait sans concessions des policiers de l’époque, aux rapports tendus qui transparaissent entre les différents services de police et aux récits des événements personnels de certains inspecteur, ainsi dans ce volume Steve Carella, qu’on trouve sur le point de se marier avec une jeune femme sourde et muette.

Bref, j’ai passé tout le mois dernier (où j’ai été bien absent de la blogosphère) plongé dans les romans de cette série. Ce n’est d’ailleurs pas trop difficile. J’ai lu chaque volume en pratiquement une journée. Et pendant tout un mois, je ne vous dit pas alors avec quel plaisir j’ai vu se développer devant moi, de roman en roman, comme une histoire de l’Amérique, dont ce 87ème District est pour ainsi dire la fresque déroulée depuis un commissariat urbain d’une grande ville. Tout cela aidé par le ton souvent décalé de l’auteur, qui appuie avec humour là où cela fait mal, et une plume volontiers humaniste. Bref, vous l’aurez compris, cette série est à lire absolument.

Dominique BARBERIS: Beau Rivage

Barberis, Beau rivagePour achever sa thèse, Franck a choisi de venir s’installer quelques semaines à l’hôtel Beau Rivage, un petit hôtel de montagne, à quelques pas de la frontière. C’est la fin de la saison et déjà les clients se font rares. Dans ce lieu d’au-dessus du monde, sa compagne, qui n’a rien d’autre à faire, observe. A côté de l’hôtel, un petit lac. Au dessus d’eux, le massif montagneux. Le village en contre-bas. Et plus loin une ville d’eau alanguie qui fut jadis un lieu de rencontre des élégances. Lorsqu’un jour parait Serge – du moins un client qui dit s’appeler Serge – quelque chose vacille. C’est la fin de l’été. Déjà la saison s’enfonce dans l’automne. Et quelque chose dans les quelques êtres qui finissent d’occuper l’hôtel, à la veille de sa fermeture, dit que pour tous aussi l’automne est proche. Quelque chose gît là d’inquiétant, à l’image du lac qui à côté d’eux, cache le mystère de ses eaux profondes, sous la surface qui reflète les beautés du paysage sublime à l’entour.

J’avais raté à sa sortie, il y a trois ans, ce très beau livre de Dominique Barbéris, dont j’ai découvert l’existence, un peu par hasard, le mois dernier, en faisant le tri parmi des émissions podcastées à l’époque. Les circonstances de cette redécouvertes n’ont fait que rajouter au charme subtil de cette lecture. Car ce Beau rivage est l’un de ces livres magiques, qui tiennent à peu de chose – une émotion, une atmosphère. Et dont on est toujours un peu malheureux de ne pouvoir pas en dire grand chose, au risque sinon d’en émousser le mystère – juste le conseiller le plus chaleureusement (ou l’offrir) à ceux qu’on aime vraiment. Il y a quelque chose d’hitchockien dans sa facture: des apparences qu’on sonde incessamment, d’où finit par sourdre un mystère, même un drame. Mais que dire de la clé de ce drame, qui n’est peut-être pas le fil que le lecteur a peu à peu laissé se tisser dans sa tête? Ce pourrait être une histoire policière, mais ce n’en est pas une. On pourrait imaginer l’amorce d’un roman d’amour. Mais on en est si loin aussi. Car il faudrait trancher, choisir une issue à ce récit, qui préfère se complaire dans un jeu d’apparences un peu froides, si fascinantes aussi, qui avec un art consommé nous rapproche très subtilement de l’intimité des êtres.

A l’hôtel Beau Rivage, deux couples se croisent: Franck, universitaire sur le point de finir sa thèse, et sa compagne, la narratrice; à côté d’eux, Eric Vasseur, un industriel en vacances, et sa femme Christine, une ancienne danseuse dépressive depuis qu’une blessure lui a fermé le monde du ballet. La patronne de l’hôtel, mêle ses bavardages, d’où émerge souvent la figure de son mari mort, en programmant ses vacances prochaines dans un pays chaud, avant la saison d’hiver. Un soir, arrive un homme disant s’appeler Serge, venant du petit aéroport de V., ou plus simplement de la gare. Nul ne sait qui il est vraiment. Il parle de Vienne, de l’Afrique, dit qu’il est diplomate. Mais qui est Serge? Un loup sanguinaire? Un trafiquant sans scrupule? Un espion séducteur de romans d’espionnage? Ou plus simplement un vieux beau qui joue de son image?

Dans ce roman de l’indétermination des mobiles comme des motivations de l’action, Dominique Barbéris joue avec beaucoup de subtilité la partition de l’entre-deux, dont c’est peut-être ici l’aventure principale. Au début du roman, les phares d’une voiture paraissent au bout du chemin, qui conduit à l’hôtel. Trois homme en descendent. Un quatrième homme est-il resté dans la voiture? Ils prennent rapidement une bière et repartent rapidement. Qui sont-ils? De quel côté se situent-ils de l’inquiétude ou de la paix? A l’image de cette première scène, le même motif se reproduit. Quid de l’été ou de l’automne? Au dessus de l’hôtel Beau Rivage, baptisé sans originalité lieu de quiétude et de détente, les restes d’un sanatorium où, au siècle dernier, les hommes atteints de tuberculose venaient mourir dans le décor de cette nature sublime. Et puis, de quel côté se situe l’action? De ce côté-ci ou de l’autre de la frontière? Beau Rivage est un hôtel au dessus d’un village, au bout d’une route de montagne, sur une petite esplanade, après un abattoir désaffecté transformé aujourd’hui en une villa sur laquelle veille un chien féroce qui aboie au moindre déplacement. Rien donc, rien ne nous dira ce qui se passe vraiment ici. Et lorsque l’ombre de la mort s’abat enfin sur le récit, nous sommes déjà parvenus à la fin du roman, comme s’il n’y avait plus rien à en dire, comme si le secret des mobiles de cette mort mystérieuses devait rester définitivement enfoui sous l’eau du lac de Beau Rivage et sous la surface polie des lignes du récit.

Henning MANKELL: La lionne blanche (Wallander, 3)

Mankell, Wallander 3En Scanie, le corps de Louise Åkerblom, jeune agent immobilier et mère de famille, est retrouvé dans une puits, après plusieurs jours de recherche. Les traces sur son corps orientent les enquêteurs vers une possible exécution sommaire. Aucun autre signe d’agression. Qui donc a pu tuer Louise Akerblom? La jeune femme se serait-elle simplement retrouvée au mauvais moment, au mauvais endroit? Pourtant qui peut avoir suffisamment de sang froid et de brutalité, pour abattre une femme seule, sans motif réel, dans la paisible campagne du sud de la Suède, groggy de cette nouvelle découverte macabre?

Je poursuis avec délectation ma découverte (tardive) des romans de Mankell. Et plus j’avance, plus je suis convaincu par cette série. Ce troisième volet des enquêtes du commissaire Wallander est un volume épatant, sans doute un moment important dans la série, pour la trame narrative d’abord, mais aussi pour l’épaisseur psychologique qu’y acquiert le personnage de Wallander, définitivement chassé ici du paradis provincial scandinave. Il faut dire que, dans la tradition des héros de romans policiers maltraités par l’existence, tout lui tombe dessus: d »abord (cela n’a rien à voir avec l’enquête), son appartement est cambriolé, vidé méticuleusement de toute sa collection de cds (on trouve des voleurs bien mélomanes en Suède!); il souffre de plus en plus de la solitude, rumine en secret le rêve de retrouver la belle lettone dont il est tombé amoureux dans le volume précédent, mais commet l’impair de l’appeler ivre en pleine nuit pour lui déclarer sa flamme; il renoue avec sa fille, avec laquelle ses relations restaient difficiles depuis le divorce d’avec sa femme, mais voilà que sa fille est enlevée; et un insupportable tueur, ex-agent du KGB, en reconversion auprès des services d’Afrique du sud hostiles à la fin de l’Apartheid, veut à tout prix mettre un terme à sa vie. On serait déboussolé pour moins que cela, surtout lorsque, comme Wallander, on aspire à l’existence confortable d’un suédois moyen, vivant dans un endroit tranquille.

La trame de ce roman de Mankell reste évidemment ici la même que dans ses précédents romans: la rencontre entre les bouleversements rapides du monde, la montée d’une forme nouvelle de violence, des organisations criminelles dont l’action s’internationalise, la « mise sur le marché » des anciens agents des renseignement et de la police politique des ex-pays de l’Est sonne-t-elle la fin du modèle suédois? Y a-t-il encore une place dans ce monde pour la naïveté et l’aspiration à un mode de vie sans complication? Et surtout: dans un monde qui se globalise, quelle place reste-t-il à la province, c’est-à-dire à ce rêve d’un mode de vie simple, à l’écart de l’agitation du monde?

Une jeune suédoise qui s’égare et est exécutée froidement devant la maison où elle demande son chemin; un tueur à gage africain venu se préparer en Suède; un ancien cadre du KGB; une conjuration d’afrikaners, dans le Transvaal, jaloux des droits qu’ils ont acquis contre la majorité noire de leur pays; une enquête à plusieurs niveaux, en Scanie, à Stockholm, en Afrique du Sud; des policiers et des espions. C’est un véritable puzzle que construit Henning Mankell dans cette lionne blanche. Un puzzle, dont l’enjeu est moins de produire des énigmes, dans la veine traditionnelle du roman policier à énigme, que de susciter les réactions de Wallander. Fatigué, débordé, le policier peine longtemps à comprendre les tenants et les aboutissants d’une affaire dont il ressent confusément que l’essentiel lui échappe. Très vite, en effet, le lecteur, informé du volet africain de l’affaire (la préparation d’un attentat contre Nelson Mandela, pour faire échouer la politique de réforme du président De Klerk), en sait plus que l’enquêteur. Cette façon de nouer l’intrigue est nécessaire bien sûr au propos de Mankell qui se présente dans ce roman, plus que dans le précédent encore, comme une sorte de reporter des changements du monde dans la dernière décennie du vingtième siècle. Elle est nécessaire aussi à l’évolution du personnage de son commissaire qui littéralement « pète les plombs ».

Bref, j’ai hâte de lire la suite, et si ce mois-ci sur les blogs n’était pas américain et halloweenesque, je crois que j’y serais déjà. Mais place d’abord à quelques fantômes …

Henning MANKELL: Les chiens de Riga (Wallander, 2)

Mankell--Les-chiens-de-Riga.jpgSur une plage de Scanie, une région rurale au sud de la Suède, les corps de deux hommes sont retrouvés. Deux corps liés dans une barque venue s’échouer sur les côtes suédoises. Confiée au commissaire Wallander de la police d’Ystad et à son équipe, l’enquête s’oriente vite vers un règlement de compte, lié à un trafic de drogue en provenance des États baltes. Une affaire qui menace de prendre un tour international. Une consultante ministérielle débarque de Stockholm, pour contrôler l’enquête, aidée par plusieurs policiers. Et un commandant letton, envoyé à Ystad, au titre de la jeune coopération entre les deux polices, au moment où l’Union soviétique commence à se défaire, se charge de boucler l’affaire. Mais lorsque Wallander apprend que, peu après sa descente de l’avion qui le ramenait à Riga, le commandant a été assassiné, et que lui-même est appelé par les autorité lettones pour donner un coup de main à l’enquête, voilà en réalité que tout commence. Une plongée bien dangereuse attend Wallander dans la réalité opaque d’un État qu’il ne comprend pas et où les coups peuvent venir de toute part…

Après Meurtriers sans visage dont j’ai déjà beaucoup aimé le ton, l’ambiance, le propos, ce deuxième volume des aventures du commissaire Wallander a été un vrai coup de coeur. Les pages de ses deux séjours à Riga, entre surveillances, coups tordus, membres mystérieux d’une société secrète qui dit oeuvrer pour le bien futur de la Lettonie, fausse enlèvement nocturne de Wallander, micros cachés dans le téléphone et policiers véreux ont même été un pur moment de délice.

C’est que, comme dans le volume précédent, l’enquête policière est arrimée ici à la découverte d’une réalité sociale et politique, à l’évocation d’un monde en mutation, où se retrouvent balayées toutes les vieilles certitudes, à la fois convaincantes et profondément romanesques. Confronté à une réalité politique qu’il ne comprend pas, Wallander plus désorienté que jamais apparaît une fois de plus comme ce genre particulier de policier de roman, qui n’hésite pas à frayer avec les limites de la légalité et se laisse conduire par son intuition. Dans la nouvelle Lettonie en train de s’émanciper de la tutelle soviétique qui la domine depuis l’après-guerre, Wallander découvre une autre réalité que la sienne. »En tant que policier, il avait l’habitude de manipuler une réalité dont il faisait lui-même partie. Ici, il restait à l’extérieur.« 

C’est que, habillement, Mankell, qui accompagne, dans sa série policière, les changements politiques internationaux de la décennie 1990, a choisi de placer l’action de son roman à un moment où, dans les États baltes, rien n’est encore décidé: où s’oriente la jeune Lettonie? Est-ce encore une société totalitaire ou un espace politique sur la route de la démocratisation? Pourtant, tous les membres de cette société ont-ils intérêt à ce tournant démocratique? Et quel est le rôle de la police, qui naguère servait le pouvoir en place et était gangrenée par la corruption? Avançant en aveugle au milieu d’une réalité qu’il ignore, Wallander, le suédois, citoyen d’un État dont la transparence, du moins proclamée, est la première vertu politique, est plongé subitement dans l’ambiance opaque d’une société où personne n’a intérêt à expliciter ses positions personnelles et où la discrétion, la dissimulation sont devenus des instruments de survie pratiqués par tous. Cela donne un beau roman, dans le type de ceux de la guerre froide, peut-être le dernier, un peu comme si Henning Mankell avait cherché ici à profiter du genre, une dernière fois, au moment où les mutations politiques du bloc de l’Est sont en train de rendre ce type d’histoires complètement caduque.

Mais ce roman a aussi un autre intérêt, dans la mesure où il fait progresser le personnage de Wallander, et donne plus de corps à son regard désolé sur la société. Pour cela sans doute fallait-il éloigner Wallander de la Suède. Certes, la Lettonie, par rapport à la Suède, ce n’est pas de l’autre côté du monde, mais seulement un petit État, grand comme une région suédoise, de l’autre côté de cette Méditerranée du Nord qu’est redevenue la mer Baltique, après la chute du Mur de Berlin. Mais au début des années 1990, c’est, pour un tout petit temps encore, comme un autre Univers. Le voyage de Wallander en Lettonie est important. Il signe un peu, si j’ose dire, le « deniaisement » définitif du personnage du commissaire suédois. Confronté à une société où l’idéal généreux et égalitaire qui a été proclamé publiquement par l’État pendant des décennies a dissimulé toutes les exactions, les corruptions, les liens étroits et louches entre les serviteurs du parti et les truands, mafias dont l’Europe occidentale découvre alors l’existence, au moment de la chute du rideau de fer, Wallander poursuit dans ce deuxième volume la réflexion désabusée, mélancolique commencée dans le roman précédent. Car la Lettonie, si autre, si différente, renvoie immanquablement pour un policier rigoureux comme Wallander à la Suède: « Peut-être devrions-nous travailler de la même façon en Suède?, demande-t-il dans un moment de fulgurance. Si ça se trouve, nous ne creusons pas assez profond dans la criminalité qui nous entoure aujourd’hui.« 

Henning MANKELL: Meurtriers sans visage (Wallander, 1)

Mankell--Meurtriers-sans-visage.jpgDans le sud de la Suède, en Scanie, un couple de vieux paysans est retrouvé dans sa ferme après une nuit d’horreur: le mari est déjà mort des tortures qu’il a eu à subir; sa femme meurt bientôt, à l’hôpital, après avoir prononcé un dernier mot: « étranger », qui pourrait être un indice précieux pour l’enquête à venir. N’est-ce pas là cependant une piste trop facile? Qui a pu agir avec une telle brutalité? Qu’espérait-il trouver auprès de deux vieux fermiers sans histoires? De l’argent? Mais pourquoi cette violence gratuite? Chargé de diriger l’enquête, le commissaire Wallander, de la police d’Ystad, va devoir découvrir les mobiles d’une affaire décidément bien difficile à expliquer, cependant qu’à travers la petite région bien tranquille du sud de la Suède la menace gronde et qu’un vent de xénophobie submerge la ville…

Présente-t-on le commissaire Wallander? Un brin paumé, désabusé, mélancolique, Wallander est le type même du policier de roman, pris en tenaille entre ses problèmes personnels et la brutalité d’un monde qu’il ne comprend plus, dont les violences soudaines l’effrayent. Débordé dans sa paisible existence provinciale entre son divorce, auquel il a du mal à se faire, son poids, qu’il ne parvient plus à gérer, sa fille, qui s’éloigne de lui, son père, qui ne le comprend pas, mais exige de son fils des visites quasi-quotidiennes, la crise de la quarantaine, et puis l’affaire criminelle, qui ne peut pas rester simple, son équipe bientôt submergée par les menaces d’un inquiétant maître chanteur raciste et une flambée de xénophobie parmi la population. Le paradis scandinave? Sans doute, avec le commissaire Wallander, les suédois ont découvert, au tournant des années 1990, l’envers d’un modèle social et politique, une sorte de gueule de bois, après des décennies à vanter le compromis social, la paix civile, le paradis de tolérance, d’égalité et de démocratie. La social-démocratie suédoise n’était-elle qu’un couvercle sous lequel continuait à bouillir une violence à laquelle on avait cessé d’être attentif? L’utopie politique n’aurait-elle pas oublié de voir les hommes tels qu’ils sont, rattrapés par un monde en mutation violente? Le plaisir qu’on prend à lire Henning Mankell tient à cette plongée sous l’édredon duveteux d’un pays qui découvre le brutalité des hommes, de l’histoire – un pays bien paisible quand même, où les policiers sont obligés de payer leurs amendes, même lorsqu’ils sont en service; où le droit des citoyens régit chacun des moments de la vie civile; où la protection des minorités et le droit d’asile sont érigés en dogme d’État.

J’ai lu ce premier Mankell, cet été, non loin de la Baltique – non pas en Suède, mais plus au sud, près de Hamburg, dans une maison traditionnelle de pêcheurs, datant du XVIIIème siècle, avec ses petites fenêtres en bois sous un toit de chaume, ses murs blanchis à la chaux, une nature exubérante fleurissant dans le jardin, et la lumière blanche, intense des étés du nord. Et là, dans cette Allemagne presque scandinave, j’ai perçu quelque chose d’une communauté de ton ou de culture. Entre les paquebots gigantesques qui descendait l’Elbe vers la mer, presque sur le pas de ma porte, et les côtes de la Scanie suédoise. Quelque chose peut-être aussi qui tient à l’air qu’on y respire, à la lumière qui y brille, ou à une conception de l’espace social et politique, qui a des répercussion sur l’être même des gens qu’on y rencontre, sur leur façon d’être les uns avec les autres, à la terrasse des cafés, dans les rues, sur les places, ou bien quand ils se croisent.

Tout de ce quelque chose très diffus, qu’on appelle peut-être une société, se retrouve dans le roman de Mankell: la vie d’un commissariat de province, le rapport de la police avec la presse, le travail des policiers entre eux et même les débordements d’un Wallander au bout du rouleau qui s’intéresse d’un peu trop près à la jeune juge d’instruction qui vient de débarquer à Ystad ou qui a tendance à chercher dans l’alcool un refuge pour apaiser le sentiment panique qui le déborde. Un beau roman policier donc, avec son lot de rebondissements, et cette écriture sèche, presque blanche, qui vise à décortiquer les âmes et les ambiguïtés d’une société (mais toute société démocratique est bâtie sur de telles ambiguïtés) qui a fait de la générosité et du respect d’autrui les principes du vivre ensemble, mais à l’abri d’une situation géographique un brin provinciale et d’un certain repli sur soi.

Tom SHARPE: Wilt 1

Sharpe, Wilt1Depuis 10 ans, Henry Wilt vit entre une épouse excentrique, qui se passionne sans retenue pour les dernières idées à la mode, et son poste d’enseignant de culture générale, dans un établissement technique. Une vie sans ambition. Pour ne pas perdre la raison, Wilt n’a d’autre issue que d’imaginer chaque soir, à l’heure où il sort promener son chien, les mille et une façons d’assassiner sa femme. Une idée en passant, pour tenir. Mais voilà qu’un jour, la plantureuse épouse du professeur Wilt, nouvelle adepte de la libération sexuelle, laisse là Henry Wilt, au sortir d’une soirée épouvantable, pour suivre un couple dont elle vient de faire la rencontre et s’initier à la Touch-Therapy…

En ouvrant ce premier Wilt, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Le sous-titre du roman (Comment se sortir d’une poupée gonflable et de beaucoup d’autres ennuis encore) n’est désopilant que pour qui connaît Wilt déjà. Heureusement, la rencontre ne tarde guère. Apathique et maladroit, Wilt est une des figures les plus résolument drôles de la littérature anglaise; et Tom Sharpe un auteur dont je vais dévorer rapidement les autres oeuvres (j’ai déjà la pile des 5 volumes de Wilt sur ma table de chevet). Il n’est pas très facile de raconter l’histoire, sinon qu’elle tourne autour d’un malentendu: après avoir un peu trop abusé du gin, Wilt décide un soir de mimer le meurtre de sa femme avec une poupée gonflable et fait disparaître le cadavre de plastique dans les fondations du nouveau bâtiment de direction de son école, en construction. Interrogé par la police, qui croit que Wilt a réellement tué sa femme, celui-ci profite de ces quelques jours de célébrité en jouant sans limites avec les nerfs des enquêteurs. Du très grand art. D’autant que les aventures de Mme Wilt, menée par le bout du nez par un couple de libertins qui profitent de sa naïveté, valent elles aussi largement le détour. Bref, c’est vraiment très très drôle. On se demande comment quelque chose d’aussi loufoque parvient à tenir et pourtant cela fonctionne- peut-être ce mélange de grossièreté la plus crue et de bonne éducation que savent seuls manier les auteurs britanniques; ou un art acéré de la satire, car Tom Sharpe, sous ses dehors d’auteurs loufoque, est un admirable moraliste.

Lu dans le cadre de la LC Tom Sharpe organisée par Denis