« Martin Eden, le plus autobiographique des romans de Jack London, est le récit d’un écrivain né dans les bas-fonds, homme de rien basculé dans la bourgeoisie qui croit tenir sa revanche sur la vie… C’est aussi la rencontre d’un homme et d’une femme ; l’occasion enfin de découvrir le vrai visage de Jack London, une personnalité rare à la source de notre modernité. » (4e de couverture)

J’ai toujours beaucoup aimé les œuvres de Jack London, à commencer par ses romans du Grand Nord, découverts avec émerveillement dans l’enfance, mais que j’ai repris depuis avec un tout autre regard. Romans souvent durs, presque sauvages, dans leur vision désidéalisée du monde et du tragique de l’existence, d’où émergent quelques grands caractères, quelques figures beaucoup plus médiocres aussi – toute la panoplie des passions humaines et du fait d’être ou de ne pas être à la hauteur, à condition que la nature dure, âpre, parfois injuste leur en laisse seulement la capacité – révélant l’impossibilité, quand on s’intéresse vraiment à ce que les hommes sont, de les mettre en système. Que ces récits soient construits sur la base d’une aventure personnelle (London est un écrivain qui a « vécu ») n’est pas le moindre charme de cet écrivain : ce passage de la vie à l’écriture est au centre de l’œuvre d’autres grands écrivains du début du 20e siècle, très différents dans la forme, mais que j’aime sans doute tout autant pour cette raison : Joseph Conrad, Marcel Proust, André Gide, Hermann Hesse, etc. De cet intérêt pour l’œuvre de Jack London, j’ai même d’ailleurs fait depuis quelques années un rendez-vous annuel – un ou deux livres de London lus avec toujours beaucoup de plaisir, années après années, aux alentours de décembre et janvier.

Mais par une négligence que je ne m’explique pas, je n’avais jamais lu Martin Eden ! Nous avons tous ces vides. Est-ce que j’oserai confesser par exemple que je n’ai jamais lu Anna Karenine ? Cela fait en tout cas une « réserve » de grands livres dans lesquels il est bien agréable parfois de piocher, au hasard d’une discussion ou de quelque rencontre… Il suffit de lire – que dis-je de dévorer les 10 premières pages de Martin Eden– pour comprendre à quoi on a affaire. Roman sentimental, roman social, roman de formation, roman d’un écrivain, Martin Eden est tout cela à la fois, et c’est un pur chef d’œuvre. Un des grands, des très grands livres de la littérature américaine, sans doute un des sommets du 20e siècle. J’en sors tout enthousiasmé.

Martin Eden, un jeune homme issu des quartiers pauvres de Oackland, est un jeune marin qui a déjà beaucoup bourlingué et s’est frotté aux beautés comme aux violences du monde. Par amour d’une jeune fille de la bourgeoisie intellectuelle, il décide de se cultiver, et découvre bientôt le rapport particulier qu’il entretient à la littérature. Confrontation de deux richesses, celle que peuvent nous apporter les livres et celle de la vie, le récit de Jack London renouvelle le genre du roman de formation. Car Martin Eden n’est pas seulement ce jeune homme plein de désirs et d’aspirations confronté au chemin semé d’embûches au cours duquel il est amené à confronter son idéal à la découverte souvent désillusionnée du monde et de la société. C’est déjà un homme qui a vécu, un homme fait d’une certaine manière, quoique jeune, passé par toutes les phases de l’initiation aux duretés de la vie d’un marin pauvre de Californie (la bagarre, les bandes, les amours de passages, souvent tarifées, dans plusieurs ports du monde, l’acharnement au travail et pour rester en vie). En un mot : riche d’une vie qui, dès les premières pages du roman, émerge en quelques images mentales superbes, mais qu’il ne sait pas encore canaliser, et qui font sa différence par rapport au milieu bourgeois dans lequel il est amené à évoluer après sa rencontre avec Ruth, la jeune sœur d’un homme que Martin a tiré d’un mauvais pas.

Au centre du roman, la découverte d’une vocation : celle d’écrivain, et le travail dur, âpre pour s’y hisser. Car l’écriture est un métier. Et les nécessités du marché sont rudes. Contraint parfois d’arrêter d’écrire pour prendre un travail difficile qui lui permettra de consacrer de nouveau plusieurs semaines à l’écriture, Martin Eden fait l’expérience d’un engagement total au service de l’écriture, rognant sur ses nuits et ses repas, économisant sur tout. Car écrire, pour un jeune homme de la classe sociale de Martin Eden, et qui doit choisir entre écrire ou travailler, est aussi un engagement physique, une expérience vécue aux limites de son corps. Dans la douceur du climat californien, l’expérience que fait Martin Eden à sa machine à écrire, dans une chambre trop exigue pour permettre les déplacements, où l’espace donc même est contraint, n’est pas très éloignée finalement de celle de ces héros du Grand Nord qui sont au centre d’autres récits de l’auteur. Entre deux travaux d’écriture, les pages consacrées par Jack London notamment aux semaines où Martin Eden se fait embaucher dans une blanchisserie sont une évocation précieuse, presque documentaire, de la condition au travail, et de ses injustices, de ses rigueurs, dignes déjà de Steinbeck.

A côté de cela, la trame sentimentale déroule le motif amoureux entre idéalisation, incompréhension, déception douce-amère et grande passion. Avec en prime peut-être l’un des plus beaux baisers de toute la littérature romanesque ! J’ai partagé l’extrait il y a quelques jours de ces pages si riches en émotion qui résument à elles seules tout le charme et la maîtrise de ce très grand roman. Le destin de Martin (je ne dirai rien de la fin si prégnante, si poignante, d’une vocation vécue jusqu’au bout) est bien sûr un autre moment sublime du roman. Quant au motif autobiographique – une autre source d’inspiration du roman – il y aurait encore beaucoup à en dire, London ayant créé avec Martin Eden un double avec qui il ne se confond jamais tout à fait, comme le montre la morale d’inspiration nietzschéenne que professe Martin, à rebours d’un London plus social – plus « socialiste » – sans doute dans ses engagements collectifs, quoique nourri à la même source d’un engagement individuel total et un peu aristocratique jusque dans ses rigueurs.

Bref, c’est un livre sublime. Que rajouter de plus ? Sinon, bien sûr, que j’ai adoré. Et que c’est pour pouvoir faire de temps en temps ce genre de rencontres qu’on aime à enchaîner les livres…

6 Comments on Jack LONDON: Martin Eden

  1. C’est un tel plaisir de lire ton billet ! J’ai déjà sûrement dit ici que c’était un de mes livres préférés (lu deux fois, à relire dans quelques années même si la simple lecture de ta chronique me donne envie de me jeter dessus 🙂 ).

  2. Encouragée par votre beau billet de lecture, je l’ai déjà sorti du rayon et je suis allée voir les passages que j’avais notés à la fin. Dont celui-ci :
    « Ce n’est pas dans le succès d’une oeuvre qu’on trouve sa joie, mais dans le fait de l’écrire. Je le sais. Et vous le savez aussi. La beauté vous hante. »

  3. Misère, j’avoue que je n’ai jamais lu ce roman, noté pourtant depuis… Je connais certes moins bien que toi l’oeuvre de Jack London. Ton billet est parfaitement tentateur. Je n’avais pas perçu toute la dimension lié à l’écriture, à l’écrivain, que propose ce roman. C’est d’autant plus motivant.

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