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Emile ZOLA: La Curée

Dans ce second volume des Rougon-Macquart, nous retrouvons Aristide, le troisième fils des Rougon, qui vient de monter à Paris, à la suite du coup d’État de Napoléon III, où il espère pouvoir donner corps à ses rêves de fortune. Commissaire voyer assistant à la mairie, grâce à l‘intervention de son frère, Eugène, Aristide décide de changer de nom. Et c’est désormais sous celui de Saccard qu’il va se faire connaître. Saccard comprend très vite, grâce à la position qu’il occupe à la mairie, qu’il y a moyen pour un homme sans scrupules de faire fortune en achetant à bas prix, avant que les tracés du nouveau Paris ne soient connus, les habitations qui se trouvent sur le lieu des futures avenues, puis en les revendant au prix le plus fort, c’est-à-dire surévalué, grâce à la complicité de quelques gens bien placés. Mais pour réaliser son projet, il manque à Saccard une mise de départ.

Le destin va le favoriser. Le jour même de la mort de sa femme, Angèle, il s’engage, grâce à sa sœur, Sidonie, qui intrigue pour lui, à épouser la jeune Renée Béraud du Châtel, qui vient de tomber enceinte, en échange d’une forte somme d’argent. Grâce à ses placements audacieux, Saccard fait fortune. Il fait rentrer son fils, qui était en pension, à Paris: Maxime, être ambigu, mi-homme, mi-femme. Mais Rénée s’ennuit. Elle met une passion toute maternelle à s’occuper de l’enfant, qui n’a que quelques années que moins qu’elle. C’est le départ d’une aventure qui fera de Renée la Phèdre des Rougon-Macquart.

Malgré la beauté de certaines pages, je trouve que les effets dans ce roman sont trop appuyés, la leçon trop démonstrative. C’est un défaut en général chez Zola, mais qui peut faire la vigueur aussi de certains textes, dans d’autres romans – une sorte de maniérisme naturaliste telle que la page féroce où, dans Le Ventre de Paris, Zola laisse parler un groupe de commères sous l’air nauséabond de fromages qui se répandent et « puent ». Mais dans La Curée, l’effet est un peu vain. Une fois qu’on a compris que ce qui résumait cette classe de mercenaires affairistes et crapuleux qui fait la nouvelle bourgeoisie du Second Empire était une libido mal orientée, que le désir amoureux et la passion pour l’argent étaient les deux faces, si j’ose dire, d’une seule pièce de monnaie, ce que Balzac, par ailleurs avaient déjà démontré, et de façon nettement plus efficace, dans La Fille aux yeux d’or, on s’ennuie un peu à ces descriptions, formellement admirables, des vices parisiens. Je sais que c’est un lieu commun, certains disent une idée reçue, mais je trouve que Zola fait nettement mieux lorsqu’il s’agit du peuple ou des notables de province. Et puis, il y a dans ce portrait de grands bourgeois (affairistes, sans scrupules, qui ne connaissent de l’amour que les femmes entretenues ou les relations homosexuelles, quand elles ne sont pas carrément incestueuses) quelque chose de moralisateur qui m’ennuie, qui sent son petit bourgeois, le donneur de leçons. J’aurais aimé voir décrites dans le détail les malversations de Saccard, et non que Zola me dise seulement qu’il agit par l’intermédiaire d’hommes de paille. Comme j’aime, quand il me raconte, dans le roman suivant, comment en faisant ingérer de l’eau salée à des pigeons une demi-heure avant leur mort les volaillers des halles rendent leur chair plus blanche. Au fond, il y a dans La Curée quelque chose comme une enquête qui n’aurait pas aboutie. Ou bien une manière qui se cherche: après tout, ce n’est que le deuxième volume de la série. Zola pour ainsi dire sort de sa province (Plassans). Le Ventre de Paris, le troisième volume, qui est tout autant systématique, au point que ceux qui l’ont lu il y a plusieurs années m’ont confié en avoir oublié l’action et retenu seulement le décor, commence à inventer quelque chose, dont on trouvera peut-être le chef d’œuvre dans La Bête humaine ou dans la description de la mine de Germinal. A suivre, donc, cette chronique de mes lectures de Zola.

Emile ZOLA: La Fortune des Rougon

On sait que dans Les Rougon-Macquart, Émile Zola a conçu le projet de donner la vision de la France sous le Second Empire à travers le portrait d’une famille, suffisamment diverse pour parvenir à décrire tous les milieux et, passant incessamment de Paris à la province, des lieux aussi divers que les grands ministères, la Bourse, les Halles, la mine ou la campagne française. La Fortune des Rougon est en quelque sorte la préhistoire de ce projet là.

Une généalogie un peu laborieuse à résumer introduit les principaux éléments du cycle romanesque, au premier rang desquels cette fameuse hérédité qui permettra, d’un roman à l’autre, d’expliquer la diversité des caractères et surtout de structurer cette magnifique galerie de personnages que constituent les 20 ouvrages de Zola. Nous sommes à Plassans, petite ville provençale. Au départ, il y a Antoinette Fouque, fille unique de paysans, qui épouse un jardinier illettré, Rougon, dont elle a un fils, Pierre. Après la mort de son mari, deux autres enfants naîtront de son union avec un amant, Macquart, un contrebandier ivrogne et brutal: Antoine et Ursule. Les enfants grandissant montrent des dispositions franchement différentes. Jouant de la légitimité de sa naissance, Pierre, homme rusé, calculateur, cherche à écarter son frère et sa sœur de l’héritage familial. Il force habillement sa mère à vendre ses terres, et épouse Félicité Puech, la fille d’un commerçant d’huile d’olive, qui n’a qu’une envie: réussir et faire fortune. Bien d’autres noms apparaissent, dans lesquels on voit se profiler les romans à venir: Eugène, Pascal et Aristide, les trois fils de Pierre et Félicité. Ou les enfants d’Antoine: Lisa, Gervaise et Jean.

Au début, bien qu’ambitieux, tous ces personnages végètent. Le commerce d’huile d’olive que tiennent Pierre et Félicité ne leur procure pas la fortune escomptée. Eugène, qui plus tard sera ministre, travaille sans passion au palais de justice de Plassans. Aristide, qui règnera bientôt sur l’immobilier parisien, rêve déjà d’argent, mais ne trouve à satisfaire ses désirs qu’avec la modeste dot que lui a apporté sa femme. Cependant, la Révolution de 1848 éclate. A Plassans, les Rougon deviennent les « leader » du parti conservateur. Le roman nous raconte comment sur l’écrasement du peuple et des idéaux nés d’une révolution une génération d’aventuriers médiocres et ambitieux va s’imposer comme la nouvelle classe dirigeante…

La pratique scolaire qui consiste à faire lire quelques pièces détachées du grand ensemble des Rougon-Macquart comme si elles étaient des oeuvres en soi, a fait oublier que La Fortune des Rougon, qu’on lit si peu, n’était pas seulement l’introduction à l’édifice et un roman dont l’intérêt resterait purement documentaire. C’est vraiment une oeuvre épatante. On y trouve un très beau roman d’amour – l’histoire de Silvère et de Miette, deux adolescents « sacrifiés » sur l’autel des Rougon -, une méditation pertinente sur les origines sociales et politiques d’une période historique, et bien sûr, comme je l’ai dit, les fondements généalogiques du projet de Zola, puisque Les Rougon-Macquart est d’abord l’histoire d’une famille.

Mais La Fortune des Rougon, me semble-t-il, est surtout l’un des grands romans de la province française, à côté de Madame Bovary, Le Rouge et le Noir, Une Vie.

Ce qu’a perçu Zola dans ce portrait de Plassans qu’il esquisse à partir du modèle de sa ville d’Aix-en-Provence, c’est que la province, c’est d’abord du temps, une certaine épaisseur du temps. Tout le reste – la mesquinerie des ambitions et des moyens qui les servent, les illusions intellectuelles, les évolutions culturelles mal digérées, une certaine candeur aussi ou la brutalité ouverte des rapports de force – tout cela n’est que l’effet du temps. Même l’éloignement de Paris qui permet à ceux qui sont bien informés (Eugène) de prendre à contre-pied le reste des bourgeois de la ville est du temps spatialisé.

Or ce que l’on expérimente en province n’est pas très différent de ce qu’on vit à Paris. Le second volume des Rougon-Macquart (La Curée) montrera clairement que sous le faux-semblant des décors et un apparent raffinement, c’est toujours la même existence qui se donne. Le contraste entre La Fortune des Rougon et La Curée n’est qu’un leurre. Cependant à Paris il manque ces temps morts, sinon peut-être en été quand Paris devient provinciale, grâce auxquels l’expérience que l’on fait en province des passions françaises, du moins dans les romans, prend la figure d’une démonstration.

Charlotte BRONTË: Jane Eyre

Jane Eyre est une orpheline, recueillie par sa famille maternelle et qui vit, depuis que son oncle est mort, sous la seule autorité d’une tante par alliance – Mrs Reed – qui ne l’aime guère. Lasse des tourments qu’elle endure, l’enfant accepte de partir en internat. Présidé par un ministre puritain, le pensionnat de Lowood est une inquiétante institution où les jeunes filles sans fortune sont éduquées sans ménagement. Une épidémie frappe les pensionnaires. Et peu de temps après, l’amie que s’y fait Jane, Helen Burns, finit par décéder de la tuberculose. Heureusement, les conditions de vie s’améliorent. Nous retrouvons Jane, dix ans plus tard, devenue institutrice. Nouveau départ, nouveau tournant dans une existence qui ne nous a pas habitué au bonheur. Engagée comme préceptrice pour pourvoir à l’éducation d’Adèle, la jeune protégée de Mr Rochester, Jane gagne Thornfield Hall, où rapidement la vie s’organise. Mais l’arrivée du Maître des lieux, homme attachant et ténébreux ne va-t-il pas précipiter le drame? Serait-il possible que Jane, la frêle et laide institutrice finisse par être aimée de ce caractère énigmatique, dominateur? L’amour est-il seulement possible pour des êtres tels que Jane ou Mr Rochester?

Grandes passions, coups de vent sur la lande, souffrances, tortures, tentatives de meurtre, passé dissimulé, le tout pimenté d’un mysticisme à fleur de peau, plus quelques figures de religieux puritains, hypocrites à eux-même et véritables bourreaux de ceux qui les approchent, tous les éléments sont réunis dans Jane Eyre de ce romantisme échevelé qu’on ne trouve qu’en Angleterre. D’ailleurs le roman n’était-il pas déjà trop fort pour les lecteurs anglais eux-mêmes pourtant habitués à la lecture de ces romans qui vous anéantissent émotionnellement, dont la lecture est un effort, délicieux sans doute, mais épuisant nerveusement? – c’est le ressort des romans de Mrs Radcliffe par exemple. A l’époque, on compara Charlotte Brontë à Jane Austen. Et on déclara que Charlotte n’avait pas su retenir la leçon de Jane. Et pour cause! Face à ce récit d’une passion maudite, les atermoiements d’Elisabeth Bennet et de Mr Darcy, les deux héros d’Orgueil et préjugés, nous semblent d’aimables bluettes de collégiens. Pourtant l’enjeu est le même: encore et toujours cette sempiternelle histoire de mariage! Mais avant Charlotte Brontë, il semble qu’on n’ait jamais mis autant de rage à aimer.

Ivo ANDRIC: La Chronique de Travnik

En 1942, dans Belgrade occupée par les nazis, Ivo Andric, diplomate retiré de la vie publique, écrit la chronique de Travnik, un récit historique sur sa ville natale, ancienne capitale de la province ottomane de Bosnie. Il y a quelque chose de tentant en effet, pour un diplomate yougoslave, qui a participé aux négociations de la période d’entre-guerre, de se plonger ainsi au moment où la barbarie européenne est dans ses rues et joue habillement des tensions entre communautés, au commencement du XIXème siècle, cette époque où la Bosnie commence à sortir de la longue léthargie provinciale qui l’aura dominée au cours de la période de la domination turque et s’apprête à devenir l’une des zones clés de l’histoire européenne.

Voici donc le récit, entre 1806 et 1814, de l’entrée des européens en Bosnie, à la faveur des conquêtes napoléoniennes. En 1906, une représentation diplomatique est créée à Travnik. Le consul Jean Daville, fonctionnaire impérial épris de poésie néo-classique, est chargé de représenter la France, dans ce pays hostile, frustre, où la population semble s’être liguée, malgré ses différences, dans le refus commun d’une autorité étrangère. On lui envoie bientôt un secrétaire, pour l’assister dans son travail. Puis c’est l’Autriche qui décide d’ouvrir son propre consulat.

Sous le regard d’un étranger qui ne la comprend pas – Daville- , coincé dans le huis-clos de la capitale de la Bosnie, La Chronique de Travnik nous raconte l’histoire d’un pays entre deux mondes – européen et turc – pays morcelé, tiraillé entre plusieurs cultures, des religions différentes – musulmane, catholique, orthodoxe et juive- région de grande précarité, explosive. Comment la Bosnie survivra-t-elle à son entrée dans l’Histoire – l’Histoire des Nations bien entendu, l’Histoire européenne- elle qui avait su jusqu’alors préserver sa singularité au cœur même de l’Empire ottoman grâce à son provincialisme, des rapports de coexistence précaires entre les communautés, et son inscription dans le mythe d’un refus de l’Histoire – la Province, autre nom de la Bosnie éternelle?

Il est intéressant qu’un roman aussi passionnant soit à ce point dépourvu de romanesque: pas d’intrigue amoureuse, ni de grandes actions. L’épopée napoléonienne, même quand elle s’étend jusqu’à la Dalmatie, est une aventure lointaine. Lointains aussi les soubresauts de la politique ottomane: un changement de dynastie à Istanbul n’est que la mutation d’un nouveau vizir à Travnik.

On ne trouvera pas non plus dans ce roman ce à quoi on aurait pu s’attendre, une description sociologique, ethnographique de la Bosnie, un reportage, presque une enquête.

Or ce n’est pas la seule ironie narrative de ce livre: que penser d’un roman historique sur cette région des confins de l’Europe où l’Histoire semble-t-il n’a pas de prise?

Pourtant le récit parvient toujours, je le répète, à se montrer passionnant. Il y a quelque chose dans ce livre de cette littérature des confins européens qu’on trouve si bien illustrée sous la plume des écrivains autrichiens et qui a son chef-d’œuvre dans La Marche de Radetzky de Joseph Roth, roman des marges de l’Empire, du limes, ou des marches. A ceci près que la Bosnie est ici aux confins de deux empires, zone oubliée entre deux mondes, enjeu politique, sans doute aussi stratégique, qui ne se livre que dans la ouate des rapports provinciaux, sans panache, dominée par les malheurs de la province, de toute province en ce monde, que sont la mesquinerie et l’absence d’ambition.

On y lira enfin un joli portrait de la vie diplomatique, de ses rapports au pouvoir en place, de sa nécessité de composer avec la réalité locale, souvent hostile, mais proche, tandis que le pouvoir qu’on représente, dont on dépend, lui se montre si lointain, des idéaux de la vie consulaire, des ennuis, des tracas quotidiens, parfois du découragement, et de ce petit havre de paix qu’on cherche à composer malgré tout au milieu de cette terre étrangère: la Résidence, reproduction d’un chez soi adouci d’influences étrangères.

Honoré de Balzac: Pierrette

Sylvie et Jérôme-Denis Rogron sont deux merciers retraités qui après s’être enrichis à Paris rentrent à Provins, dans leur province afin d’y mener la belle vie. La mercerie est leur domaine. Et c’est en petits boutiquiers racornis qu’ils recueillent la fraîche et spontanée Pierrette Lorrain, une enfant de douze ans, leur cousine éloignée. Pierrette ne tarde pas à souffrir des mesquineries de Sylvie Rogron, incapable de comprendre la gratuité, la générosité d’âme qui fait le caractère de sa cousine. Bientôt la jalousie s’en mêle. La célibataire de quarante ans qu’est Sylvie croit que Pierrette rêve de lui voler son prétendant. Les rivalités politiques aggravent encore sa condition: car l’enfant devient bientôt le jouet, l’instrument et l’enjeu des luttes locales entre légitimistes et libéraux, à la veille de la Révolution de juillet…

Ce premier volet des trois romans réunis par Balzac sous le titre des Célibataires n’est pas le plus connu des romans de la Comédie humaine. C’est dommage. Car après un début en fanfare du meilleur romanesque, on entre dans une fable sombre, peut-être l’une des plus sombres de tout l’œuvre de l’écrivain tourangeau qui, si il abandonne ici la Touraine pour une autre région n’en est pas moins impitoyable dans la démonstration qu’il dispense des mesquineries de la vie de province et d’une société qui ne peut s’ériger que sur le sacrifice de tout ce qu’il y a de beau, de touchant, de délicat.

Jean GIONO: Le Déserteur

Au départ, c’est un nom, un surnom, et une collection d’images religieuses réalisées à la gouache dans la lignée des images d’Epinal. Charles-Frédéric Brun, dit le Déserteur (1804-1871) qui, pendant 20 ans, a peint à Nendaz, dans le Valais, les portraits des saints patrons des villageois qui l’hébergeaient. Invité par un éditeur suisse à publier un texte en regard de la reproduction des oeuvres de ce peintre mystérieux, qui a réellement existé, mais dont on ne sait rien, Giono se saisit de l’occasion et compose une magnifique biographie imaginaire. On sait que Charles-Frédéric Brun est un français. Mais d’où vient-il? D’Alsace, comme le laisse penser son accent? Mais qu’est-ce que des paysans valaisans de 1850 savent de l’accent alsacien? Ne pourrait-il pas venir d’une autre région de France? Et puis, qui était-il? Un soldat qui a tué son capitaine? Un notaire, comme le croient les villageois à cause de ses mains blanches? Un évêque? Et qu’est-ce que ce surnom de déserteur? de quoi au juste est-il déserteur?


Abandonnant momentanément la Provence ou le Trièves qui servent habituellement de cadre à ses romans, Giono compose un texte fait de points d’interrogations, de vides, de blancs. Le Déserteur, cet homme qui cependant a réellement existé, devient, sous la plume de Giono, un extraordinaire personnage de roman, dont la complexité, sous une fausse naïveté d’apparence, le parcours, la fuite rappellent d’autres personnages célèbres de l’écrivain: comme Langlois (Un roi sans divertissement) ou Angelo (Le Hussard sur le toit) le déserteur est d’abord en fuite de la société, déserteur de la vie ordinaire, peut-être de lui-même.


Il est difficile de savoir tout ce que Giono a investi dans ce personnage. Mais un chose est certaine: sous la plume de cet extraordinaire raconteur d’histoires, la biographie, ou qui se prétend telle, est toujours chez lui un récit piégé. Avant Le Déserteur, il y avait eu Pour saluer Melville, autre biographie imaginaire, puisque sous couvert de raconter Melville, Giono invente le récit d’une aventure amoureuse de l’écrivain américain avec un personnage imaginaire. Dans Noé, où il prétend nous raconter comment il a composé Un roi sans divertissement, les pages qui se disent autobiographiques sont elles aussi inventées. A chaque fois cependant une figure émerge: celle du créateur, écrivain ou peintre, et de son étonnante similitude avec les personnages dont j’ai parlé plus haut, Langlois ou Angelo, comme si c’était dans la fiction finalement qu’il fallait aller chercher la vérité de l’écrivain.


Il y a une dernière question qui personnellement m’intéresse dans ce roman, mais elle est peut-être un  peu spécialisée: c’est celle du rapport de Giono avec la Suisse, en particulier avec Ramuz, dont ce livre prouve, une fois de plus, la connaissance intime que Giono en avait. Je n’ai jamais lu chez les critiques d’analyses satisfaisantes à mon goût concernant cette question. Je ne doute pas cependant qu’ils existent. Cette note est donc aussi une sorte de bouée lancée à la mer…

Alexandre DUMAS: Pauline

En 1830, la jeune Pauline de Meulieu rencontre, au cours d’une chasse, l’étrange Horace de Beuzeval, récemment revenu des Indes. L’homme jouit d’une réputation très solide. On vante son sang froid. Mais ses comportements étonnent. Et il fréquente de curieux amis. Bientôt Horace et Pauline se marient. Lorsque, après quelques mois, Horace annonce qu’il doit s’absenter afin de se rendre en Normandie chasser avec ses amis, Pauline se montre inquiète: on ne parle dans les journaux que de bandits sévissant dans la région. Au bout de quelques temps, la jeune femme décide de partir rejoindre son époux… Une étrange aventure commence dans laquelle le narrateur de cette histoire, le jeune Alfred de Nerval ira jusqu’au bout de l’amour et de l’horreur.

Passages secrets, bandits, meurtre sordide, abbaye en ruine, cachot, tempête, escapades en Écosse, en Suisse, en Italie – tous les éléments sont réunis dans ce livre pour une histoire dans le plus pur style de la littérature gothique. Ceux qui n’ont pas lu les récits fantastiques de Dumas (Les Mille et un fantômes) ne l’attendent peut-être pas dans ce registre. C’est un tort. Car en la matière, le talent de l’auteur des Mousquetaires est certain. Et d’autant plus que Pauline est une oeuvre de jeunesse, rédigée, à la différence des romans historiques plus célèbres, sans l’aide d’aucun «collaborateur».

Si vous aimez l’art du récit et cette atmosphère un peu «tirée par les cheveux» du romantisme, il vous faut lire Pauline. Le récit est admirable. D’abord pour sa structure narrative. Reprenant avec habileté la structure ancienne du roman à tiroirs, Dumas trouve le moyen de raconter son histoire selon un ordre différent de la linéarité des événements évoqués. La multiplication des narrateurs (Dumas, Alfred, Pauline, et même un quatrième narrateur qui n’est pas nommé, mais intervient à temps pour narrer les hauts faits d’Horace en Inde), l’enchevêtrement des récits finissent par tisser comme une toile autour des personnages. Autre intérêt: ce roman est un véritable manifeste par lequel Dumas scelle son appartenance à la génération de 1830.

Tout cela contribue au caractère profondément artificiel de ce roman. Mais l’artifice, nous rappelle Pauline, n’est pas toujours un défaut. Il peut être la matière de notre plaisir, surtout lorsque l’artifice sert la liberté absolue d’un écrivain qui revendique le droit, pour le plus pur bonheur de son lecteur, de multiplier les coïncidences, les références à quelques archétypes littéraires ou ces passages «obligés» sans lesquels l’aventure n’est pas: le secret, la scène de reconnaissance, le suspens, la chevauchée, le trésor, les méchants.

 

Honoré de BALZAC: Le Curé de Tours

undefinedÊtre le pensionnaire de Mlle Gamard et devenir chanoine furent les deux grandes affaires de sa vie.
L’abbé
Birotteau, vicaire de Saint-Gatien, à Tours, n’avait pas d’autre ambition. Pouvoir succéder à son ami, l’abbé Chapeloud, comme chanoine à Saint-Gatien, et pouvoir reprendre l’appartement que celui-ci occupe en location chez Mlle Gamard où il bénéficie aussi du couvert et de l’entretien. Lorsque Chapeloud meurt, Birotteau hérite du mobilier de son ami, dont deux tableaux de maître et une magnifique bibliothèque. Il reprend aussi son logement chez Mlle Gamard. Est-ce le bonheur qui commence? Le couronnement de toutes les ambitions? C’est compter sans les mesquineries de la vie de province, les jalousies, les aspirations rentrées, les manipulations, et le butin que représente pour qui sait le prendre le joli capital dont a hérité l’abbé Birotteau…

 
Il y a dans La Comédie humaine, à côté des volumineux romans qui sont souvent les plus connus, de courtes démonstrations d’une centaine de pages, terrifiantes tant ce qu’elles démontent du jeu des passions sociales est composé sans développement inutile, avec une économie de moyens auxquels pensent peu ceux que lire Balzac ennuie au prétexte que les descriptions y seraient trop délayées. Car je crois que La Comédie humaine, si on veut la comprendre, doit être rapprochée des grands systèmes philosophiques. Le grand cycle romanesque de Balzac est un projet intellectuel, plus qu’une ambition esthétique. Ce qui explique la relative pauvreté formelle, l’absence de recherche sur la musicalité de la langue ou même la construction du récit. Balzac n’est ni Flaubert, ni Zola. Or, dans un système philosophique, il y a des grands textes, des sommes, et de courts articles ou traités. Le Curé de Tours appartient à ce second genre.

Quelle est l’essence de cette démonstration? Démonter les mécanismes des ambitions de province. Le vide d’une existence de célibataire (Les célibataires remplacent les sentiments par des habitudes). Un terrifiant portrait de la vieille fille (Les vieilles filles sont donc jalouses à vide). Un non moins terrifiant portrait des ambitions religieuses. Voici les éléments essentiels de cette démonstration.

Mais Le Curé de Tours reste encore, relativement, une oeuvre de jeunesse (1832). Balzac n’a pas achevé de constituer son système. Ainsi cette machine à broyer les hommes qu’est la vie de province n’est pas encore rapportée aux raisons sociologiques ni économiques qui la fonde. La machination dont est l’objet Birotteau demeure motivée encore par des motifs psychologiques. D’où une série de portraits féroces, qui n’épargnent pas le pauvre abbé lui-même, sorte d’idéaliste de la vie pantouflarde.

Ce qui fait le prix de ce texte c’est aussi une sensualité rentrée, toujours à fleur de page, dont Balzac sait montrer au lecteur attentif qu’elle est l’une des conditions du célibat des prêtres. Birotteau, à sa manière, est un jouisseur. Il y a quelque chose chez lui de ces bons gros moines de La Fontaine, tel ce rat qui pour fuir les tracas de ce monde s’était retiré dans un fromage de Hollande:

puis il resta, selon son habitude, plongé dans les rêvasseries somnolentes pendant lesquelles la servante avait coutume, en lui embrasant la cheminée, de l’arracher doucement à ce dernier sommeil par les bourdonnements de ses interpellations et de ses allures, espèce de musique qui lui plaisait.