Samir MACHADO DE MACHADO: Le Crime du bon nazi
1933. À bord du LZ 127 Graf Zeppelin, qui vole vers le Brésil, quelques passagers fortunés profitent du luxe encore extraordinaire de ce mode de transport. Il y a là une baronne, un médecin acquis aux théories eugénistes, un importateur de café, un dandy anglais, mais aussi Bruno, jeune inspecteur de la Kriminalpolizei. On dîne, on boit du bon vin, on parle d’art «dégénéré» et de politique. Hitler vient d’arriver au pouvoir en Allemagne et certains des convives ne cachent pas leur sympathie pour le nouveau régime. Mais lorsqu’un passager est retrouvé assassiné, les mondanités cèdent la place aux soupçons. Le dirigeable est un huis clos suspendu au-dessus de l’Atlantique, le meurtrier se trouve nécessairement à bord et Bruno dispose de peu de temps pour découvrir son identité avant l’atterrissage au Brésil…
Au printemps dernier, j’ai visité, sur les bords du lac de Constance, le musée Zeppelin. J’y ai découvert plus précisément l’histoire de ces immenses dirigeables qui, dans les années 1920 et 1930, semblaient annoncer un nouvel âge du voyage et reliaient notamment l’Europe à l’Amérique du Sud: l’aventure d’ingénieurie, le rêve de voyage, mais aussi comment ce moyen de transport luxueux avait été instrumentalisé par l’Allemagne nazie. Aussi, lorsque j’ai vu passer sur plusieurs blogs Le Crime du bon nazi de Samir Machado de Machado, avec son enquête policière à bord du Graf Zeppelin, ma curiosité a été immédiatement piquée.
Publié au Brésil en 2023 sous le titre O crime do bom nazista, puis traduit du portugais et publié en France en 2025, le roman de Samir Machado de Machado se présente ouvertement comme un hommage au roman policier classique. L’auteur revendique d’ailleurs parmi ses références Agatha Christie et Arthur Conan Doyle. Et il est difficile, dès les premières pages, de ne pas penser au Crime de l’Orient-Express. Un moyen de transport luxueux, quelques personnages réunis par le hasard, un espace dont nul ne peut s’échapper, un mort et un nombre limité de suspects: le Zeppelin remplace le train immobilisé dans la neige, mais les règles du jeu sont les mêmes.
C’est d’abord ce jeu qui fait le plaisir de la lecture. Samir Machado de Machado distribue les indices, entretient les soupçons, déplace l’attention d’un personnage à l’autre et construit son intrigue avec l’efficacité attendue d’un whodunit. Le choix du Zeppelin ajoute évidemment beaucoup au charme de l’ensemble. Par ses coursives, ses cabines, ses salons et surtout par son isolement absolu une fois lancé dans le ciel, le dirigeble constitue une remarquable machine à fabriquer du huis clos. Le livre retrouve ainsi quelque chose du plaisir légèrement désuet des romans policiers d’Agatha Christie: celui d’un monde réduit pendant quelques heures à quelques personnages, parmi lesquels se dissimule nécessairement le coupable.
Mais le choix de l’année 1933 donne évidemment à ce jeu policier une autre dimension. Le nazisme n’est qu’au commencement de son histoire au pouvoir. Les personnages semblent ne pas encore mesurer jusqu’où conduira le nouveau régime. Certains en parlent donc avec enthousiasme, défendent l’eugénisme ou reprennent tranquillement les préjugés antisémites et homophobes de leur époque. Le lecteur, lui, connaît la suite et la nature du régime. C’est de cet écart que naît une bonne part du malaise du roman. Le titre, Le Crime du bon nazi, joue lui-même de cette ambiguïté. Car enfin, qu’est-ce qu’un «bon nazi»? Comment concevoir un tel oxymore? La formule est évidemment contradictoire, mais elle oblige précisément à revenir à ce moment de bascule où le nazisme pouvait encore apparaître aux yeux de certains comme une opinion politique, un parti nouveau auquel on adhérait parmi d’autres possibilités. Or les principes du régime, eux, sont déjà là: le racisme, l’antisémitisme, l’eugénisme, la persécution des homosexuels. Le roman policier devient ainsi, sans perdre sa dimension ludique, une manière d’observer la facilité avec laquelle les idées les plus violentes peuvent entrer dans la conversation ordinaire et finir par paraître acceptables.
La question de l’homosexualité tient à ce titre une place importante dans le livre. L’intrigue s’inscrit dans un moment historique très précis, celui où le nouveau pouvoir nazi commence à s’en prendre aux lieux, aux associations et aux hommes qui avaient fait de Berlin, pendant la République de Weimar, l’un des centres du premier mouvement d’émancipation homosexuelle. Cette dimension historique donne davantage de profondeur à ce qui aurait pu n’être qu’un habile exercice de style à la manière d’Agatha Christie.
Il ne faudrait pourtant pas demander à ce court roman plus qu’il ne veut offrir. Et c’est peut-être ici que je retrouve précisément les sentiments que m’inspirent souvent les romans d’Agatha Christie. Je passe volontiers un bon moment en leur compagnie, je me laisse prendre au jeu des suspects et des fausses pistes, j’admire parfois l’ingéniosité de la construction, mais je referme rarement le livre complètement bouleversé ou emballé. J’ai éprouvé quelque chose d’assez semblable avec Le Crime du bon nazi. L’intrigue fonctionne, le huis clos est plaisant, le décor du Zeppelin donne au roman une véritable singularité et le contexte historique lui évite d’être un simple pastiche. Mais je ne suis pas certain qu’au-delà de ces qualités le livre me laissera un souvenir très profond. Peu importe après tout. Tous les livres n’ont pas vocation à bouleverser notre conception du roman ou du monde!
Le Crime du bon nazi aura donc été pour moi exactement ce dont j’avais envie au moment de l’ouvrir: une bonne petite lecture, intelligente et bien construite, à glisser entre deux livres plus ambitieux. Une façon aussi de prolonger ma visite du musée Zeppelin, de retrouver pour quelques heures cet étrange âge du voyage où l’on traversait l’Atlantique dans le ventre d’un immense dirigeable. Et, derrière le plaisir du décor et de l’énigme, de regarder de nouveau cette Allemagne de 1933 où, tandis que certains continuaient à dîner, voyager et bavarder comme si le monde n’avait pas changé, quelque chose de beaucoup plus inquiétant était déjà en train de commencer. Un rappel peut-être pas inutile par les temps que nous vivons!
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