« Dans une petite ville de la Baltique bercée par le rythme incessant des vagues, Christian assiste à la minute de silence observée dans son lycée en mémoire de Stella Petersen, professeur d’anglais morte en mer. Stella fut le grand amour de Christian, un amour volé aux conventions qui régissent les relations entre professeurs et élèves, un amour fait de silences et d’interrogations, de découvertes fragiles et de beauté. » (4e de couverture)

Me voici reparti, une fois de plus, pour un livre irrésumable, ou difficile à résumer, mais c’est là semble-t-il que me conduisent mes lectures en ce moment! J’avais envie depuis longtemps de lire Siegfried Lenz, depuis au moins le jour où des amis m’ont offert La leçon d’allemand, que je confesse n’avoir toujours pas lu, même si le livre trône en bonne place depuis tout ce temps-là sur ma table de nuit. Mais il en va souvent ainsi des livres que j’achète ou qu’on m’offre. Certains restent souvent longtemps très près de moi, physiquement, ils m’accompagnent pour ainsi dire de leur présence, comme des ports dans lesquels je sais que j’entrerai un jour, pour faire relâche, et cela me soutient pendant tout ce temps-là de savoir qu’il y a quelque part quelques livres à découvrir sur lesquels je sais que je pourrai compter. Watership down est un autre de ces titres, que m’a offert un jour quelqu’un qui m’était très cher à l’époque, avant que les vents contraires de l’existence ne choisissent de la porter un jour à naviguer à la découverte d’autres contrées moins amicales et plus éloignées de moi. Mais il me reste quand même ce livre. Jane Eyre, autre grand compagnon (ou compagne, je ne sais comment dire, s’agissant d’un livre) m’a accompagné 15 ans, et franchement je ne regrette pas d’avoir attendu tant de temps, tellement fut grand le plaisir de découvrir alors un roman que je n’aurais peut-être pas goûté autant à l’âge de l’adolescence.

Il y a une autre raison qui fait que je m’intéresse depuis longtemps, sans l’avoir lu, au nom de Siegfried Lenz: le nord de l’Allemagne, et notamment Hamburg, où j’ai passé quelques-uns des plus beaux étés de ma vie. Et c’est d’abord ce que j’ai aimé, goûté, retrouvé dans ce très beau et très pudique roman, Une minute de silence, qui sait évoquer avec tellement de charme ces paysages de la mer du Nord, avec ses petits villages de pêcheurs, de temps en temps un phare, quelques îles, et la digue, une grande étendue verte le long de la mer. Je ne sais si c’est complètement transparent dans le roman quand on ne connait pas déjà ces paysages. Mais l’évocation discrète qu’en donne Lenz, à l’image de la discrétion de ces paysages eux-mêmes, est une des choses qui m’ont seduit dans le roman.

Et pourtant, il faut avouer que j’ai eu bien du mal à entrer dans le récit pendant disons les 15 ou 20 premières pages. J’ai même pensé arrêter le livre un temps et que Lenz serait une des grandes déceptions de ma vie de lecteur, lorsque tout d’un coup quelque chose s’est mis à fonctionner. C’est à partir de la scène de la cabane, dont j’ai publié l’extrait il y a quelques jours. Le miracle s’est fait. Le reste n’a été qu’un doux délice de lecteur face à ce livre que j’ai lu finalement d’une traite.

Le va-et-vient entre le présent (la cérémonie d’hommage à Stella, la jeune professeur d’anglais qui vient de décéder) et le passé (la reconstitution des amours de Stella et de son élève, un jeune homme de 18 ans qui partage son temps entre le lycée et les travaux en mer), l’alternance du tu et du elle, parfois jusque dans une même phrase, pour nommer celle que la mort a ravi trop tôt, une prose sobre, pudique, tout cela donne une expression à la fois discrète et très touchante des va-et-vient de la conscience confrontée à ce qui est sans doute le principal sujet de ce livre: la douleur de l’inachèvement.

A travers l’enveloppe, j’ai senti que c’était une carte, c’était une vue photographique qui invitait à visiter un musée océanographique, la photo représentait un dauphin qui avait fait un bond exubérant et qui, semblant calculer sa trajectoire, cherchait à se poser sur une vague. Il n’y avait qu’une phrase au verso : « Love, Christian, is a warm bearing wave », signée Stella. Appuyée contre la grammaire anglaise, j’ai posé la carte à côté de notre portrait et j’ai éprouvé une douleur lancinante à l’idée d’avoir manqué quelque chose, d’avoir été lésé de quelque chose que j’avais désiré plus que tout.

Quoi de plus fragile cependant que ce couple que Christian et sa professeur d’anglais ont formé pendant l’espace de quelques semaines? Si l’amour est grand, on oublie parfois quand on s’aime combien les amants qui s’aiment sont eux médiocres ou capables de médiocrité. Lenz ne franchit jamais ce seuil, mais en indique pudiquement l’ouverture. Réinterprétation contemporaine du motif illustré bien des fois dans l’histoire de la littérature (Roméo et Juliette, La Chartreuse de Parme, etc.) de la mort prématurée des amants, la mort vient à point « sauver » la beauté de l’amour, même si c’est au prix de l’expérience douloureuse de l’inachèvement, en lui offrant d’échapper à la dure leçon qui veut que les amants ne s’aiment pas toujours et que, comme le disait la chanson, ces histoires finissent mal… en général. Tout le talent de Lenz est de savoir trouver les mots pudiques, au-delà de tout romantisme, qui conduisent de la vie à l’art:

Ce qui est passé a existé et durera, accompagné de la douleur et de la peur qui lui appartient, je chercherai à trouver ce qui est perdu sans retour.

Loin de toute exubérance, c’est sans doute Siegfried Lenz qui a raison, en homme recueilli et peu bavard du Nord. J’ai trouvé très belle en tout cas sa vision du bonheur, confrontée aux aleas de l’existence.

peut-être faut-il que ce qui nous rend heureux repose et soit préservé en silence.

Un beau donc, un très beau roman, lu dans le cadre des Feuilles allemandes, une belle initiative d’Eva pour ce mois de novembre. Si ce n’est pas déjà fait, je vous conseille vivement d’aller faire un petit tour chez elle pour l’occasion. Prochaine étape de ce mois, en ce qui me concerne, L’histoire d’un allemand de l’est de Maxim Leo, une lecture qui s’est imposée à moi (là encore, l’un des livres qui m’accompagnait depuis un moment sur ma table de chevet) en ces temps de commémoration des 30 ans de la chute du Mur de Berlin.

11 Comments on Siegfried LENZ: Une minute de silence

  1. J’avais beaucoup aimé La Leçon d’allemand. Il évoque très bien cette région de l’Allemagne, que l’on ne connaît souvent que par la peinture.

  2. J’aime beaucoup ce que tu dis de ces livres qui nous accompagnent et nous attendent parfois longtemps, nous réconfortant de leur simple présence, comme une promesse. J’ai souvent vécu cela, par exemple avec « Premier de cordée » de Frison-Roche que l’on m’avait recommandé à l’adolescence et qui trônait dans la bibliothèque familiale, mais que je n’ai lu que bien plus tard avec délice.
    Je ne sais trop si j’aurais envie maintenant de lire le livre de Siegfried Lenz, mais je suis contente de découvrir cet auteur grâce à toi. Moi aussi j’ai bien aimé la ville d’Hambourg.

  3. Je me retrouve dans ton premier paragraphe.  » La leçon d’allemand  » est le titre que j’avais noté pour découvrir Siegfried Lenz. J’y viendrai à son heure, comme l’Histoire d’un Allemand de l’Est. Tes articles confirmeront encore. Ma prochaine étape pour ce mois m’emmène sur une île de la Baltique.

  4. J’aime ce que tu dis du compagnonnage des livres. Ce qui est drôle, c’est que parfois, après nous avoir longtemps accompagnés, ils disparaissent peu à peu. Certains livres correspondent à une ou des époques, qui peuvent revenir et s’effacer cycliquement. Dans ce genre-là, Les liaisons dangereuses m’a été très proche pendant de nombreuses années, à raison d’une relecture par an, mais je ne l’ai plus rouvert depuis un paquet d’années. Il reste cher à mon cœur mais ne correspond plus à mon présent.
    Quant à ceux que je n’ai toujours pas lus… Il y en a auxquels je pense beaucoup, c’est vrai, mais ils attendent sagement leur moment.
    J’aime beaucoup la simplicité et la sincérité qui se dégagent du roman de Lenz dont tu parles. Le titre, à lui seul, est une divine invitation à la lecture. Quoi de plus vibrant que le silence ?
    Par ailleurs, j’espère que ça va doucement mieux pour toi.
    Bises Cléanthe :*

    • Merci pour ton très gentil message. Ça va mieux oui. Je suis en train de découvrir le pouvoir de résilience de l’être humain et que finalement on se remet de tout. Des désirs réapparaissent, le sentiment que l’amour est de nouveau possible, et finalement qu’on peut dépasser le traumatisme imposé par l’autre qu’on croyait être le centre exclusif de son existence. Du coup ce que tu dis des âges de la lecture me touche beaucoup. Nous entretenons avec les livres que nous aimons des rapports d’intimité qui se modifient dans le temps. Tu parles des Liaisons dangereuses. C’est amusant. J’ai l’impression que ce livre me constitue. Mais je n’y ai plus mis le nez depuis mes années d’étudiant. Je serais curieux de voir ce que j’y découvrirais de lui, mais de moi aussi, de mon expérience de lecteur au cours du temps, des changements que les vicissitudes de la vie nous imposent, mais aussi de cet être soi que nous découvrons, identique à lui-même à travers les épisodes de la vie qui nous font grandir et mûrir.

  5. Bonjour Cléanthe,
    je me retrouve dans ton texte. Il m’a fait sourire car La leçon d’allemand tient le même rôle chez nous que chez toi ! Je pense le ressortir bientôt, il le mériterait. L’année dernière, nous avons chroniqué Le transfuge que Patrice a bien aimé.
    Merci beaucoup pour ta participation.

  6. « lorsque tout d’un coup quelque chose s’est mis à fonctionner »: bizarre ce moment où un livre nous dit qu’il est pour nous malgré nos réticences. Parfois il faut aller bien plus loin, il m’arrive de m’accrocher durant cent pages avant le « miracle ».
    Je retiens Siegfried Lenz, je trouve que la littérature allemande est, à tort, mal suivie en pays francophone.

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