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Emile ZOLA: Au bonheur des Dames

Zola11A la mort de leurs parents, Denise et ses deux frères sont montés à Paris, afin d’y rejoindre leur oncle, Baudu, qui tient boutique rue de la Michodière. Mais la nouvelle prospérité du Bonheur des dames, un grand commerce de « nouveautés », créé par Octave Mouret, veuf de Madame Hédouin, une commerçante du quartier, précipite la ruine des anciens commerces. Bientôt Denise, que le grand magasin fascine, est embauchée par le patron de la colossale machine, qui ne se montre pas insensible au charme de la jeune femme…

Dès les premières pages du roman, le Bonheur des dames apparaît sous les yeux ébahis de Denise et de ses deux jeunes frères comme une puissante machine, une « chambre de chauffe géante », brillant d’un « éclat de fournaise », flambant sur Paris comme un « phare ». Octave Mouret, le sémillant héros de Pot-Bouille,qu’on avait rencontré pressé de réussir, a su transformer le confortable commerce de Madame Hédouin, en un vaste magasin, à la limite de l’imaginable, qui nourrit et se nourrit du désir des femmes. Mais Octave est surtout un magicien qui sait éviter la surchauffe, au prix d’un colossal développement de son entreprise, un « poète » de la « spéculation ». Nulle part peut-être l’imaginaire thermodynamique de Zola n’aura fonctionné aussi bien, pour dire la modernité naissance, l’extraordinaire accroissement des désirs et des possibilités que permettent les récents développements économiques. Octave Mouret est l’antithèse des ogres du cycle des Rougon-Macquart, les Saccard de tout poil qui se nourrissent à perte des extraordinaires profits générés par la société en mutation qu’ils contribuent à ruiner.

Créateur d’une nouvelle forme de rentabilité commerciale, Octave Mouret réussit parce qu’il sait donner à la société de son temps ce surcroît de rêve sans lequel il n’y a pas de grande entreprise économique possible. La marchandise qu’il déverse chaque jour sur Paris, renverse la loi sur laquelle s’était bâtie jusqu’alors la prospérité du petit commerce: « L’art n’était pas de vendre beaucoup, mais de vendre cher. ». Le roman de Zola est donc d’abord un formidable document sur la naissance des « grands magasins ». L’intéressement des vendeurs, des produits d’appel, vendus à perte, mais aussi l’utilisation de la main-d’oeuvre, embauchée et renvoyée au gré des saisons, comme une variable d’ajustement sont les quelques principes de cette nouvelle culture du commerce. Cette culture a son envers: l’humain, ses désirs appréhendés comme une marchandise, un système de concurrence qui s’établit y compris entre les employés – et sait faire lever à l’occasion les désirs les plus secrets, animer les femmes du monde d’une véritable passion de posséder qui va jusqu’à pousser certaines d’entre elles à se transformer, telle Mme de Boves, en voleuses à l’étalage.

Pourtant, Au bonheur des dames demeure un roman euphorique, voire euphorisant – quelque chose de rare dans l’oeuvre de Zola. J’en vois plusieurs raisons. La première tient sans doute à l’intrigue sentimentale qui poursuit, sur un mode heureux, l’histoire entamée dans le volume précédent: Mouret qui a fait fortune en sachant se jouer des femmes finit par être le jouet de l’une d’entre elles, Denise, qui parvient à se faire aimer de lui parce qu’elle refuse de céder à son désir de possession. Au bonheur des dames est, dans une certaine mesure le roman de l’émancipation féminine: des femmes auxquelles le commerce de Mouret donne enfin la possibilité d’exister comme sujets, d’exprimer leurs désirs, de vivre d’appétits. La femme qui porte la culotte n’est plus un motif ridicule. Elle est une consommatrice émancipée. Nul mieux que Zola n’a su percevoir à quel point le développement de la consommation était lié à une aspiration à la liberté. Or il fallait à ce roman un personnage tel que Denise qui sache affirmer quelque chose de l’avenir de la femme: non plus comme désir de l’homme, mais comme être émancipé, posant ses conditions, à l’égal de l’homme, dans une relation renouvelée qui n’exclut pas l’amour, mais en est au contraire la condition.

L’autre raison qui fait de la lecture de ce roman un moment particulièrement heureux dans le cours souvent sombre des Rougon-Macquart tient, aussi, à la complexité, l’air de rien, de la trame narrative. A la structure habituelle de ses romans (grandeur et décadence), Zola substitue ici celle d’un progrès continu: jetée, démunie, avec ses frères sur le pavé de Paris, comme Octave Mouret quelques années avant elle, Denise finit à la tête d’un des temples du commerce, régnant sur un empire commercial et sur le coeur de son propriétaire. Mais cette ligne continue en dissimule en fait d’autres: celle des péripéties du parcours de Denise, qui est d’abord rejetée du Bonheur des Dames, connaît les vexations, la pauvreté, se voit obligée de partager la condition et la faillite des petits commerçants du quartier, avant d’entrer de nouveau au service du Grand Magasin; celle de ces petits commerçants, à l’image de l’oncle Baudu, propriétaire du vieil Elbeuf, ou du père Bourras, jadis cossus, vivant bourgeoisement et que les circonstances, leur entêtement, leur incapacité à saisir les nouvelles règles du jeu commercial ou à prendre le train en marche précipitent dans la ruine; d’autres encore: Robineau, Hutin, les Lhomme, etc. Finalement, l’intrigue du roman est à l’image du Grand Magasin: démultipliant les parcours, faisant s’entrechoquer les trajectoires, dans un bouillonnement qui est à l’imitation de celui de la vie même.

J’ai lu ce roman, il y a très longtemps, vers 14-15 ans. Et j’en avais gardé un puissant souvenir. La relecture est plus épatante encore. Je crois que ce volume constitue, sans aucun doute, avec La Fortune des Rougon, avec L’Assommoir, avec Pot-Bouille, l’un des sommets, du cycle des Rougon-Macquart.

Les Rougon-Macquart: n°11

Juli ZEH: Corpus delicti

Zeh--Corpus-delicti.jpgDans une société futuriste du milieu du XXIème siècle, la Méthode est devenue la forme nouvelle de gouvernement : une société hygiéniste, régie par des principes rationnels, prônant le droit à la santé, a donné enfin aux hommes le moyen de vivre à l’abri de la souffrance. Mais la vie est parfois plus riche que ce que la raison en dit. A la suite du suicide de son frère, un garçon épris de liberté, condamné injustement pour un crime qu’il affirme n’avoir pas commis, Mia sombre dans une dépression et refuse de se soumettre aux examens médicaux qui encadrent la vie des citoyens… On ne s’oppose pas impunément à la Méthode. Le piège judiciaire qui menace la jeune femme est à l’image de l’obsession sanitaire et procédurière d’une société qui prétend contraindre les hommes pour travailler à leur bonheur.

Juli Zeh est l’auteur inspirée de récits puisant dans la littérature de genre (le polar, le thriller, ou, comme ici, la science-fiction) les motifs d’une narration aux implications morales ou philosophiques. Croisant le romanesque le plus pur et la réflexion juridique, elle a su inventer une forme particulière de narration où la confrontation des êtres, un art certain de la formule et une ironie redoutable donnent à chacun de ses livres à la fois ce rythme et cette redoutable intelligence caractéristiques de son œuvre.

La dénonciation de l’obsession sanitaire contemporaine, qui est l’aspect le plus voyant de ce roman, n’est cependant pas, me semble-t-il, le côté le plus intéressant du livre. C’est celui que retiendra pourtant qui n’a jamais lu Juli Zeh– et non sans raisons : Corpus delicti est un bon roman d’anticipation. Plus ambitieux, ses deux précédents romans, L’ultime question et surtout La fille sans qualités sont parmi les plus importants de la littérature allemande contemporaine. On retrouve néanmoins dans ce Corpus delicti quelques uns des thèmes favoris de l’écrivain : l’exigence de liberté mesurée aux limites de la rationalité, le nihilisme contemporain qui conduit au fanatisme, à moins qu’il ne soit dépassé dans un acte d’amour pur ou de folie, par delà bien et mal, dont il est cependant la condition.

 

Face à Mia, la biologiste, qui ne comprend que peu à peu à quelle révision en profondeur la conduit la fidélité, par delà la mort, à un frère que tout accuse, Kramer, l’homme de la Méthode, campe un véritable fanatique. C’est un homme élégant et inquiétant, nouvelle version de ces dandys nihilistes qui peuplent l’œuvre de Juli Zeh. Miroir des désillusions de Mia, metteur en scène pervers de sa chute, il défend jusqu’au fanatisme les principes d’une société à laquelle il ne croit pas parce qu’il ne croit pas non plus aux hommes, mais qui lui donne le loisir de soumettre la vie, comme si elle était un jeu, à sa redoutable intelligence. Un pervers, qui acquiert dans la domination ce qu’il refuse aux dominés : ce que Moritz, le frère de Mia, nommait « faire l’expérience de son existence ». Une sorte de Calliclès moderne : « Quelqu’un qui reconnaît ouvertement que, pour un être borné comme voilà l’homme, croire et savoir sont une seule et même chose et exige par conséquent que la vérité s’incline devant l’utilité – celui-là ne peut guère être qu’un nihiliste pur et dur. ».

Mia aussi est une nihiliste, « seulement, chez elle, l’absence de vérité objective n’entraîne pas un radicalisme inconditionnel, mais une fragilité douloureuse. ». C’est par là seulement, me semble-t-il, que l’idéologie sanitaire intéresse Juli Zeh. Dans la mesure où l’hygiénisme refuse aux gens justement, au nom de leur bonheur, la reconnaissance de cette fragilité fondamentale qui fait les hommes, il interdit que se développe, sur le deuil des valeurs, un humanisme renouvelé, qui pourrait être la condition de notre liberté, et montre que, contrairement à ce que pensait Niezsche, le renoncement à l’idée de vérité peut être la condition d’un nouveau fanatisme. Certes, le prêtre niezschéen n’aimait pas vraiment Dieu, mais son culte de la divinité ; Dieu n’était que le nom de son propre ressentiment, imposé comme une morale aux hommes. Mais il n’était pas conscient de cette perversion. Dans le roman de Juli Zeh, Kramer, le partisan de la Méthode, agit en toute conscience. Le joueur a remplacé l’homme du ressentiment.

Ces spéculations ne sont pourtant qu’un des aspects de l’œuvre. Une belle narration du deuil, de l’amour fraternel, de la fidélité au siens, l’évocation mélancolique d’un bonheur toujours conjugué au passé (« La pire malédiction de l’homme vient de ce qu’il ne reconnaît qu’a posteriori les instants les plus heureux de son existence. »), une subtile description d’un être en proie à la dépression font la valeur de ce roman. Si les spéculations y occupent une place déterminante, c’est au sens d’une grande tradition artistique allemande – celle de la gravure Melancholia d’Albrecht Dürer ou des Anneaux de Saturne de Sebald – la mélancolie, cet ébranlement de l’être, ce culte de sa propre fragilité qui est la condition de la pensée.

Henry JAMES: Washington Square

Washington-square.jpg

Catherine, une jeune fille commune et banale, est l’enfant unique du docteur Sloper, un médecin réputé dans le New-York de 1850. Grâce à son travail et à sa renommée, le docteur a su faire croître une fortune importante, dont Catherine est l’unique héritière. A l’occasion d’un bal, elle rencontre Morris Townsend, un jeune homme beau et brillant, qui ne tarde pas à la courtiser. Poussée par sa tante, la fantasque et romanesque Mrs Penniman, Catherine tombe amoureuse du jeune homme et accepte de l’épouser…

Sous couvert d’une histoire classique (l’opposition d’une jeune fille et de son père à qui son prétendant ne plaît pas), James livre tout autre chose que l’histoire simplement réaliste qu’aurait été la banale reprise des modèles français (on a comparé le roman à Eugénie Grandet) dont cependant il s’inspire: ni le lieu (un quartier riche de New-York en 1950), ni le jeu des intérêts (cette respectabilité qui pousse le docteur Sloper à s’opposer au mariage de sa fille et la quête en retour pour des jeunes gens bien éduqués mais sans le sou de trouver un bon parti), ni même les motivations psychologiques des différents acteurs ne trouvent le développement que leur aurait donné justement l’un des écrivains dont James traduit ici la leçon.

L’ellipse règne tant sur le plan de la description topographique que sur le plan des événements ou sur celui de la psychologie. Le lieu de Washington Square où demeure la famille Sloper est suffisamment important pour donner son titre au roman, dont il situe le milieu social tout en explicitant les ambitions de Townsend, mais dans le cours du récit, James n’en fait pas d’autre usage que celui d’une place agréable où Catherine et Morris conviennent d’un rendez-vous. Le voyage du docteur et de sa fille en Europe, qui dure toute une année, n’occupe qu’un nombre relativement réduit de pages, et encore celles-ci sont-elles rédigées seulement du point de vue des sentiments de Catherine pour son prétendant éloigné – il est vrai que la jeune fille s’intéresse peu aux monuments et musées européens qui au contraire ravissent son père. Sur le plan de la psychologie, James sait qu’il n’est pas omniscient, et que bien des côtés du caractère de ses personnages lui échappent.

Doubles, sinon multiples, ceux-ci trouvent difficilement à résumer en une formule les motivations de leurs actes ou de leurs sentiments. Le drame de Catherine Sloper vient de ce qu’elle comprend les raisons de son père et pour une part éprouve une véritable douleur à refuser de lui obéir. Son entêtement n’en est que plus douloureux puisqu’il s’accompagne d’une véritable clairvoyance, plongeant les motivations réelles de la jeune fille dans ces deux abîmes que sont l’affirmation de soi, jusqu’à l’auto-destruction, contre un père autoritaire et jaloux, et les promesses vertigineuses de la sensualité promise par un mariage avec un beau jeune homme. De son côté, si le docteur agit en tyran auprès de sa fille, il se comporte aussi en homme qui a compris le jeu de son prétendant. Mais la limite n’est jamais claire entre la protection paternelle et la volonté d’avoir raison à tout prix, contre une enfant qui est la représentation vivante du bonheur marital que le docteur a laissé derrière lui en perdant une épouse dont il n’a pas su guérir la maladie.

D’une extrême pudeur avec ces personnages, James se montre aussi talentueux dans le domaine de la comédie sociale, livrant avec Mrs Penniman le portrait d’un personnage pétri de romanesque, fantasmant les relations des jeunes gens, les perfections du jeune homme d’une manière qui en dit long sur les frustrations de cette veuve et nous prévient contre les mensonges de la fiction, lorsque celle-ci se pose, sans limite, comme l’analogue de la vie.

Henry JAMES: Les Européens

Les-Europeens.jpgFélix et Eugénie, un frère et une soeur d’origine américaine, qui ont passé leur vie en Europe, cherchent l’amour et la richesse. Des cousins bostoniens, riches et bien installés, sont l’occasion toute trouvée d’un voyage outre-Atlantique. Les voilà donc de retour dans cette Amérique qu’ils ne connaissent pas, reçus près de Boston chez ces cousins puritains, que leur liberté inquiète et fascine, et dont ils ne vont pas tarder à bouleverser le train de vie bien tranquille…

 

Sur le ton de la comédie, Henry James donne dans ce roman l’une des premières versions du thème international qui deviendra à partir de 1880 la matière principale de ses oeuvres romanesques: la rencontre entre les deux mondes, l’Ancien et le Nouveau, par l’intermédiaire de ces cousins que tout éloigne, si ce n’est les bonnes manières, est développé avec une verve comique, qui n’hésite pas à verser parfois dans le schématique ou le théâtral, mais qui donne à ce récit un ton vraiment divertissant. Jouant des quiproquos et des malentendus, Henry James s’amuse de l’opposition de l’innocence américaine, un brin simpliste et engoncée dans ses principes moraux, et de l’expérience européenne, volontiers libérée des conventions et un rien canaille. Face à Felix et Eugénie, Mr Wentworth, ses filles Gertrude et Charlotte, son fils Clifford, Robert Acton et sa soeur Lizzie, le pasteur Mr Brand offrent le portrait d’une Amérique provinciale, en quête de satisfactions morales et de douceur de vivre, mais incapable d’envisager le plaisir comme une motivation de l’existence. L’héritage de Jane Austen n’est jamais loin dans ce récit qui sait mêler la satire et la douceur des sentiments: « Examiner un événement crûment, à la lumière du plaisir qu’il était susceptible d’apporter, était un exercice intellectuel qu’ignoraient totalement les cousins américains de Félix Young et dont ils ne soupçonnaient pas à quel point il peut être répandu dans de nombreuses sections de la société humaine. »

 

Le chassé-croisé amoureux, qui vient se greffer sur le premier motif de l’incompréhension réciproque, ne fait que rajouter à l’inspiration satirique d’un Henry James qu’on lira peu souvent d’aussi bonne humeur. Mariée morganatiquement à un prince allemand qui cherche à la répudier, Eugénie s’efforce de séduire les hommes qui l’entourent avec des moyens qui ont pour effet de les fasciner et de les faire fuir. Oscillant continûment entre vérité et mensonge, la jeune femme, dont on devine que c’est là sans doute le principal charme aux yeux « expérimentés » d’Européens habiles à conduire une vie de plaisirs, n’est jamais loin d’être perçue par ses cousins, comme si elle vivait dans une sorte de débauche de sensualité, elle qui en Europe était perçue comme une femme raffinée et d’éducation distinguée. Plus heureux, Felix (ce nom est un programme) trouve au contraire à la vie simple de ces bostoniens un charme qui ne tarde pas à précipiter la cristallisation qui s’impose: le jeune homme tombe amoureux de sa cousine Gertrude. Mr Brand, à qui Gertrude était promise, se retourne vers  Charlotte, qui elle-même l’admire. Et après avoir convoité la proximité d’Eugénie, Clifford et Mr Acton, effrayés sans doute par l’issue vers où leur passion les entraîne, finissent par épouser des jeunes filles de leur entourage.

 

Comme souvent chez James, les deux seuls personnages capables de transcender l’ordre qui s’impose à eux et par quoi ils acceptent de se laisser contraindre, faute d’imagination, consistent en un artiste et une jeune femme: Felix est peintre et s’est lassé des artifices de la culture européenne; Gertrude, n’arrivant pas à s’accommoder de la tristesse puritaine, finit pas assumer sa féminité en épousant Félix. Une ombre pèse cependant sur ce roman solaire, dominé par les belles évocations de la nature et des couchers de soleil américains: effrayés par tout ce qui est pas autre qu’eux, Robert Acton et Eugénie, qui pourtant s’aiment, n’acceptent pas de se laisser changer par l’autre; Mr Grand renonce à Gertrude en s’offrant la satisfaction d’un beau geste désintéressé; Clifford, que la tentation d’un mode de vie déréglé promettait à des expériences nouvelles, ne tarde pas à se ranger en épousant la jeune et jolie Lizzie, et se place dans le sillage respectable de son père.

 

 

L’avis de Cecile

Bibliographie de Henry James

et, pour rappel, le lien vers mon « auto-challenge » Toutes les nouvelles de James (un peu en panne ces temps-ci!)

 

 

Henry James, Les Européens (1878). Traduction: Denise van Moppes. Paris, Albin Michel, 1955. Points, 1993.

Henry JAMES: Confiance

C’est un quatuor de jeunes gens, une histoire d’amour et d’amitié, un chassé-croisé entre passion, rivalité, goût de la beauté et aspiration à la fortune. Deux jeunes amis fortunés: Bernard Longueville et Gordon Wright, un peintre et un physicien. Deux jeunes filles à marier: l’une, Angela Vivian, mystérieuse et « compliquée », l’autre, Blanche, une amie de la famille, jeune femme coquette, sotte et volubile. C’est souvent comme cela que commencent les histoires. Mais quand l’auteur est Henry James, il est normal que le jeu se corse un peu et que de chausse-trappes en défilés les personnages soient conduits au gré d’une danse étourdissante par sa capacité à brasser différents champs de la réalité sociale.

 

Au début, il y a des duo, ou ce qui aurait pu rester, sans la pichenette malicieuse de l’écrivain, deux histoires séparées: Bernard Longueville a rencontré furtivement Angela Vivian à Sienne, et en a profité pour faire son portrait et le lui offrir. Appelé quelques temps plus tard à Baden-Baden par son ami Gordon qui souhaite être conseillé sur la légitimité d’un possible mariage, le jeune peintre découvre qu’Angela est la future élue. Alors commence un ballet élégant et redoutable entre les quatre jeunes gens. Bientôt le quatuor ne suffit plus. Le ballet se poursuit au rythme d’un quintette, d’un sextuor. Le capitaine Lovelock, qui courtise sans espoir Blanche, parce que sa fortune est trop faible, entonne le thème léger et cependant triste du badinage éphémère. Mrs Vivian, la mère d’Angela, intéressée davantage par la fortune que par les sentiments de sa fille, laisse sourdre sa musique attachante (c’est une mère!) et sordide (mais une mère trop attachée à la fortune!). On badine, on flirte, on s’étudie, on s’évalue, on se poursuit, on se fuit. Un vrai bonheur de lecture.

Wilkie COLLINS: La Dame en blanc

 

Jeune professeur de dessin, Walter Hartwright est engagé à Limmeridge House, pour donner des cours à deux jeunes filles, Laura Fairlie et Marian Halcombe. Ce sont deux demi-soeurs, très dissemblables, mais que lie une très grande amitié. Walter ne tarde pas à tomber amoureux de Laura qui, héritière d’une grande fortune et promise à un autre, se détourne à contre-coeur du professeur. Il faudra toute la perspicacité de Marian et le courage de Walter pour parvenir à bout de l’inquiétante machination dont la jeune fille est l’objet et déjouer les plans de sir Percival Glyde, l’époux de Laura et de son complice, le comte Fosco.

 

On voit couramment dans La Dame en blanc l’un des précurseurs du roman policier. Je ne suis pas sûr de ce que vaut cette étiquette étant donné qu’au XIXème siècle les les noms d’auteur de romans à énigmes ou à mystères sont si nombreux que cela finit par constituer un genre à part entière, auquel il serait intéressant un jour que quelqu’un finisse par consacrer un étude, indépendamment de cette notion de précurseur, par laquelle on vide le roman d’une époque de ce qu’il a de propre, au profit des formes contemporaines dont il serait l’anticipation;. Je dirai plutôt que La Dame en blanc est un prolongement victorien du roman gothique, dont il combine quelques uns des lieux communs: une figure de méchant, à la fois sans scrupule et tyrannique, à contre-courant des vertus du véritable gentleman, mais qui se dissimule d’abord sous les dehors de manières courtoises; un autre méchant, cynique, venu d’Italie, pays, je ne sais pourquoi, qui depuis Les Mystères d’Udolphe fait frémir l’Angleterre; une demeure, qui n’est plus ici le lieu d’apparitions, sinon celles de la dame en blanc, dans son habit de fantôme, mais le lieu où se trament d’inquiétantes manoeuvres et laisse l’héroïne (les héroïnes) sans protection à la merci du maître du château; un amant protecteur, qu’un long voyage éloigne; etc. Tous les éléments sont là d’un récit fabriqué à partir du matériau des romans terrifiants de la période précédente. C’est d’ailleurs cette impression de combinaison qui domine, de quelque chose d’entièrement construit, d’artificiel. C’est, me semble-t-il, à la fois la force et la faiblesse de Wilkie Collins, si je peux en tout cas juger de toute une œuvre à partir de ce seul roman, qui est le premier que je lis de lui.

 

L’énigme, l’impression de mystère, naît de l’artifice et du rappel incessant de motifs venus du roman gothique, qui est la forme la plus terrifiante du roman à l’époque: nous voilà, lecteur, pris dans le récit d’une machination, en forme lui même de récit fabriqué. Où qu’on regarde: la conspiration est partout. D’autre part, l’idée de multiplier les narrateurs, si elle n’est pas encore moderne, dans la mesure où Wilkie Collins ne sait pas exploiter chacune de ces voix comme un « point de vue », c’est-à-dire une aperception individuelle, inconciliable avec les autres, d’une réalité qui donc échappe, donne un ton astucieux au roman – et garantit surtout les apparences! Ainsi il est permis librement au lecteur de ce vautrer en quelque sorte dans l’évocation du crime, de la folie, de l’adultère, des manipulations, bref de tout ce que la morale réprouve, puisque le récit en est donné sous la forme d’un procès où chacun, à tour de rôle, est convié à présenter son témoignage, à charge contre le crime. On ne fait pas plus victorien!

 

Pourtant, même si j’ai passé un très bon moment, je n’ai pas trouvé dans ce roman tout le plaisir que j’en attendais. Depuis un moment, j’entendais parler de Wilkie Collins comme d’un auteur à lire absolument. Franchement, je préfère Mrs Radcliffe, parce que ses héroïnes sont moins sottes que celles de Wilkie Collins: c’est quand même curieux que dans La Dame en blanc il faille être quelque peu oie blanche pour être femme selon les canons de l’époque, c’est-à-dire digne d’être mariée; l’autre héroïne de l’histoire, j’aimerais dire la vraie femme, celle qui sait penser et agir et qui pour cette raison, entre nous, est la seule véritablement désirable, est d’une laideur repoussante; comme elle est pauvre en plus, elle demeurera célibataire! Et même dans le jeu qu’il fait avec les références gothiques, Wilkie Collins qu’on tend à reprocher parfois des meilleures plumes de l’époque victorienne, reste bien éloigné du coup de génie en la matière: Jane Eyre, où les figures de la terreur sont convoquées elles aussi, mais retournées contre les attentes premières du lecteur formé aux stéréotypes du roman gothique, le méchant, taciturne et tyrannique, se révélant un homme brisé, seul digne finalement d’être aimé.

Emile ZOLA: La Conquête de Plassans

François Mouret, qui a fait fortune dans le commerce de vin en gros, est venu s’installer à Plassans, où il compte mener la vie de rentier que lui promet le gîte paisible qu’il occupe avec sa famille, situé entre la sous-préfecture, attachée au pouvoir impérial, et la villa des Rastoil, où se réunit le parti royaliste. Heureux de n’être d’aucun parti, François passe son temps dans son jardin où il se plait à cultiver ses fruits et ses légumes. Mais la maison est spacieuse. Et François songe à louer le deuxième étage de la demeure, contre l’avis de sa femme, Marthe, qui craint que la présence d’étrangers ne trouble le bonheur qu’ils ont su y construire. Finalement, l’appartement est loué, à un ecclésiastique, l’abbé Faujas, venu, avec sa mère, de Besançon. Les Mouret ne savent pas encore ce qu’il leur en coûtera d’avoir fait entrer dans leur vie l’homme que Paris a envoyé secrètement pour reconquérir politiquement Plassans…



La Conquête de Plassans aurait pu être le roman du bonheur familial. Mais l’image, par quoi le roman s’ouvre, de la famille goûtant sur la terrasse les derniers jours d’été est tout sauf un manifeste. L’image seulement d’un paradis perdu, ambition dominante de cette branche des Rougon-Macquart que les deux fils aînés n’auront de cesse de retrouver: le futur abbé Mouret et Octave, bientôt homme à femmes, puis créateur de Grands Magasins parisiens. Car dès le départ, il y a quelque chose de fissuré dans cette image trop parfaite d’une famille qui croit trouver dans la réunion d’elle-même tout ce qui convient à son bonheur. Peut-être est-ce que la clôture familiale (c’est la fatalité de toutes les familles!) est ici plus présente qu’ailleurs, en quelque sorte repliée sur elle-même, par le fait que Marthe et François sont cousins germains, que les parents de l’un donc sont l’oncle et la tante de l’autre, qu’ils ont en commun la même grand-mère. Et pas n’importe quelle grand-mère: Adélaïde Fouque, la «matriarche» des Rougon-Macquart! L’image de Désirée, troisième enfant de la famille, une jeune fille attardée qui adolescente. joue encore à la poupée comme une enfant, rappel de la consanguinité des deux époux, n’est-elle pas aussi l’image, faussement innocente, de la grand-mère Fouque, internée, près de Plassans, dans un asile d’aliénés? Voilà que dans l’Éden paraît donc déjà le serpent: la proximité des deux époux, déraisonnable, puisqu’elle est aussi biologique, est moins une promesse de bonheur qu’elle ne rend plus inquiétante la fatalité que, chacun à sa manière, tous les Rougon-Macquart affrontent: la menace de la folie. Le mal est dans le fruit. Et ce n’est pas le tentateur qui est la vraie source du mal, ici incarné dans la figure inquiétante de l’abbé Faujas, comme le roman du XIXème siècle aime en produire, lui-même d’ailleurs le jouet d’une autre fatalité familiale, héritée d’une autre province, de Besançon, où il semble que depuis Balzac (Albert Savarus) et Stendhal (Le Rouge et le Noir) on ne passe plus son temps qu’à faire œuvre d’ambition jalouse et d’auto-destruction.


Sur le plan stylistique, la transition du Ventre de Paris à La Conquête de Plassans est nette. Après ce pur moment descriptif, cette apothéose de jouissance contemplative et critique qu’était le tome précédent, le quatrième volume des Rougon-Macquart offre comme une ascèse délivrée de pratiquement toute description. L’évocation des lieux se fait par l’énoncé suggestif des actions des personnages: le coin de jardin où Mouret cultive ses légumes, la tonnelle qui abrite les aller-et-venues de Faujas récitant son rosaire, l’impasse derrière les maisons qui accueille à l’occasion une partie de raquettes .


On retrouve aussi ce qui faisait l’attrait du premier épisode de la série (La Fortune des Rougon). Revenu dans cette province d’où part toute l’histoire des Rougon-Macquart, on se rappelle quelle fatalité les rapproche. A Paris, ils vivent séparés, au point que Lisa Quenu peut se plaindre d’avoir un cousin richissime, Saccard, qui fait mine de ne pas la connaître, ou qu’on peine à concevoir que le ministre Eugène Rougon et Gervaise soient issus de la même famille. En province, rien de tel. Dans ce creuset qu’est Plassans, on se côtoie et on se hait en voisin. Les grandes ambitions se nouent dans la proximité des mesquineries familiales.

 

Emile ZOLA: Le Ventre de Paris

Envoyé au bagne de Cayenne parce qu’il a vaguement été mêlé aux émeutes de 1851, qui ont suivi le coup d’État, Florent parvient à s’échapper et à rejoindre Paris. Le voici, en 1858, hébergé par son demi-frère, Quenu, qui, marié à Lisa Macquart, l’une des sœurs de Gervaise (L’Assommoir), tient boutique de charcutier près des nouvelles Halles de Baltard, grandiose vaisseau d’acier et de verre, qui est sans doute le personnage principal du roman. Orphelin, Florent a élevé seul son demi-frère, en s’épuisant à donner des leçons. Et celui-ci l’accueille à bras ouverts, prêt à lui fournir durablement le gîte et le couvert. Florent est l’incarnation du désintéressement: il refuse sa part sur l’héritage de l’oncle Gradelle et bientôt se dépossède de la plus grande part de son salaire au profit du ménage de l’homme qu’il remplace comme inspecteur au pavillon de la marée. Type même de l’idéaliste impuissant, il devient rapidement le leader d’un petit groupe de beaux parleurs qui se réunissent dans l’arrière salle d’un café où ils critiquent le régime et rêvent d’insurrection, mais dont les activités sont soigneusement contrôlées, à leurs dépends, par la police.

Cependant la Halle a sa loi. Ici bat le vrai cœur de Paris, métaphore d’une petite bourgeoisie commerçante que le désir de manger, d’engraisser éloigne de la critique du régime. Car celui-ci a su trouver le moyen de faire de la politique avec les instincts premiers: donner à chacun sa pitance quotidienne ou du moins la mettre en scène dans ce superbe temple du goût colossal où officient d’imposantes personnes aux dimensions généreuses. Jamais vraiment admis, sans doute parce qu’il est trop maigre, et qu’ici on lit l’honnêteté d’un homme sur son tour de ventre, Florent doit endurer les vexations des commerçantes, les ragots orchestrés par la mère Saget. Mais surtout, il devient bientôt suspect à sa belle-sœur, qui finit par n’aspirer plus qu’à une chose: éliminer Florent et savourer le calme revenu. Tout est réuni pour que les Halles libérées de l’agiteur inoffensif, Florent puisse être renvoyé d’où il vient: au bagne de Cayenne.

Le Ventre de Paris est le roman de la clôture, ou encore de l’exclusion. Les Halles, dans leur gigantisme exubérant, comme le sont les ventres, les seins, les chairs de ceux qui y officient donnent l’image d’une société repliée sur elle-même qui se nourrit autant de racontars que de victuailles et dont les réussites, les fantasmes, les querelles sont le véritable soutien du régime impérial, une forme de bonne conscience trempée dans le sentiment de ses mesquineries oblitérant la vraie violence que le régime fait subir à ceux qui n’entrent pas dans le rang. Ainsi le maigre Florent ne sera jamais admis dans ce monde, parce que dans cet univers la maigreur elle-même devient suspecte, comme le signe d’une résistance à l’abandon de soi au «bonheur» impérial et aux charmes de l’accumulation: toujours plus d’argent, de nourriture, de graisse.

La leçon pourrait sembler systématique, caricaturale, comme elle l’était dans le précédent roman. Loin de là. Ici Zola trouve enfin le ton pour dénoncer un imaginaire social dont il nous donne les moyens de ressentir, dans le même temps, de l’intérieur, les idéaux, les ambitions, la sensualité qui le nourrissent. On prend plaisir au spectacle de ces grosseurs. Il y a, sous la plume de Zola, comme une érotique grasse… ce qui n’est pas un mal, puisque pour nous c’est la maigreur qui est devenue la norme et que dans notre monde les gros pâtissent de ce regard content de soi, moralisateur que, dans le roman de Zola, Florent subit. Depuis Rubens et ses rondeurs souveraines, je crois qu’aucun artiste n’avait su peindre avec autant de bonheur les charmes de l’embonpoint.

C’est justement ce modèle de la peinture qui, je crois, donne tout son prix au roman. Autorisé par la présence de Claude Lantier, l’autre maigre de ce livre, qui sera le héros de L’Oeuvre, et vient chercher auprès des Halles de Paris, le motif de ses tableaux, c’est-à-dire une forme de satisfaction qui ne se consomme pas, Zola se transforme ici en peintre, mais un peintre moral qui n’a pas oublié qu’un étal de poissons, des raisins tombant en grappes, un plat de rouelles de porc ou de boudin peuvent contenir une leçon aussi grande que toutes les peintures d’histoire. Peintre de nature morte, le Zola du Ventre de Paris fait des clins d’œil souvent du côté du peintre de vanités. Il faut se méfier de cette nourriture envahissante dont la description fait l’objet de plus de la moitié du livre. Ces fromages trop faits, ces fruits dont le parfum entête, ces poissons dont l’odeur s’accroche à la peau, ces viandes auxquelles il ne manque presque rien pour qu’elles tirent au violet nous rappellent ces toiles du XVIIème siècle où le spectacle apparent d’une table triomphante est relativisé par la présence d’une mouche, d’un pétale prêt à tomber, d’un petit point de pourriture qui paraît dessous la croûte d’un pâté.